Sœurs de la Perpétuelle Indulgence : 40 ans de luttes et de paillettes

Durant mon adolescence dans le Pas-de-Calais, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de croiser des Sœurs de la Perpétuelle indulgence. A l’époque, je n’avais aucun accès aux ressources documentaires sur les mouvements LGBT, dans mon lycée la proviseure outait les couples homos auprès de leurs familles et on se faisait cracher dessus et menacer de mort sans que ça n’émeuve grand monde. Des agressions tristement banales. Bref, je bénie encore ces rencontres au détour d’événements culturels ou de manifestations, où de magnifiques et imposantes créatures irrévérencieuses m’envoyaient des signaux d’appartenance à leur monde. Les Sœurs ont apporté de la joie dans mon quotidien anxiogène d’il y a vingt ans et ont été ma porte d’entrée dans le milieu Queer.

Alors quand ce printemps 2019, à l’occasion d’un voyage à San Francisco, j’ai assisté à la grande fête de leurs quarante ans, qui regroupait des délégations de Sœurs venues du monde entier, j’ai eu envie de retracer l’histoire et les combats de ce mouvement international. Je suis rentrée en France avec des vidéos et des livres fraîchement achetés dans le Castro, afin de m’imprégner du sujet. Quelques semaines plus tard, à Rennes, j’ai participé à la semaine des fiertés en compagnie de Sœurs du couvent de Paname. Cette nouvelle rencontre a fini de me convaincre.

Pèlerinage de Sœurs du monde entier dans le Castro, vernissage d’exposition, sortie du livre « Sister Stories… in their own words », fêtes dans des bars communautaires. Les 40 ans des Sœurs à San Francisco ont été une émouvante et joyeuse messe militante. (dessin ©Robinson)

Genèse et évolution

Confortablement installées dans les locaux d’Iskis, le 7 juin 2019, nous sommes à la veille de la marche des fiertés rennaise, où les Sœurs accompagneront le cortège. Les bénévoles du centre LGBTI+ breton ont organisé une série d’événements pour mettre en lumière des activistes historiques. Ce soir, nous assistons à la projection et à la présentation du film Et ta sœur, documentaire de 2011, par Sylvie Leroy et Nicolas Barachin. Cinq membres du Couvent de Panama sont là pour répondre à nos questions (toutes les citations qui suivent proviennent de leurs échanges avec la salle).

« Nous sommes né.es d’une plaisanterie » lance l’une d’entre elles, « la communauté a vu le jour en 1979, un week-end de Pâques et d’ennui, à San Francisco. » A l’époque, comme c’est détaillé dans le livre Sisters Stories… in their own words (Heather Jacks, author, Benjamin Benoit, director of photography), des activistes de San-Francisco connaissaient une Mère Supérieure du couvent de Cedar Rapids. Les lieux gays étaient souvent synonyme de cuir-moustache, mais ces personnes souhaitaient une autre parure. Pour garantir le succès de la mission, elles ont expliqué à la Mère Supérieure qu’elles avaient une troupe de théâtre qui répétait une production de La mélodie du bonheur. Les vêtements leurs ont été cédé et les militants ont donc revêtu des habits de nonne et se sont rendus dans un bar pour faire la fête. Mais ce sont plutôt des confidences qu’ils ont reçu, de la part d’un public gay fuyant le conservatisme et l’homophobie. Leur vocation était toute tracée.

Réduction des risques et performance artistique

Si la revendication festive et l’affirmation de soi ont été les fers de lance du mouvement, les choses ont très vite pris une autre ampleur avec l’arrivée du Sida. Les Sœurs font alors partie des « premières associations à accompagner les personnes atteintes du VIH et souvent rejetées par leurs familles, à mettre en place des collectes de fonds pour leur venir en aide ou à organiser des enterrements ». Des couvents s’ouvrent dans une vingtaine de pays, et les revendications sont diverses puisque les Sœurs militent « pour les droits des femmes, contre les assassinats politiques, etc. ».

« Il y a six vœux communs qui nous réunissent : la lutte et la prévention liée au Sida, la paix et l’amour entre toutes les communautés, les droits et le devoir de mémoire concernant les personnes mortes du VIH ou d’autres IST ; la joie et la fête ; la lutte pour la visibilité et contre la honte et la culpabilité ; la charité. »

Progressivement, ces figures hautes en couleur sont devenues des super-héroïnes de la prévention. Là où certains organisateurs d’événement peuvent reléguer le stand prévention dans un coin peu visible, les Sœurs, elles, ne passent pas inaperçues. La parure, qui convoque une multitude de symboles (le masque blanc du théâtre ou du butô, le maquillage de Drag-Queen, les références puisées dans différents cultes) prend des heures de préparation qui permettent une transformation en personnage public.

L’idée, c’est d’aller « faire de la prévention contre le Sida mais habillées en bonne soeur avec des talons aiguille et des faux cils. L’intérêt c’est qu’ainsi on est vues. A travers le déguisement il n’y a aucune intention de se moquer. Le symbole de la religieuse est repris car ces femmes renvoient à l’idée de charité et de soin. Nous prenons également soin de notre communauté mais nous sommes juste des Sœurs, pas des religieuses ».

Derrière leur masque, elles suscitent les réactions, accueillent les confidences tout en conservant leur anonymat. « C’est de la protection mutuelle dans la confidence. C’est pratique car parfois les gens nous confient des choses très intimes. Mais on recroise souvent les mêmes têtes dans les boîtes gaies, alors quand nous y revenons en civil pour simplement danser, c’est plus simple pour tout le monde qu’on ne soit pas reconnues. En étant ainsi incognito, on évite un possible sentiment de gêne chez la personne qui est venue parler. »

Les sœurs organisent aussi des maraudes. Pour des raisons de sécurité, elles ne sortent jamais seules. En revanche, elles vont dans tous les lieux où la réduction des risques est nécessaire, notamment auprès des travailleurs et travailleuses du sexe. « On ne fait jamais la morale, on ne juge pas la personne, on essaye de trouver comment elle peut se protéger, que ce soit dans une pratique sexuelle, dans son rapport à la boisson, à la prise de produits… »

En juin, les Sœurs du couvent de Paname étaient invitées par Iskis pour participer à la marche des fiertés rennaise autour d’un slogan politique défendant les migrant.e.s, les personnes intersexes et trans, ou encore la PMA pour tou.te.s. Elles se sont également jointes à la Pride radicale de nuit. (dessin ©Robinson)

Vocabulaire sacré et transmission orale

« Nous sommes une association de tradition orale, il y a une différence d’âge entre les différents membres, un transfert d’expériences, d’histoires, d’anecdotes. Nous sommes des Sœurs pour notre communauté, nous utilisons les codes culturels pour être utiles. L’utilisation linguistique de tous les termes religieux permet d’alterner le sérieux et la dérision ».

Ainsi, lors de certains événements, elles peuvent dire la messe, un texte musical actualisé chaque année, véritable spectacle qui alterne humour et sujets plus graves (décisions politiques homophobes, assassinats de personnes LGBT, atteinte aux droits des femmes, etc). « Le but de la messe est l’interpellation, la réflexion, notamment concernant les personnes touchées par le VIH ».

Elles peuvent aussi pratiquer des désenvoûtements de lieux à portée discriminante, toujours avec énormément d’humour.

Les Sœurs se genrent au féminin neutre. Et si les rôles étaient à l’origine uniquement occupés par des hommes, désormais les diversités cohabitent et « toutes les identités de genre peuvent prétendre à ce titre ». Il en est d’ailleurs de même pour les autres rôles de l’Ordre, qui assistent les Sœurs lors des actions : Garde Cuisse, Ange, Saint, etc. « Le Garde Cuisse est le pendant masculin de la Sœur, quel que soit le genre de la personne sous le masque. Sur certains lieux, comme les saunas, c’est parfois plus pertinent d’envoyer un garde-cuisse tout de cuir (dé)vêtu. Cela peut faciliter la parole auprès de certains publics ».

Les Sœurs du Couvent de Paname organisent aussi des séjours de ressourcement favorisant l’écoute, l’estime de soi et la réappropriation du corps, principalement à destination de personnes touchées par le Sida. Pendant quelques jours, les personnes inscrites à ces séjours quittent leur quotidien et parfois leur solitude, afin de partager des moments conviviaux à la campagne, avec comme seule consigne le respect de soit, des autres et des heures de repas. Le reste du temps est libre, consacré à des jeux, des discussions, des massages, des promenades. « Nous faisons tout pour que les personnes volontaires puissent participer. Nous essayons de proposer un prix bas et on trouve toujours des arrangements au cas par cas pour que l’argent ne soit pas une barrière ».

Actuellement, en France, il y a une soixantaine de Sœurs actives, mais c’est fluctuant. Pour les rejoindre, il y a trois stades. D’abord celui de postulant.e (civil) : il s’agit d’un premier contact écrit pour exposer ses motivations. Puis, un temps de suivi des actions qui permet une première transmission des savoirs et compétences pour devenir Sœur. Si tout se passe bien, la postulante est ensuite élevée aspirante (ou aspirant Garde-Cuisse) et est confiée à une marraine. Enfin, lors de l’ultime cérémonie d’élévation, elle reçoit le nom qu’elle s’est choisie (Sœur Vulvérine de Paname, Soeur Maria C-ullass, Sœur TurLutécia du Réveil Nocturne…) auquel s’ajoutent des rallonges données par les autres membres du couvent (expl : Sœur Ursita Pinage Passif, Gardienne des Vielles, des Grosses et des Poilues, Protectrice de la Grace Divine, Dite l’Oursin Purple).

Les rejoindre, bien sûr cela donne envie. Parce qu’elles créent des espaces qui nous rappellent à quel point nos couleurs, nos paillettes, nos arcs en ciel et nos fêtes sont politiques. Parce qu’elles apportent un peu plus de puissance et de joie aux marches revendicatives. Parce que leur présence et aussi et surtout dans les marges et dans la nuit. Mais pour l’instant, mon rêve serait d’assister à l’une de leurs grandes Messes, comme celle qui fut donnée à la Fête de l’Huma le week-end 2019.

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