La représentation de Calamity Jane dans la fiction

Des livres pour enfants aux films, en passant par la musique et le théâtre, le personnage de Calamity Jane a inspiré de nombreuses œuvres de fictions. D’où vient un tel succès ?

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Calamity Jane… Ce nom évoque chez la plupart des personnes un souvenir d’enfance, ce personnage de la bande-dessinée Lucky-Luke, qui fait sa première apparition (dans l’album qui porte son nom), avec une belle salve de jurons imagés qui précède son arrivée en chassant les Indiens à coups de fusil. Le portrait qui est dressé d’elle dès les premières pages est sans équivoque : elle ne veut pas se faire appeler « madame », ne prend pas de bain, a une sacrée poignée de mains, chique et aime raconter l’histoire de sa vie. Des traits de caractère bien marqués, chez cette femme qui n’a peur de rien, et souhaite être traitée de la même manière que les hommes (tant pis pour la galanterie de Lucky Luke), en étant notamment servie dans les saloons (interdits aux femmes à l’époque).

« Elle a combattu les Indiens aux côtés du général Custer, vu Deadwood sortir de terre et fréquenté Buffalo Bill. Elle était la terreur des plaines, la scandaleuse des saloons, la justicière invincible. Elle a enflammé les imaginations, fait rêver les foules, mais personne n’a jamais su qui elle était vraiment ». Cette introduction du documentaire Calamity Jane, légende de l’Ouest, réalisé par Grégory Monro résume très justement le mythe Calamity Jane. Pour ce réalisateur, l’histoire de Martha Cannary (son vrai nom) a inspiré autant d’artistes car c’est « un personnage complexe, unique, une femme plurielle, qui incarne la liberté, malgré les conventions et les lois de l’époque. Elle a vécu au début de la révolution moderne aux Etats-Unis, à une époque où il y avait peu de femmes personnages iconiques. Elle a essayé d’intégrer l’armée, a participé aux grandes expéditions géologiques pour trouver de l’or en s’habillant comme un homme… La place de la femme dans l’Ouest américain était loin d’être celle-ci ! Les journalistes se sont emparés de son histoire et elle est devenue une légende de son vivant. Des « dime novel » (“romans à deux sous”) ont été écrits sur elle, son passage en ville était un événement… » Cette femme considérée comme une originale a réussi paradoxalement à personnifier son époque.

La réalité était déjà enjolivée et déformée à l’époque. « Faut te dire que je suis assez menteuse », confie-t-elle à Lucky Luke dans la bande-dessinée. Ses talents de conteuse étaient eux avérés, et ont sûrement participé à sa légende.

Une icône féministe ?

Si les œuvres de fiction ont été aussi prolifiques, c’est aussi parce que Calamity Jane a été perçue comme un personnage féministe. Sa tenue et son comportement masculin, ainsi que son caractère de femme forte en ont fait le personnage idéal pour les œuvres valorisant les femmes, leur courage et leurs initiatives. Pourtant, selon Grégory Monro, qui a participé à la traduction des Lettres à sa fille (qui auraient été écrites par Martha Cannary), « elle ne revendiquait rien », même si elle bravait des interdits à son genre. On fait encore beaucoup trop souvent le raccourci « femme forte = féministe », alors qu’il s’agit plutôt de savoir si elle œuvre en faveur des droits des femmes. « Beaucoup de féministes la reprennent pour figure iconique, mais elle n’était pas féministe, elle voulait simplement vivre comme elle le voulait et qu’on lui fiche la paix. Mais cela reste l’une des premières femmes libres connues », admet Grégory Monro.

Une autre facette d’elle, plus méconnue, montre qu’elle a eu une vie loin d’être facile. Elle a grandi dans une famille de fermiers pauvres, sur la route de l’Ouest, avec un père alcoolique. Après le décès de ses parents, elle a dû enchaîner dès l’enfance les petits boulots, puis se prostituer. Sa vie amoureuse n’a jamais été très longtemps heureuse non plus. Toujours sur la route, dans des conditions précaires, elle a dû abandonner sa fille et la faire adopter. Cette vie peu facile l’a conduite vers l’alcoolisme. Elle participe plus tard à des shows sur la Conquête de l’Ouest, mais n’a jamais fait partie de la programmation du chasseur de bisons Buffalo Bill.

Un personnage à la postérité multiple

La vie de Calamity Jane est loin de correspondre aux idéaux moraux, c’est pourquoi, on peut s’étonner qu’elle ait inspiré autant d’œuvres dédiées à un public d’enfants et d’adolescents. Ces ouvrages montrent souvent une partie édulcorée de sa vie, et s’attachent plus au côté rebelle supposé du personnage. Dans le Calamity Jane des éditions “Quelle histoire”, le récit est assez proche de la réalité qu’on connaît. On évoque de manière allusive son passé de « danseuse dans les saloons » et admet que « l’alcool l’a rendue gravement malade ». Le livre se termine ainsi : « Calamity Jane n’a peut-être pas fait tous les exploits qu’on lui attribue… Pourtant elle a réalisé quelque chose d’incroyable à cette époque : être une femme libre ». Dans le livre illustré Calamity Jane, aux Editions Amaterra, on n’évoque pas son alcoolisme, mais plutôt qu’elle est « née sous une bonne étoile », son côté « aventurière » est mis en avant dès le sous-titre. « A cause de mon comportement, on me traitait de calamité. Mais je suis fière de ce surnom qui fait de moi une femme hors du commun ».

L’origine du surnom « Calamity Jane » est l’objet de multiples histoires dont il est impossible d’assurer la réalité. Pour l’historien et biographe Richard Etulain, interrogé dans le documentaire de Grégory Monro, « le surnom de Calamity Jane lui aurait été attribué à cause des actions désastreuses auxquelles elle aurait participé. Ses faits d’armes, ses comportements non conformes au rôle traditionnel des femmes, ou les innombrables tragédies qui jalonnaient sa route. Une vraie calamité ».

Personnage féminin, Calamity Jane n’échappe pas au phénomène de sexualisation. Beaucoup d’illustrations d’œuvres la montrent très féminine, mince, cheveux au vent… Le contraste est frappant avec les photos qui nous restent d’elle. Le film musical hollywoodien de David Butler, La Blonde du Far-West, va aussi dans ce sens et donne une grande importance à son histoire d’amour présumée avec Wild Bill Hickok. « Au fil des années les réalisations audiovisuelles sur Calamity Jane sont devenues plus réalistes, la série des années 2000, Deadwood, montre son souci de s’occuper des enfants, les malades qu’elle a soigné·e·s à Deadwood, ses émotions, sa générosité… et elle est tout le temps bourrée », rapporte Grégory Monro. Calamity Jane est toujours montrée en pantalons dans ses représentations, pourtant, dans les photos de sa vie quotidienne, elle porte des robes.

Enfin, on recense aussi plusieurs ouvrages montrant que le nom de « Calamity Jane » est utilisé comme le personnage de Don Juan, en antonomase (une figure de style où un nom propre est utilisé comme nom commun). Les Don Juan sont des coureurs de jupons, mais les Calamity Jane sont des femmes libres, courageuses, qui n’ont pas leur langue dans leur poche.

Autour de Calamity Jane :
-Le documentaire Calamity Jane, légende de l’Ouest, réalisé par Grégory Monro
-Pionnières, héroïnes du Far West, Grégory Monro, aux éditions Arthaud
-Lettres à sa fille, éditions Payot & Rivages
-Il était une fois Calamity Jane, Natalee Caple, éditions Rivages
-La biographe illustrée Calamity Jane - Mémoires de l'Ouest de Gregory Monro (2010), chez Hoëbeke.
-La ballade de Calamity Jane d'Anne Sylvestre
-La série Deadwood
-La légende de Calamity Jane, série télévisée d'animation franco-américaine en 13 épisodes de 22 minutes.
-Bande-dessinée Martha Jane Cannary, de Christian Perrissin et Matthieu Blanchin, Futuropolis.


Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture, mais aussi une militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !). Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

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