Les femmes chinoises aux États-Unis au XIXème siècle : entre racisme et sexisme, la création d’un stéréotype orientaliste érotisé

Alors que la sinophobie connaît une résurgence depuis le début de l’épidémie de coronavirus, nous pouvons interroger ses racines à travers le prisme de l’intersectionnalité. Au croisement du sexisme et du racisme, la situation des immigrées chinoises aux États-Unis au XIXème siècle témoigne de l’entrelacement de deux dynamiques de domination.

Photo by Yaoqi LAI on Unsplash

Comptant un peu plus de cinq millions d’individu.e.s en 2018 selon le Bureau de recensement américain, les Sino-Américain.e.s sont un des groupes majoritaires aux États- Unis. Les premier.e.s immigré.e.s chinois.es arrivent aux États-Unis dès 1820, mais l’affluence grandit à partir des années 1840 avec la ruée vers l’or. Les immigré.e.s sont concentré.e.s en Californie, les hommes travaillant principalement dans la construction des chemins de fer et dans les mines. Une fois le chemin de fer terminé (1869), ces travailleurs se retrouvent en concurrence avec des Blancs sur le marché du travail, et la sinophobie grandit, s’exprimant entre autres par une politique migratoire de plus en plus restrictive, jusqu’à l’adoption du Chinese Exclusion Act de 1882, abrogé en 1943, qui interdit l’immigration chinoise.

Ce climat de méfiance générale affecte d’autant plus les femmes, doublement discriminées du fait de leur origine mais également de leur genre. Soumises au regard extérieur à la fois blanc et masculin, les immigrées chinoises sont confrontées à la création d’un stéréotype racial et genré : celui de la femme chinoise à la fois passive, soumise et sexualisée, qui n’a d’autre choix que de se conformer au stéréotype de la « China Doll » servile, docile et désireuse de plaire, ou à celui de la « Geisha », assimilée à une prostituée. Cette fétichisation du corps féminin chinois perdure aujourd’hui : les productions culturelles américaines restent marquées par cette ambivalence, cette tension entre séduction et soumission. Ses racines remontent néanmoins au XIXème siècle, qui a été un terreau propice à sa création. Examinons alors les dynamiques historiques et sociales à l’origine de ce stéréotype.

Afong Moy : les débuts de l’objectification de l’immigrée chinoise

La première femme chinoise enregistrée sur le territoire américain est Afong Moy, arrivée en 1834. Ramenée aux États-Unis par deux marchands américains, Nathaniel et Frederick Carne, elle est d’abord montrée au public sous le nom de la “Dame Chinoise” (“the Chinese Lady”) dans une exposition intitulée “The Chinese Saloon” puis parcourt le pays pendant plusieurs années, toujours mise en scène avec des pieds bandés, vêtue d’une tenue traditionnelle et utilisant des baguettes. Elle fait dans un premier temps office de panneau publicitaire, en faisant la promotion des biens vendus par les marchands qui l’avaient amenée. Sa popularité croît et à la fin des années 1830, elle est devenue un véritable spectacle. Elle se produit dans des théâtres, des salons et des musées où elle décrit la Chine, ses rites religieux, ses traditions, son système politique… A la fin des années 1840, cependant, l’opinion publique passe progressivement de la bienveillance au mépris : des moqueries se font entendre et se forme une vision très négative de la Chine, considérée comme un pays arriéré, cruel et non démocratique. La position d’Afong Moy n’est plus celle d’un pont entre deux cultures, mais plutôt d’un faire-valoir servant à souligner la grandeur de la civilisation américaine au détriment de la Chine. Elle finit par sombrer dans l’oubli et il n’y a plus de traces de son existence à partir des années 1850.

L’histoire d’Afong Moy place la situation des femmes chinoises aux États-Unis sous l’égide de la scopophilie, terme freudien désignant le plaisir éprouvé lorsque l’on regarde l’autre qui repose sur un sentiment de contrôle par le regard. White gaze et male gaze s’unissent pour produire un stéréotype raciste et sexiste. Le statut d’Afong Moy, d’abord de panneau publicitaire puis d’objet de collection, traduit l’objectification de la femme étrangère, réduite à n’exister qu’en tant qu’objet de curiosité à travers un regard extérieur. Les mises en scène de sa féminité chinoise ont créé l’image d’une femme passive, timide, perçue comme une pièce d’exposition et non plus comme une femme, ce qui rendait d’ailleurs plus acceptable le fait qu’elle monte sur scène.

Afong Moy dans sa « chambre »

Cette objectification s’enchevêtre au vécu des immigrées arrivant sur le territoire américain. Les femmes chinoises n’avaient à l’époque pas le droit de travailler dans les bars, les cuisines ou les restaurants, ou même de faire le ménage dans les bureaux, et bon nombre d’entre elles sont alors contraintes à se prostituer. S’ensuit une érotisation de leur corps, doublée d’une angoisse qui conduira à une politique migratoire discriminante.

Les corps féminins chinois, piégés entre sexualisation et rejet

Dès les années 1860, en Californie, où s’était concentrée la majorité des Chinois.e.s issu.e.s de la première vague d’immigration, plusieurs lois sont mises en application et visent directement les immigrées chinoises. Pour ne citer que deux exemples : en 1865, la municipalité de San Francisco adopte un décret intitulé “Order to Remove Chinese Women of Ill Fame from Certain Limits in the City” (pour l’exclusion des femmes chinoises “de mauvaise réputation” de certaines parties de la ville) et en 1866, la Californie adopte une loi “for the Suppression of Chinese Houses of Ill-Fame” (pour la suppression des maisons chinoises “de mauvaise réputation”).

Bien que la majorité des prostituées fut en réalité blanches à l’époque, les lois avaient pour ambition de bannir la prostitution des immigrées chinoises, un processus culminant avec la Page Law de 1875 qui interdit l’entrée des femmes chinoises sur le territoire. Dans son livre Entry Denied: Controlling Sexuality at the Border (2002), Eithne Luibhéid explique que la préoccupation principale des autorités n’était pas le sort des jeunes filles et des femmes victimes de proxénétisme, mais la peur que ces femmes menacent l’équilibre blanc occidental. Luibhéid mentionne également le fait que l’adoption de ces lois coïncide avec l’émergence de la théorie des germes, qui a permis aux Nord-Américain.e.s de prendre conscience du lien entre les germes et les maladies. Avec l’influence des préjugés racistes, l’idée que chaque groupe ethnique est porteur d’un certain type de germes, contre lesquels il est immunisé mais qu’il peut transmettre aux autres groupes, découle rapidement de cette théorie. La peur se concentre alors autour du corps des femmes chinoises, dont on croit qu’il transmet des maladies aux hommes blancs, ce qui pousse l’American Medical Association à se demander si les prostituées chinoises empoisonnent le système sanguin américain. Les rapports sexuels avec les prostituées chinoises semblent être un vecteur à travers lequel la suprématie blanche et la perpétuité de la “race blanche” sont mises en péril. La Page Law, ainsi que la myriade de décrets, de lois et d’arrestations l’ayant précédée, ne sont que les symptômes d’une anxiété liée aux corps des femmes chinoises, considérés comme une menace pour les valeurs blanches américaines. Cependant, l’attitude raciste et sexiste reflétée par la politique migratoire américaine n’est pas liée uniquement à la prostitution des immigrées chinoises, et nous pouvons interroger ses racines plus profondes, notamment l’exotisation de la femme chinoise et la politique impérialiste américaine.

Exotisation, colonialisme et orientalisme

L’exotisme, phénomène culturel et mode de représentation européen majeur au XIXème siècle, révèle la vision européano-centrée d’un étranger fantasmé. Récits de voyages, peintures, oeuvres de fiction sont autant de vecteurs du projet exotique. Le regard porté sur l’Autre est blanc et masculin. L’exotisme européen est populaire de l’autre côté de l’Atlantique. Ainsi, le roman Madame Chrysanthème de Pierre Loti (1888), racontant le mariage d’un officier de la Marine Française avec une jeune femme à Nagasaki, est adapté par l’écrivain américain John Luther Long, qui en tire une nouvelle, publiée en 1898 dans Century Magazine, intitulée “Madame Butterfly”. Si l’histoire se déroule initialement au Japon, l’oeuvre de Loti et ses nombreuses adaptations (Madame Butterfly, opéra de Puccini, dont la première représentation a lieu en 1904, et qui est l’opéra le plus représenté en Amérique du Nord ; Madame Butterfly, film muet de Sidney Olcott de 1915 ; Miss Saïgon (1989), comédie musicale de Schönberg et Boublil transposant l’histoire pendant la guerre du Vietnam…) concourent à la création du stéréotype d’une femme asiatique faible et soumise. Dans The Chinese Exotic: Modern Diasporic Femininity, Olivia Khoo souligne le fait que dans ces oeuvres, la perception de la femme asiatique se fait à travers une rencontre hétérosexuelle, entrecroisant sexualité et exotisme. L’image de la femme étrangère éveillant le désir de l’homme occidental est lié au symbolisme colonial, assimilant l’Occident à un pouvoir masculin conquérant et les pays colonisés à des territoires féminins, vulnérables, pénétrés.

Affiche du film Madame Butterfly (1915)

Afin d’analyser les processus mis en oeuvre dans la construction de cette image, nous pouvons réutiliser le concept d’orientalisme d’Edward Saïd, désignant la construction d’un Orient fantasmé dans le regard occidental. Saïd analyse le rôle de la représentation de l’Orient, montrant comment le regard dominateur occidental a créé l’Orient et l’Oriental.e. L’Orient n’est alors plus un terme géographique mais renvoie à un ensemble de références, de caractéristiques, à un topos. Il est intéressant de noter que Saïd établit un lien entre colonialisme et domination masculine, citant plusieurs écrits d’historiens du XIXème siècle :

C’est de thèses comme celle-ci que vient l’idée courante de l’Orient espace géographique à cultiver, à moissonner et à garder. On voit proliférer des images tirées de l’agriculture et de l’attention franchement sexuelle. […] Chose intéressante, l’espace de régions plus faibles ou sous développées comme l’Orient est considéré ici comme quelque chose qui invite l’intérêt, la pénétration, l’insémination de la France — bref, la colonisation. […] Tout autant que des entrepreneurs visionnaires comme Ferdinand de Lesseps, dont le plan était de libérer l’Orient et l’Occident de leurs liens géographiques, des savants, des administrateurs, des géographes et des agents de commerce français déversaient leur activité exubérante sur l’Orient alangui et féminin. (250-251)

Saïd a également recours aux productions littéraires, notamment Nerval et Flaubert, pour explorer le lien entre domination coloniale et sexuelle :

Pour Nerval et Flaubert, des figures féminines telles que Cléopâtre, Salomé et Isis avaient une signification particulière; et ce n’est pas un hasard si, dans leurs œuvres traitant de l’Orient aussi bien que lors de leurs séjours, ils ont fait ressortir cette sorte de types féminins, légendaire, riche en suggestions et en associations. […] [Nerval] est prédisposé à reconnaître que l’Orient est « le pays des rêves et de l’illusion », qui, comme les voiles qu’il voit partout au Caire, cachent un fond épais et riche de sexualité féminine. (208-210)

Si Saïd a initialement théorisé l’orientalisme en pensant au Moyen-Orient, il précise que “l’Orient” ne désigne pas un lieu fixé géographiquement mais un fantasme occidental produit dans un processus de domination culturelle. Dès lors, le regard porté par les États- Unis (et l’Occident de manière plus générale) sur la Chine peut être qualifié d’orientaliste, ce qui permet de rendre compte de la dimension dans laquelle le mécanisme colonialiste joue un rôle dans la perception des immigrées chinoises.

La Chine ne fait pas l’objet d’une colonisation américaine à proprement parler, mais elle est le théâtre de l’impérialisme américain. Les traités de Wanghia (1844) et de Tsientsin (1858) empiètent sur les droits régaliens de l’Etat chinois en permettant l’ouverture des ports, la réduction des tarifs douaniers et en donnant un privilège d’extraterritorialité pour les ressortissant.e.s en Chine. Au cours des années 1890, la politique de la « porte ouverte » exige l’ouverture de la Chine au commerce mondial, imposant le droit pour les ressortissant.e.s de n’importe quelle puissance de voyager ou de commercer à l’intérieur des zones d’influence des autres. En 1900, suite à l’insurrection nationaliste des Boxers qui menace les intérêts économiques des États-Unis, le pays envoie 5 000 hommes sans consulter le Congrès, action justifiée par la volonté de défendre des vies et propriétés américaines et d’obtenir des conditions égales de commerce pour tous les pays. Cette expansion capitaliste libérale repose sur le principe de la « porte ouverte », dont le projet n’est ni plus ni moins que le maintien de la disponibilité de l’autre, quitte à « ouvrir la porte » de force, sous couvert d’une défense du marché chinois contre l’invasion européenne. Le nom même de « porte ouverte » traduit l’intrusion, l’accès, le but étant de rendre la pénétration possible…

La dynamique impérialiste américaine, en considérant la Chine comme un territoire mis à leur disposition où il est nécessaire d’implanter le libéralisme à tout prix, en fait un pays subalterne. Les Chinois.e.s utilisent d’ailleurs le terme « traités inégaux » pour faire référence à la multitude de traités qui leur ont été imposés au XIXème par les puissances colonisatrices européennes et américaine. Par extension, les habitant.e.s sont soumis à ce processus. Les femmes chinoises sont alors doublement dominées : se croisent l’impérialisme agressif et le sexisme, la domination politique et la domination sexuelle, révélant l’imbrication soulignée par Said de l’impérialisme et du sexisme et plaçant les femmes sous une double tutelle.

Ainsi, la « Yellow Fever » (terme d’argot faisant référence à la fétichisation des femmes asiatiques et à leur réduction à des objets sexuels) qui caractérise la vision de la femme chinoise, et plus généralement asiatique, dans la culture américaine aujourd’hui, s’enracine dans les stéréotypes de soumission et l’érotisation nés au XIXème siècle. Mêlant politique impérialiste, orientalisme, racisme et sexisme, le regard porté par l’homme américain blanc sur la femme chinoise est déshumanisant, réduisant celle-ci à un objet de fantasme, regard qui persiste aujourd’hui. Pour n’en donner qu’un exemple, une étude publiée par l’application de rencontre OkCupid en 2014 se penche sur les comportements de ses utilisateur.trice.s concernant l’origine ethnique de leurs potentiels interlocuteur.trice.s. Résultats : peu importe l’origine de l’homme interrogé, on constate que les femmes asiatiques sont particulièrement recherchées, et constituent même le groupe ethnique le plus favorablement noté (les autres groupes étant « White », « Black » and « Latina »)…

Pour aller plus loin

Ouvrages cités et lectures conseillées
– Davis, Nancy E. The Chinese Lady: Afong Moy in Early America. New York: Oxford University Press, 2019.
– Khoo, Olivia. The Chinese Exotic : Modern Diasporic Femininity. TransAsia: Screen Cultures. Hong Kong: Hong Kong University Press, 2007.
– Luibhéid, Eithne. Entry Denied: Controlling Sexuality at the Border. London: University of Minnesota Press, 2002.
– Mulvey, Laura. “Visual Pleasure and Narrative Cinema.” In Film Theory and Criticism: Introductory Readings, edited by Leo Braudy and Marshall Cohen, 833-44. New York: Oxford UP, 1999. Elle définit dans cet article la notion de male gaze (regard masculin) comme la traduction visuelle et esthétique de la domination masculine ; il s’agit de souligner la domination du point de vue masculin dans la culture visuelle (cinéma, littérature, publicité, etc.)
– Saïd, Edward W. L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Paris: Editions du Seuil, 2005.
– Concernant la contemporanéité des stéréotypes : la tribune « Asian Women Aren’t Your Oriental, Submissive, China Dolls » ; pour des ressources en français, le podcast Kiffe Ta Race (et notamment l’épisode La geisha, la panthère et la gazelle) ainsi que la websérie Ça reste entre nous, qui a pour projet de donner une voix aux minorités asiatiques.

Fémin/Asie
Créé début 2020, le collectif asio-féministe Fémin/Asie est une plateforme d’expression du féminisme asiatique et partage le vécu de femmes asiatiques, trop souvent invisibilisé. Le premier témoignage mis en ligne, écrit par KimGun et posté le 13 mars 2020, dénonce la fétichisation des corps de femmes asiatiques perçues comme faibles, dociles et soumises. Ce récit glaçant renvoie aux problématiques évoquées plus haut.

“The Chinese Lady”, Lloyd Suh
Mise en scène en 2018 aux États-Unis, écrite par Lloyd Suh et dirigée par Ralph B. Peña, la pièce raconte l’histoire d’Afong Moy (jouée par Shannon Tyo) et détourne le white gaze avec des touches d’humour, tout en se réappropriant l’outil théâtral qui avait été l’instrument de soumission d’Afong Moy. Le décor (réalisé par Junghyun Georgia Lee) est d’abord celui d’un conteneur maritime, qui s’ouvre ensuite pour devenir les murs de la pièce du musée où Afong Moy est exposée, et représente métaphoriquement les murs enfermant Afong Moy dans le regard américain. La jeune femme passe ses journées à donner une vision tronquée de la féminité chinoise en spectacle, ce qui ne l’empêche pas de poser un regard critique sur la société américaine, remarquant notamment que, si les Américain.e.s ne bandent pas les pieds de leurs filles, certaines pratiques sont tout aussi barbares, “comme les corsets… ou la traite transatlantique des esclaves”.

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