Le renouveau des médias féministes

Webzines, revues papiers… De nouveaux médias féministes ont émergé ces dernières années, répondant à un manque dans l’offre médiatique mais aussi en s’inscrivant dans une tradition militante.

© Ourse Malléchée

Si le webzine des Ourses à plumes s’est lancé le 8 mars 2015, après plus d’un an de réflexion et de préparation, c’est qu’il y avait de la place pour un média féministe, inclusif, porteur de luttes, donnant la voix à des personnes dont la parole était silenciée ou déformée dans les médias mainstream, avec une analyse intersectionnelle des rapports d’oppression. A l’époque, le lectorat des féministes avait le choix entre le magazine Causette, le site Les Nouvelles News, Cheek magazine ou encore Madmoizelle. Une offre peu radicale et souvent décevante. C’est dans ce contexte médiatique également qu’est apparue la revue afroféministe AssiégéEs à l’été 2015, ou encore que le webzine L’Echo des sorcières s’est lancé (à la même date que nous !). Du côté des médias LGBTI+, il y avait bien Têtu ou encore Yagg, mais là encore il y avait de la place pour de la diversité…

En 2013, après la fin de Têtue (site web rattaché à Têtu) qu’elle chapeautait, Marie Kirschen a eu envie de créer un nouveau média pour les lesbiennes. « Cela m’avait énervée que le nouveau propriétaire de Têtu décide d’arrêter Têtue. D’autant plus qu’il s’agissait d’une période où les questions LGBT+ commençaient à émerger, notamment avec le mariage pour tou-te-s, mais qu’il n’y avait plus de médias lesbiens [Jeanne Magazine s’est créé en 2014]. Les médias grand public commençaient à s’emparer de ces questions, mais pas toujours très bien… », se souvient-elle.

La journaliste décide alors de lancer une revue papier, Well Well Well, dont le premier numéro est paru en 2014. « Nous voulions proposer un mook, un bel objet, aux lesbiennes et personnes queer. Et l’attente a dépassé nos espérances : le premier pallier de notre crowdfunding (10.000€) a été atteint au bout de deux semaines, nous avons récolté 17.000€ et vendu 3000 exemplaires de ce premier numéro », précise-t-elle.

Du côté éditorial, la revue accorde une large place à la culture : « on avait envie de valoriser des femmes artistes, pour compenser un peu le sexisme que l’on retrouve dans la presse culturelle ». Trois numéros de la revue sont sortis (un 4e devrait sortir à l’automne 2021), ainsi qu’un hors-série et un calendrier.

Parmi les autres réussites côté papier on peut citer la revue de Women who do stuff, qui avait fidélisé déjà son lectorat grâce à une newsletter, ou encore le webzine Deuxième Page et son premier numéro sur la colère (1700 précommandes).

Une alternative à la presse mainstream

Amélie, fondatrice du Castor Magazine, souligne que « c’est assez paradoxal que La Déferlante (revue trimestrielle lancée par des professionnelles en février 2021) ait eu un relais médiatique mettant en avant son côté unique… alors qu’il y a autant de médias féministes qui émergent ces dernières années ». Pour Amélie, « il faut se battre pour garder cette diversité de médias engagés, plus il y en aura et plus les médias mainstream perdront du pouvoir et les voix des féministes pourront porter ». Car oui, ce qui pousse tou-te-s ces féministes à prendre la plume et à créer leurs propres médias c’est bien « qu’on ne se sent pas représenté-e-s dans les médias mainstream, ils ne défendent pas nos intérêts, ne nous donnent pas la parole. Et c’est le cas même dans les médias qui surfent sur l’hybridité entre médias « féminins » et « féministes », ils se revendiquent féministes mais parlent de mode, beauté… s’expriment de manière binaire… »

De la même manière, le webzine Deuxième Page est né en 2016, avec comme objectif originel un « blog collaboratif, un espace où s’exprimer librement, parler de féminisme et écrire sur la création culturelle en y apposant des regards critiques et analytiques loin de ceux des dominant-e-s, avec un parti pris ouvertement militant et luttant contre toute forme d’oppression. L’idée était de multiplier et d’amplifier les voix qui sont toujours silenciées, en particulier dans la presse mainstream (qui, lorsqu’elle ne les récupère pas à des fins douteuses, les ignore tout simplement) », explique l’équipe de Deuxième Page.

En 2020, l’équipe de ce webzine a sorti sa première revue papier, dont le crowdfunding a permis de récolter plus de 33.000 euros. « Cela a dépassé toutes nos espérances, nous avons même lancé un second tirage et expédié autour de 1700 magazines ! C’est une fierté d’avoir réussi à créer une vraie communauté de lecteurices fidèles tout en continuant le webzine originel ».

Médias accompagnateurs de luttes

Si depuis 2015 de nombreux webzines, revues et newsletters se sont lancés avec une ligne éditoriale similaire à celle des Ourses à plumes, c’est aussi pour accompagner un mouvement féministe en pleine dynamique, que cela soit avec le Collectif 8 Mars pour Tou.te.s qui a permis de rassembler autour d’un féminisme intersectionnel, ou encore avec le mouvement #metoo qui a permis l’arrivée de nouvelles générations dans le mouvement féministe.

Alors que la première vague féministe, autour de la question du vote, commence à émerger, naît le premier journal féministe français réalisé par des femmes, La femme libre, en 1832. S’ensuivent d’autres publications : L’Opinion des femmes, La Voix des femmes, La politique pour les femmes, La Française, La Fronde… On constate aussi un même essor lors de la deuxième vague féministe, luttant pour le droit à l’avortement dans les années 1970, avec par exemple : Les Pétroleuses, Le torchon brûle

« Quand le mouvement féministe reprend de la force, cela se traduit par plein d’initiatives dans la sphère médiatique, c’est nécessaire d’avoir une presse alternative. C’est enthousiasmant de voir tous ces nouveaux formats et plateformes, ces zines, newsletters, podcasts, comptes Insta… il y a une vraie profusion, grâce à la facilité que permet aujourd’hui Internet », souligne Marie Kirshen.

Parmi les dernières nées, il y a La Déferlante qui se présente comme « la revue des révolutions féministes » et « affiche son féminisme, ses créatrices ont lancé leur revue à une période où c’est beaucoup plus facile de s’afficher féministe et de trouver son public. Elles sont arrivées sur le marché au bon moment », remarque Marie Kirschen.

Le premier numéro papier de Deuxième Page a eu pour thématique « la colère », et ce n’est pas anodin. « Cela nous semblait évident dans le contexte social actuel. Avec la montée de l’extrême droite dans le monde, le recul des droits et libertés, l’équipe bouillait sur place. Bien sûr, il y a aussi eu des progrès, mais les retours de bâton et beaucoup de burn-out militants ont fait de ce sujet une évidence ». Et le deuxième numéro, en préparation, parlera de « futur(s) ». « On ne reste pas au constat de la rage. L’idée est de proposer des solutions et d’imaginer les futurs que l’on souhaite voir advenir. Combattre, puis rêver, ou les deux à la fois, entre le chaos et l’utopie. »

Pour Deuxième Page « cet essor des médias militants va de concert avec la dégradation de notre environnement économique et social, les ravages toujours plus importants causés par le capitalisme néolibéral, ainsi qu’une prise de conscience plus forte des inégalités qui le caractérisent. Donc, assez logiquement, cela a lentement mais sûrement généré un engagement militant plus fort ».

La force du zine et du participatif

Deuxième Page nuance le constat d’essor actuel des médias féministes : « les magazines et webzines, ou juste des « zines », parfois publiés par une seule personne, ont toujours existé. Ce n’est pas tant que la parole se libère, mais plutôt que les moyens de la partager se multiplient et que davantage de personnes sont réceptives. Internet a grandement participé à la mise à disposition de l’information et du travail militant. Ces productions ne surgissent pas du néant, elles gagnent juste en audience et en visibilité, parce que le contexte change et que certains arguments rencontrent un public concerné ou allié ».

Collaboratif, subversif, à la fois politique et intime, artistique, la forme du « zine » (abréviation de « fanzine ») et son côté Do it Yourself a su séduire les féministes depuis les « Riot Grrrl zines » des années 90. Un de ses atouts : il permet de diffuser des idées à moindre prix. Ecrit à la main, photocopié… il a aussi désormais son pendant sur le web, car il est devenu de plus en plus facile de créer son blog ou son site, et donc son webzine.

Amélie a ainsi fondé en 2014 Le Castor Magazine, un webzine féministe LGBT+ culturel et participatif. « Le côté fanzine associait la référence au mouvement punk et le do it yourself, j’aimais aussi dans cette forme son côté accessible et non élitiste, pour faire prendre conscience aux personnes de leur capacité d’agir, à explorer, expérimenter, il y a moins d’auto-censure. J’avais envie de raconter des histoires d’artistes féministes et queer et de rendre visibles leurs œuvres qui ne le sont pas dans les médias dominants », explique-t-elle. Au fur à mesure ce webzine est devenu de plus en plus collaboratif : « poétesse, collagiste, illustratrice… Désormais notre webzine publie de façon mensuelle, avec une newsletter. Nous avons notamment une rubrique où des personnes LGBTQIAAP+ publient des textes poétiques qui dialoguent avec des visuels d’autres artistes. Nous aimons fusionner les arts, transgresser les frontières, que l’art devienne langage et la poésie concrète. Nous faisons de l’artivisme en mêlant militantisme et culture. » Depuis avril 2019, Le Castor Magazine s’est lancé aussi dans un zine papier, et prépare à l’heure où nous bouclons cet article son 3e numéro. « Le format papier est un support plus adapté pour nos contenus visuels, mettre en valeur nos dessins, photos, collages… Cela permet aussi d’avoir un objet physique montrant notre travail lorsqu’on tient un stand sur un festival, pour aller à la rencontre du public », ajoute Amélie. Le premier zine a été tiré à une centaine d’exemplaires.

Des médias éphémères ?

Si les webzines et revues féministes et/ou LGBT+ se multiplient, leur pérennité n’est pas pour autant assurée. « Beaucoup se cassent la gueule, le financement n’est pas aisé et c’est difficile de faire durer un média bénévole », constate Marie Kirschen. Pour Well Well Well, elle a fait appel à des femmes journalistes pigistes travaillant déjà avec elle, qui ont participé bénévolement. Un mode de fonctionnement parfois « épuisant » admet-elle. « Nous avions un peu sous-estimé le temps et l’énergie que cela prend, au départ nous voulions publier une revue tous les 6 mois, mais finalement nous avons décidé de nous mettre moins la pression : on sort la revue quand elle est prête. »

Chez Deuxième Page aussi, « les difficultés sont surtout administratives, de financement sur le long terme, et l’enjeu est de conserver un flux suffisant de publications. Toutes les bénévoles ne peuvent pas s’investir de la même manière, nous avons toutes une vie à gérer à côté. L’énergie peut venir à manquer. Conserver une continuité, surtout en parallèle de la création du premier magazine papier, a donc été plus que compliqué ».

Pour Deuxième Page, « porter un projet indépendant au cœur d’un système comme le nôtre exige un niveau de détermination et de dévouement parfois impossible à tenir sur le long terme ». Des webzines comme L’Echo des sorcières, Simonae, Roseaux… se sont arrêtés. Mais du côté de la pression professionnelle aussi il y a des déceptions, le site Yagg, ouvert en 2008 s’est arrêté en 2016. Komitid a pris la relève en 2018, mais avec peu de moyens et toujours autant de difficultés à attirer des abonné-e-s payant.

Deuxième Page met aussi en garde contre « la récupération capitaliste. Nous ne croyons pas que le féminisme puisse réellement exister dans des espaces profondément inégalitaires s’il ne pousse pas à des changements profonds. Le féminisme au sein de notre société actuelle est donc forcément un mouvement de la radicalité. Créer pour changer les choses, c’est aussi questionner cette création lorsqu’elle est tributaire des réseaux sociaux et d’un processus de diffusion auquel il est nécessaire de se conformer si l’on veut être visibles ». Une créativité considérable, un engagement radical et de grandes capacités d’adaptation : trois ingrédients qui permettent aux médias féministes de se renouveler constamment et de continuer à nous surprendre.

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible ici.

Publié par

Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture, mais aussi une militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !). Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s