Les Elfes noirs ne sont jamais noirs (1) : Enjeux de la représentation dans les fictions de l’imaginaire

Vous êtes lecteurice ou créateurice d’œuvres de fantastique, de fantasy et de science-fiction. Les genres de l’imaginaire. Mais lequel, exactement, d’imaginaire ? Quels sont les enjeux de la représentation de personnages appartenant à des catégories minorisées dans la littérature de genre ? Est-ce vraiment important ? Retours d’auteurices concerné-e-s et réflexions en cours depuis le milieu de l’édition.

Quand on aime, on ne compte pas ?

Mon métier, c’est, entre autres, de lire des romans d’imaginaire proposés à la publication et d’accompagner l’auteurice dans la finalisation de son livre. Je dresse des listes, structure des fiches, non pour calibrer des contenus mais pour tenter de prendre en compte tous les aspects du texte. Récemment, j’ai un nouveau réflexe quand je lis un manuscrit. Je liste les personnages nommés, et je compte. Par exemple, je compte le nombre de femmes.

Il s’agit souvent de manuscrits qui mettent en scène des sociétés inventées. Aucune des histoires sur lesquelles j’ai travaillé ne mentionne que la répartition des genres diffère dans ces univers et n’est pas d’environ 50/50 comme dans notre monde.

Pourtant, quand je compte, je trouve généralement moins de 30 % de femmes sur le nombre total de personnages. Cette statistique baisse à 10 % pour les personnages principaux.

Alors pourquoi ces chiffres ? Les tests de Bechdel-Wallace, de Mako Hori, ou encore de la lampe sexy ( !) visent à évaluer schématiquement la représentation féminine dans les œuvres de fiction. Pourquoi ont-ils semblé nécessaires ? Pourquoi un bon nombre d’œuvres encore aujourd’hui ne les passent pas ? Pourquoi les pages bien référencées qui traitent de ce test le font pour le dénigrer ? Vouloir voir des œuvres où deux personnages féminins se parlent de n’importe quel autre sujet que celui des hommes, serait-ce une revendication absurde ?

Oui c’est absurde, quand dans un si grand nombre d’œuvres, les femmes n’existent pas.

Cet article n’a pas pour but de faire un état des lieux, mais de réfléchir aux questions suivantes : pourquoi ne représente-t-on qu’une fraction de la population, toujours la même, dans des œuvres qui font pourtant la part belle à une réinvention de la société ? Et quel impact cela a-t-il ?

Je vous parle des femmes, mais c’est vrai pour toutes les catégories de population qui sont, d’une manière ou d’une autre, minorisées : personnes racisées, transgenres, handicapées, etc. 

Ce n’est pas une question de statistique, de majorité, de « plus grand nombre » : il y a plus de femmes que d’hommes sur Terre. Mondialement, les Blanc-he-s sont en situation évidente d’infériorité numérique. C’est une question de qui représente l’universel impensé, et qui ne le représente pas. 

C’est une question de perpétuation dans la représentation des modèles qui perpétue un ordre établi.

Le paradoxe de la patate

Partons d’un cas connu et récent. Il y a des acteurs et actrices noirs dans l’adaptation filmique de The Witcher, une œuvre de fantasy placée dans un contexte médiéval est-européen. 

Cela a suscité des critiques : ce ne serait pas réaliste. On peut répondre plusieurs choses : que The Witcher, ses elfes et ses sorcelleries, n’a pas de prétention au réalisme historique, comme l’immense majorité des œuvres de fantasy médiévale, qui représentent une Moyen Âge fantasmé. 

Quand bien même en aurait-il, historiquement, des personnes africaines noires ont réellement vécu en Europe au Moyen Âge et même avant, comme les Sarrasins de Bretagne

Enfin, ce souci d’un réalisme faussé n’est mobilisé que pour protester contre la représentation de personnes minorisées. Comme le font régulièrement remarquer celleux qui répondent à ces critiques : personne ne s’indigne que le Sorceleur mange des patates (ingrédient inconnu en Europe avant le XVIe siècle).

Représenter des personnes minorisées dans des œuvres au contexte médiéval fantastique n’est donc pas une volonté de plier l’histoire à un agenda politique progressiste. 

Peut-être, plutôt, de la déplier de l’agenda politique conservateur qui nous a légué, non notre histoire, mais notre vision fantasmée de l’histoire, nos récits nationaux à la gloire des vainqueurs. Ou pas. On veut peut-être juste représenter des personnes minorisées parce que nous les connaissons, parce qu’elles font partie de notre monde.

Paroles d’auteurices : pourquoi représenter la diversité ?

Cordélia, booktubeuse queer et féministe, auteur de fantasy jeunesse chez Scrinéo : « Représenter de la diversité, pour moi c’est représenter le réel et justement arrêter de le déformer au point de nier l’existence de toute une partie de la population.»

L’éveil des sorcières, T.3 – Le Rival de Rajan, Cordélia © Scrinéo

Laura Nsafou, blogueuse afroféministe, autrice de romans de SF et d’albums jeunesse chez Cambourakis et Albin Michel :  « La représentation de la diversité, quel que soit le support destiné, est déjà une démarche corrective d’une littérature finalement excluante : on est amené aujourd’hui à investir les enjeux de représentation, parce qu’une littérature s’est construite en ne représentant et ne racontant qu’une partie de la société. C’est donc d’abord une juste rectification des choses que de laisser toutes les voix contribuer et se raconter, au-delà d’un personnage blanc masculin valide cis hétérosexuel, etc. »

Morgan of Glencoe, compositrice, concertiste et autrice de romans de fantasy chez Naos (prix Elbakin 2020) : « Pourquoi on ne le ferait pas, en fait ? Pourquoi le héros devrait se conformer à un certain type de personnage ? Parce qu’on demande toujours « pourquoi représenter » mais j’ai presque envie de retourner la question : pourquoi ne pas représenter ? En quoi effacer de la fiction des types de personnages pourtant existant dans la vie réelle pourrait avoir un intérêt quelconque dans l’enrichissement d’un univers, quel qu’il soit ? En quoi conformer tous ses personnages à un même canon peut-il être intéressant ? En quoi devrait-on se plier au dictat de la normalisation du héros ? Hein ? Après tout, pourquoi ce serait aux personnes « différentes », « minorées » (pardon, mais 80% de la population mondiale n’est PAS constituée d’hommes blancs cis het valides… donc la minorité, c’est pas nous…) de justifier leur droit d’avoir à leur tour des personnages à leur image ? » – 

Petite dystopie pour conservateurices à l’aventure

Si pendant les deux cents prochaines années l’intégralité des œuvres littéraires, cinématographiques ou de toutes natures ne comportaient absolument aucun personnage pouvant prétendre remplir le bingo des privilèges, il y aurait encore une écrasante majorité de représentations de ce mâle héros blanc valide, tant notre histoire en est pleine.

Si pendant les deux cents prochaines années les faveurs des maisons d’édition, studios de production et labels allaient exclusivement à des groupes minorisés, le déséquilibre dans la représentation des points de vue ne serait toujours pas rattrapé.

Mais ne nous inquiétons pas, car personne ne prévoit sérieusement ce scénario. Pas pour deux cents ans, ni même pour un an, ni même pour un mois. On peut être rassuré-e-s. Pas à 100 %, ni même à 50 %, ni même à 25 %, quand pourtant nos modèles hégémoniques ne représentent même pas 25 % de la population réelle.

Utopie, crédibilité et violence porn

Représenter des personnages minorisés, ce n’est pas nécessairement écrire des utopies. Ce n’est pas non plus sacrifier la qualité. Si vous avez lu L’Incivilité des fantômes de Rivers Solomon et ses personnages qui se débattent sur un vaisseau spatial esclavagiste, par exemple, on est assez peu dans l’utopie. 

Il faut se poser la question : pourquoi accepte-t-on quand on lit, et pourquoi écrit-on, qu’une société médiévale sera nécessairement, pour être crédible, xénophobe et misogyne ? 

Pourquoi retient-on ces aspects-là ? Pourquoi ne souhaitons-nous pas nous en affranchir, dans ces œuvres d’imaginaire, alors que nous avons bien moins de précautions pour nous affranchir des lois de la physique ? Pourquoi, enfin, bien souvent, les personnages considèrent-ils cet ordre xénophobe et misogyne comme naturel ?

C’est l’argument de « tout le monde était antisémite à l’époque ». Non, pas les personnes juives. Bien souvent, vos impensés révèlent où vous vous placez sur l’échiquier des dominations.

Représenter une telle société sans la critiquer, que ce soit par la narration ou par les personnages eux-mêmes, n’est pas un choix neutre. Représenter la violence raciste et sexiste ne suffit pas à en faire une critique constructive. 

En revanche, cela vient s’ajouter au continuum des violences que subissent les personnes minorisées. Oui, même s’il y a une « revanche » finale. Il y aurait beaucoup à dire sur le sous-genre cinématographique du « Rape and Revenge Movie ». On le justifie par sa dimension d’exutoire : d’exutoire pour qui ?

Soyez vraiment imaginatifs

Oui, nous avons été élevé-e-s avec ces représentations tronquées, avec ces villains de dessins animés codés comme queers, ces personnages féminins superficiels, ces créatures maléfiques au teint sombre face aux chevaliers blancs. Tout ceci nous est familier. 

Que nous fassions ou non partie de populations minorisées, nous avons intériorisé ces schémas. Nous ne nous rendons pas toujours compte que nous les reproduisons. C’est un questionnement de tous les jours, dans tous les domaines. Y compris celui de l’écriture fictionnelle, plus encore dans les genres de l’imaginaire. 

Les univers et les sociétés que nous inventons prennent appui sur notre réalité et sur les représentations précédentes, qu’en gardons-nous, qu’en changeons-nous ? Que considérons-nous comme important ? Tout ceci a un impact. Plusieurs, en fait.

Nos jours brûlés, Laura Nsafou © Albin Michel

« Je pense que l’écueil qui touche particulièrement la SFF est son incapacité durant des années à comprendre l’aspect ironique de proposer des Imaginaires ou des Futurs terriblement normés. Pourquoi est-il plus facile d’envisager des créatures ou des monstres, que des personnages féminins et racisés dans ces sociétés alternatives ? Est-ce qu’il n’y a pas finalement une certaine paresse créative à reprendre les normes de la société d’aujourd’hui, juste en changeant les décors en arrière-plan ? Ça m’amuse souvent d’y penser, car ça dénote aussi un impensé collectif sur « qui parvient au futur ? », « qui est acteur ou actrice dans ces sociétés imaginaires ? ». La reproduction des biais discriminants se voit très facilement dans ce genre littéraire.

Par exemple, le génie d’Octavia Butler n’est pas simplement d’avoir apporté les histoires qu’on lui connaît, mais d’avoir questionné les particularités inhérentes à ses personnages : un personnage noir qui voyage dans le temps aura plus de mal à survivre dans une Amérique esclavagiste qu’un personnage blanc. Pourtant, nombreux sont les livres qui font l’impasse sur cette simple réalité. La SFF n’échappe donc pas aux manquements de la littérature occidentale blanche, quand il est question de penser sa société. » – Laura Nsafou

Empathie et conséquences

Parlons déjà de l’impact économique. Les super-héros noirs ne sont pas bankables, disait-on, puis Black Panther fit un milliard de dollars de recettes et se classa dans le top 5 des films Marvel. D’une part car il y a des nerds noirs. D’autre part car nous sommes capables de nous projeter dans des personnages qui ne nous ressemblent pas. C’est ce qu’ont dû faire depuis toutes petites les personnes minorisées. Ça marche dans les deux sens.

Parlons ensuite de l’impact émotionnel. Changer les représentations a un impact sur l’inconscient collectif. Si vous avez 200 lecteurices, vos représentations auront un impact sur 200 personnes. 

Ces personnes sont bien conscientes que vous écrivez de la fiction, voire de l’escapism. Que vous n’avez pas forcément d’intention politique explicite et consciente. Vous n’écrivez pas un essai ni un manifeste. Peu importe : l’impact ne disparaît pas, et ce qui change la société, c’est l’ensemble de tous nos choix. Certains pèsent plus que d’autres, mais tous ont un poids.

Se voir enfin représenté-e après des années de disette procure une émotion rare. Se voir vraiment représenté-e, pas imaginer dans les silences de la narration des explications et des ajouts. 

Une gymnastique familière aux amateurices de fanfiction : ce personnage n’est pas décrit physiquement, celle-ci n’a pas de partenaire hétérosexuel « canon », glissons-nous dans ces interstices. Se voir représenté-e, c’est sortir de l’interstice.

« En SFFF tout particulièrement, je pense qu’intégrer plus de variété dans les profils des personnages permet à des lecteurs de s’identifier à des personnages qui leur ressemblent. C’est leur offrir la possibilité de se projeter dans des imaginaires fantastiques et leur montrer qu’eux aussi ont droit de vivre des aventures », souligne Cordélia.

Refuser l’altérité dans notre imaginaire, c’est alimenter les préjugés dans le monde réel, qui se traduisent par des discriminations et des violences. C’est creuser le fossé de l’empathie (empathy gap), si cruellement visible lors des diffusions de corps noirs violentés (lien). Cela a des conséquences réelles.

« La représentation dans la fiction est toujours importante. D’abord pour permettre au lectorat de développer son empathie. Quand on n’a qu’un seul type de personnage auquel s’identifier, on développe moins sa capacité à ressentir de l’empathie envers les autres types, simplement parce qu’on a moins l’habitude de l’exercice de pensée », ajoute Morgan of Glencoe.

Le charme de l’explicite

Que vous le vouliez ou non, « cela apporte quelque chose à l’histoire ». Premièrement, si l’homosexualité d’un personnage n’apporte rien à l’histoire, il en va de même avec le fait son hétérosexualité. (Je ne parle pas, d’ailleurs, de représenter de scènes sexuelles : il suffit d’évoquer un nom de partenaire, un regard séducteur, certaines problématiques sociales…) Mais une inversion parfaite n’est pas possible, car nous vivons dans une société hétéronormative.

Une société hétéronormative, c’est une société où tout le monde est considéré comme hétéro « par défaut ». Cela a un impact énorme sur les représentations. Mais pas uniquement. 

Cela a un impact sur les lois, notamment autour de la succession et de la filiation. Un impact sur l’organisation économique, fondée sur un foyer hétérosexuel produisant des enfants. Et ce qui est autre devient hors norme, bizarre, spécifique, et nécessite d’être énoncé, il ne va pas « de soi ».

Mais alors, ne serait-ce pas au contraire une preuve d’inclusivité que de ne pas le préciser, de ne pas présumer ? Oui, si on vivait dans un monde qui n’était pas hétéronormatif. Et votre univers fictif ne l’est peut-être pas, mais l’univers de vos lecteurices, oui. 

Nous n’en sommes pas à l’étape où l’on peut se permettre de ne plus faire de différence, car ces différences existent et modifient nos vies. Si on veut les abolir, il nous faut d’abord les nommer, pour pouvoir les étudier et les combattre.

Ma liberté de penser

Et la liberté de création dans tout ça ? On est obligé d’avoir 50% de personnages féminins maintenant ? Dictature ! 

Alors déjà, personne n’est obligé. On le constate aisément. Mon point est uniquement le suivant : tout, dans un monde fictionnel, est un choix. Représenter est un choix. Ne pas le faire est aussi un choix. Qui, comme on l’a vu, a des impacts. Il est important d’en prendre conscience. Important, oui… ne serait-ce que pour la qualité de l’histoire.

Dans l’écriture moderne, on tente d’éviter les clichés, les phrases toutes faites, ces mots si répétés qu’ils s’enchaînent tous seuls dans notre tête. Recenser ses préjugés et se poser ces questions, c’est la même démarche que trouver un autre comparatif que « blés » pour « cheveux blonds ». C’est votre job. 

Vous n’avez aucune idée de ce qu’il se passe dans la tête d’une lesbienne, d’un sourd, d’une personne racisée ? Pourtant vous pouvez écrire des elfes, des dragons intelligents, des morts-vivants, qui sont bien plus étrangers. En plus, pour les personnes qui existent vraiment, vous avez de la documentation. 

Il faut cependant se pencher un peu plus que la question : comment faire pour avoir non pas simplement de la représentation, mais encore de la bonne représentation ?

Comment, votre job n’est pas d’être « politiquement correct » ? Je suis bien d’accord ! Nous vivons dans un monde où, si le racisme cru et la misogynie déclarée sont mal vus (surtout si vous êtes par exemple pauvre ou si vous n’êtes pas blanc), leurs équivalents feutrés prospèrent et s’ébattent en toute décontraction. 

Dans la rue, dans des tribunes louant le droit à importuner, dans des réformes qui suppriment l’Observatoire de la laïcité qui avait le tort de trop défendre la liberté de culte des musulmans ou refusent aux personnes trans et intersexes le droit de s’autodéterminer et de disposer de leurs corps. Un monde où les mots de cisnormativité, de validisme et de psychophobie sont encore largement inconnus du grand public et des discours médiatiques dominants.

Dans ce monde, construire des univers imaginaires dotés d’une flore et d’une faune autre, de continents inconnus, de créatures nouvelles et même de lois physiques différentes, mais qui répètent, continuent et alimentent ce continuum feutré de violences et de discriminations, reproduire sans la questionner la psyché dominante, ne pas proposer d’imaginaires nouveaux, se glisser dans le courant principal sans faire de vagues, prendre même un certain plaisir à décrire des situations de dominations encore plus marquées – domination porn ? –  n’est-ce pas justement le plus « politiquement correct » que l’on puisse être ?

Un dilemme de plus

Revenons d’abord sur la question de l’impact.
Pourquoi la représentation de la diversité est-elle importante ?

  • Pour s’émanciper du regard hégémonique et des narrations dominantes ;
  • Pour varier les récits, découvrir d’autres imaginaires et révéler les biais implicites avec lesquels nous nous sommes construit‧e‧s ;
  • Pour se sentir représenté‧e et légitime dans la société.

Pas de représentation du tout conduit à un appauvrissement de l’imaginaire mais aussi à la délégitimation de certaines existences comme sujets dignes d’être représentés. 

En conséquence : non seulement le mal-être de personnes existantes qui, ne se voyant jamais représentées, se construisent avec davantage de difficultés, mais encore le renforcement, en miroir, des narrations dominantes et de l’ordre social inégalitaire qu’elles soutiennent.

Des représentations variées mais mauvaises ont des effets néfastes, notamment sur des sujets peu connus du grand public : ses rares représentations vont avoir d’autant plus de poids et il n’est pas rare qu’une bonne intention finisse par stigmatiser ou fétichiser les catégories représentées, ancrant dans l’imaginaire collectif des pratiques irrespectueuses et des approches déshumanisantes. 

On pense par exemple aux  récits où l’identité de personnes transgenres mégenrées tourne toute entière autour d’opérations de réassignation génitale, invisibilisant et déligitimisant la pluralité innommée des vécus trans et s’inscrivant dans la lignée médicalisante qui entrave leurs libertés. Ou à d’autres qui montrent le handicap comme une malédiction, diffusent sans critique des pratiques médicales contestées et renforcent des stéréotypes dangereux.

Il s’agit à chaque fois de regards cis sur des sujets trans, de regards valides sur des sujets handicapés, de regard masculin sur des sujets féminins : bref d’une narration dominante qui prend pour objet, repoussant, fascinant ou érotique, d’autres catégories sociales réduites à leur statut passif d’observées, soumises, caractérisées de l’extérieur et auxquelles on nie l’autodétermination.

Travailler à critiquer et déconstruire cette narration dominante permet de créer des œuvres non seulement qui cherchent à se détacher de cette toxicité mais qui renouvellent l’imaginaire de manière radicale.

« La diversité en science-fiction est incroyablement importante pour moi. Je parle souvent de la façon dont je veux introduire en science-fiction plus de personnages musulmans et arabes (MOAN). Les genres littéraires abordés dans d’autres perspectives donnent des récits véritablement inédits. Surtout en science-fiction et dans ses sous-genres, qui gagneraient à intégrer des voix plus marginalisées. Je pense souvent au cyberpunk et à la façon dont il peut être différent quand il émane de créateurices non blanc.h.e.s et non cisgenres » m’écrit Son M., scénariste et créateurice musulman-e de BD, animation et jeu vidéo d’horreur, de SF et de thriller, entre autres pour DC Comics.

Nous ne sommes pas seul-es

Et on le rappelle encore une fois, ces œuvres ont un public. Plus d’un million d’entrées et une note de 98 % sur RottenTomatoes pour l’histoire lesbienne Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, par exemple. Un exemple de la décadence crétine et vulgaire de notre époque ? Le female gaze se retrouve déjà dans Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, sorti au cœur de la Nouvelle Vague (assez peu souvent décrit comme décadence crétine), et même dans les films d’Alice Guy… en 1894 !

Le travail des féministes a beaucoup été de rechercher, retrouver, archiver et diffuser ces représentations effacées, parfois littéralement, de l’histoire officielle, ces « images manquantes ». 

Les minorités ont toujours existé, ont toujours été actrices de l’histoire, mais elles ont ensuite été gommées. Un coup de blanco. Les retrouver, c’est gratter sous les croûtes, sécher les blessures qui s’infectent depuis des siècles, c’est réparer, construire. 

Créer de nouvelles représentations, et s’assurer que celles-ci soient suffisamment connues et répandues pour ne pas être effacées lors d’un autre backlash. Retracer la ligne du temps. La poursuivre.  

Retrouvez la deuxième partie de cet article ici

Rafaëlle

Publié par

Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

5 commentaires sur « Les Elfes noirs ne sont jamais noirs (1) : Enjeux de la représentation dans les fictions de l’imaginaire »

  1. Les regards cis sur 1 Nana, Solaire androgyne sont effectivement toujours foireux vu que vous refusez, tous de simplement écouter… Trop égocentriques pour vous regarder en Face, quoi.

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  2. Article super intéressant !

    Si je peux juste me permettre un point qui me semble important. Personnellement ce qui me fait grincer des dents dans The Witcher ce n’est pas qu’il y aie un casting diversifié, c’est qu’il ne semble pas y avoir eu de réflexion sur la cohérence des groupes de populations. Et c’est d’autant plus flagrant chez les elfes.

    Je m’explique. Dans cet univers, les elfes sont une allégorie des natifs américains. Ils étaient là avant les humains puis ont été chassés de leurs terres et maintenant vivent cachés, retranché, entretenant une colère contre les humains. En parallèle les humains les considèrent comme des sauvages. On aborde donc clairement des enjeux d’appropriation de territoires, de génocide pour des raisons ethniques, de racisme, etc.

    Et dans ce contexte je trouve que la diversité ethnique au sein de la population elfique vient desservir le propos. Sans compter qu’elle n’a pas vraiment de raison d’être. L’univers médiéval fantastique du Sorceleur n’est pas mondialisé, ce ne sont à priori pas des elfes venant des quatre coins du monde alors pourquoi tant de diversité ? Dans cet univers, les elfes devraient à mon sens appartenir grossièrement à un même groupe ethnique. Représenter les elfes comme amérindiens, avec des traits asiatiques ou noirs de peau aurait été à mon sens une option tout à fait valable car cohérente.

    Avoir un casting diversifié est bien évidemment souhaitable, mais c’est dommage quand cela se fait au détriment de la cohérence de l’univers. Preuve que ce n’est pas incompatible : en son temps, Game Of Thrones avait un casting à la fois très diversifié et parfaitement cohérent. Et c’est tout ce que je souhaite à la série Rings of Power. Si on m’explique que la princesse Disa (jouée par Sophia Nomvete) vient d’un autre clan nain que ceux que l’on a vus dans le Seigneur des Anneaux, par exemple les Blacklocks, alors la cohérence de l’univers sera respectée. De la même façon, Arondir (joué par Ismael Cruz Córdova) pourrait être un elfe venant d’une autre région que Fondcombe, la Lorien ou la Forêt Noire, voire peut être même un demi-elfe. Alors la suspension d’incrédulité sera maintenue.

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    1. Pour répondre à Nak sur la diversité génétique, je ferais un parallèle entre les autochtones de the Witcher et les Africains. L’Afrique subsaharienne est sans doute le berceau de l’humanité À ce titre, c’est sur ce continent que se trouve aujourd’hui encore la plus grande variété génétique. Et c’est normal : en quittant ce continent, les peuples n’ont emporté qu’une partie des gènes avec eux. Plus les tribus se sont éloignées de leur foyer initial, plus la génétique de leurs populations s’est appauvrie. On peut donc légitimement imaginer que si les Elfes sont autochtones, leur variabilité génétique est la plus élevée. Ce n’est pas le cas des amérindiens qui ne sont pas complètement autochtones au sens où ils sont arrivés dans les Amériques il n’y a que quinze mille ans environ. Alors que notre espèce est née en Afrique il y a deux cent mille ans environ. Donc le parallèle est imparfait mais il me semble répondre à cette question de la variété des Elfes.

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