Mon Mari, une satire du couple hétérosexuel

Mon mari est le titre du premier roman de Maud Ventura, paru en 2021 aux éditions L’Iconoclaste. Dans un monologue intérieur drôle, passionné et cynique, la narratrice raconte son quotidien entièrement régi par l’amour sans faille qu’elle porte à son mari. Elle nous prend ainsi à témoin de son couple, initiant une réflexion sur l’amour et la dépendance affective.

Objet de questionnements, de conversations, d’études ou de recherches Google, l’amour est un sujet majeur dans nos vies et avec lui, le couple. Longtemps érigé comme l’unique norme, le couple, et en particulier le couple hétérosexuel, est aujourd’hui remis en cause. De nombreux livres paraissent d’ailleurs sur le sujet : Réinventer l’amour de Mona Cholet, Le prix à payer de Lucile Quillet, Sortir de l’hétérosexualité de Juliet Drouar, par exemple. De son côté, c’est vers la fiction que Maud Ventura, journaliste, choisit de se tourner.

L’amour au centre de tout

Depuis toute petite, Maud est fascinée par la question de l’amour. Son livre préféré était d’ailleurs La maîtresse est amoureuse, un roman jeunesse qui raconte l’histoire de quatre copines menant l’enquête sur l’amoureux de leur maîtresse d’école. Aujourd’hui encore, « peu de sujets de conversation m’intéressent autant que celui de l’amour », nous confesse-t-elle, lors d’un entretien qu’elle nous a accordé. C’est ainsi que le thème de son premier roman est une évidence, avec l’idée d’aborder les questions qu’elle se pose, et notamment : est-ce possible d’être folle amoureuse ? Pourquoi peut-on être aussi amoureuse et malheureuse ? Peut-on être une bonne amie quand on est amoureuse ? Quelle mère peut-on être quand l’amour pour l’autre prend toute la place ?

En effet, si son héroïne, à 40 ans, semble vivre une vie parfaite, on comprend vite qu’elle est tourmentée et hantée au quotidien par une peur viscérale, celle d’être quittée par son mari. Mariée depuis dix ans, elle lui voue un amour passionnel. Il est beau, elle est belle, iels ont une belle maison et deux beaux enfants, en parfaite adéquation avec la norme sociale. Mais sous cette tranquillité apparente, se cache une femme obsessionnelle, qui calcule, scrute et interprète chaque fait et geste de son mari, chaque mot. Pourquoi n’a-t-il pas laissé sa main dans la sienne ? Pourquoi regarde-t-il la serveuse avec ce regard insistant ? Lui a-t-il vraiment dit qu’il l’aimait la nuit dernière ? Quand il n’est pas avec elle, tout la ramène à lui, une lecture, une information entendue à la radio, une conversation entre collègues. Elle est entièrement dévouée à cet homme. 

Une anti-héroïne

Plutôt que de dépeindre une femme moderne, libre et épanouie, Maud a choisi d’en prendre le contre-pied en décrivant une femme enfermée dans la dépendance affective. « Je n’avais pas envie de contourner la question, explique l’autrice, je voulais mettre les pieds dans le plat. » Observant autour d’elle que le mythe du prince charmant reste omniprésent et l’amour romantique au coeur des conversations, malgré les efforts de déconstruction entrepris par les féministes, l’autrice pousse à son paroxysme la figure de la femme amoureuse et soumise à son mari. A contre-courant, elle admet ne pas avoir choisi la facilité, constatant qu’il « n’est pas très glorieux de présenter un personnage de femme névrosée, mal dans sa peau ». D’autant plus, poursuit-elle, que « c’est un texte très personnel, qui renvoie à des choses douloureuses ». Inspirée par son histoire personnelle, les témoignages de ses amies et plus largement des personnes qu’elle rencontre, Maud concentre dans sa narratrice tous les travers de la femme amoureuse, à tel point que son héroïne en devient monstrueuse, consumée toute entière par sa manière d’aimer. Plongé-e-s dans les pensées de cette narratrice, le-la lecteur-ice peut en venir à haïr cette femme qui devient au fil des pages complètement antipathique.

Mon mari est un monologue intérieur qui nous enferme dans la tête de la narratrice, sans interruption. Pour Maud, le « je » s’est tout de suite imposé. Ainsi, lorsque la narratrice affirme, dans la première phrase du roman, « Je suis amoureuse de mon mari », on n’a pas d’autre choix que d’y croire. C’est un fait, une affirmation irréfutable. Les premières pages apparaissent alors comme un avertissement, celui d’une femme dont l’amour n’a pas su grandir, « adolescent et anachronique » nous dit la narratrice, restée bloquée aux prémices des relations amoureuses, à la passion des débuts qui, chez elle, « ne s’est jamais transformée en un doux attachement ». On est prévenu-e, la semaine peut commencer. Le récit s’ouvre sur le lundi et se clôt sur le dimanche, racontant sur une semaine la routine et la répétition du quotidien. Cette structure permet à l’autrice de brosser le tableau de la vie de tous les jours, avec ses moments banals comme le petit déjeuner, le film regardé le soir à la télévision, le goûter d’anniversaire de l’enfant. C’est aussi une manière de nous embarquer avec elle sans nous ennuyer ni nous perdre. Chaque jour défile et la tension monte : que se passera-t-il demain ?

Jeux de séduction, de pouvoir et de possession

« Mon mari », c’est ainsi que la narratrice nomme celui qui partage sa vie et uniquement ainsi. En effet, ni elle ni lui n’ont de prénom, réduit-e-s chacun-e à leur statut dans le couple, elle est sa femme, il est son mari. Leur identité individuelle est effacée, iels n’existent plus que par celle du couple. Et elle adore ça. Elle se délecte chaque fois qu’elle peut prononcer ces deux mots, « mon mari », lors d’une conversation, affichant auprès de la société son statut de femme mariée. 

« Mon opinion personnelle, ma croyance est que le couple n’est pas toujours un rapport de force. Il doit justement représenter l’égalité et la confiance. Mon livre est un anti-manuel de l’amour. »

Mais ces deux mots sont surtout là pour la rassurer et ne cessent de témoigner de son inquiétude d’être quittée. Pour Maud, ils sont aussi le symbole de cette phase obsessionnelle qui suit la rencontre amoureuse, lorsque l’heureux-se élu-e cristallise toute l’attention et toutes les pensées. « La possession est de l’ordre de la passion », affirme Maud, qui estime qu’il n’y a de l’amour qu’« à partir du moment où l’on considère que l’autre est une personne » et non plus seulement objet de passion. Et une personne, à égalité. N’ayant pas dépassé ce stade, le couple de son roman continue donc de se livrer aux jeux de pouvoir et de séduction, à l’antithèse d’un couple où chacun-e peut s’épanouir. « Mon opinion personnelle, ma croyance est que le couple n’est pas toujours un rapport de force, affirme l’autrice. Il doit justement représenter l’égalité et la confiance. Mon livre est un anti-manuel de l’amour. »

Resté donc au stade de la passion juvénile, le couple perpétue le schéma classique du « suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis ». En dehors de ce jeu malsain, iels ne communiquent pas. Elle n’a pas appris à le connaître. Son mari n’est pas une personne, il est à tout jamais l’objet de sa passion, objet d’idéalisation. C’est à se demander si ce qu’elle aime est bien l’homme, la personne qu’elle a rencontrée quinze ans auparavant ou bien la place qu’il lui offre dans la société, celle d’une femme mariée. Ainsi, elle coche toutes les cases de la réussite sociale, être épouse et mère. D’autant plus qu’elle n’est pas simplement mariée, mais bien mariée. Car en même temps que lui donner cet état civil, son mari lui a fait gravir les échelons de la catégorie sociale. Issue d’un milieu modeste, de par son mariage la narratrice s’est élevée dans le rang de la société (bien qu’elle ne s’en sente pas légitime). Alors lui ou un autre, peu importe. D’ailleurs, elle n’évoque jamais de caractère ou qualité qui lui sont propres. Maud Ventura note : « Elle ne dit jamais « j’aime son rire » par exemple, elle ne le différencie pas d’autres hommes. » 

Pour autant, en aucun cas la narratrice ne voudrait perdre son mari. Pour cela, elle qui a intériorisé toutes les injonctions de la société, s’efforce de toujours paraître sous son meilleur jour. C’est ainsi qu’elle se retient de dire et montrer ce qu’elle pense, qu’elle oeuvre à toujours être belle et apprêtée, telles les héroïnes que l’on voit dans les comédies romantiques, maquillées même au réveil. De même, elle se retient de faire l’amour tous les jours alors qu’elle en aurait envie, parce que la femme doit se faire désirer et le désir venir de l’homme. « Dans son monde, on tient un homme en le rendant jaloux et en portant une robe moulante », explique l’autrice.

Un concentré des stéréotypes de genre

Ces idées préconçues ne sont pas sans rappeler les Unes et dossiers des magazines féminins. C’est d’ailleurs de ces lectures dont la narratrice est abreuvée. Par cette liste de stéréotypes, l’autrice pose le cadre et le système de valeurs de son héroïne, tout en se moquant des magazines féminins qu’elle utilise comme référentiel, alors que leurs « conseils vont à l’encontre du bon sens », rigole Maud.

« Les conseils des magazines féminins vont à l’encontre du bon sens. »


Syndrome de l’imposteur, interprétation voire surinterprétation, ruminations, besoin d’être séduisante, femme au foyer modèle, dévouée à son mari, mais tout de même intelligente, avec un bon métier, toutes les injonctions et clichés de la femme et de la femme mariée sont réunis dans ce personnage féminin. Ses relations aux autres femmes n’y échappent pas non plus. Ainsi elle est jalouse de son amie, se compare à elle et se met en compétition. « Mon livre est le degré zéro de la sororité », confirme l’autrice. La narratrice a d’ailleurs une perception très sexiste des femmes qui se divisent en deux catégories : l’épouse ou la putain. Dès lors, si elle considère la jeune serveuse qui les sert, elle et son mari, lors d’un déjeuner en tête à tête, comme une rivale érotique, elle ne peut en aucun cas être une épouse potentielle : « Alors autant le dire franchement, cette serveuse pulpeuse n’a rien d’une wife material. Je ne doute pas qu’elle ferait une très bonne maîtresse. (…) mais jamais il ne la présenterait à ses parents. Jamais il ne l’emmènerait à un dîner avec ses collègues, et jamais il ne lui ferait un enfant. Bref, cette serveuse ne constitue pas une menace sérieuse », peut-on lire.

L’adultère et la maternité, les anti-clichés

Cette caricature du couple hétérosexuel n’aurait pas été complète sans l’adultère. Contre toute attente, ce n’est pas l’homme qui trompe sa femme, mais l’inverse. L’autrice remarque que c’est sur ce sujet qu’elle a reçu le plus de témoignages. « Enfin une représentation de l’adultère dans laquelle je me retrouve », lui confessent certaines de ses lectrices. En effet, s’inspirant de femmes autour d’elle, Maud met en scène l’adultère comme un échappatoire, qui permet de reprendre possession de ses moyens. Aller voir ailleurs est une prise de distance quand on est une amoureuse trop impliquée, une manière de garder sa liberté. Dans le roman, ce sont aussi les seuls moments où la narratrice est spontanée, où le naturel reprend le dessus, redevenant alors un peu plus sympathique.

Autre cliché échappant à la règle, la maternité n’est pas ici traitée de façon positive, dans l’épanouissement qu’elle permet à la femme. Au contraire, notre héroïne n’aime pas les enfants et n’aime pas être mère. Tout comme elle s’est mariée « parce qu’il le fallait », elle est devenue mère « parce qu’il le fallait ». Pourtant il est évident qu’elle n’en avait aucune envie. Ses enfants sont un obstacle entre elle et son mari, des moments qui leur sont volés. Ainsi elle subit sa maternité. Son seul réconfort est le lien indéfectible que leurs enfants nouent entre elle et son mari. C’est d’ailleurs probablement pour cela qu’elle est devenue mère, afin de se rapprocher de son mari et d’être à jamais attachée à lui.

Malade d’amour

Alors comment trouver le bonheur quand on subit autant d’injonctions contradictoires ? Quand l’amour est autant source d’inquiétudes et de frustrations ? C’est bien sûr impossible. Il n’y a pas de répit pour celle qui se compare aux héroïnes dramatiques – la narratrice s’identifiant à Phèdre, rien que ça -, pas d’amour salvateur. Celui-ci est à l’inverse source de souffrance, jusqu’à s’en rendre malade. En effet, si la narratrice est malade d’amour au sens figuré, elle l’est également au sens propre, victime de démangeaisons nocturnes. Cette incarnation physique de l’amour, en l’occurrence du mal d’amour, était indispensable pour Maud Ventura, qui ne conçoit pas l’amour en dehors du corps : « L’amour n’est rarement que psychologique. Lorsqu’on vit un chagrin d’amour, on a le cœur brisé aussi physiquement. L’amour est profondément physique. C’est quelque chose qu’on n’écoute pas assez. Le corps sait des choses qu’on ne veut pas accepter. Il sait avant le cerveau. Par exemple, lorsqu’on a mal au ventre avant de voir quelqu’un. »  Sur une note plus positive, rappelons-nous aussi des papillons dans le ventre lors des premiers émois.

« L’amour est profondément physique. On ne l’écoute pas assez. »

Si l’on ressort avec un drôle de sentiment de ce roman sans concession sur le couple, il n’en a pas moins le mérite de faire réfléchir et se questionner sur son propre rapport à l’amour et ce, avec beaucoup de second degré. De manière originale et un brin provocatrice, Maud Ventura dissèque les rapports et les relations amoureuses, bousculant les stéréotypes et les idées reçues pour délivrer une critique acerbe des jeux de pouvoir et de séduction, allant parfois jusqu’à la manipulation. Et ne refermez surtout pas le livre avant d’avoir lu l’épilogue, ces quelques pages finales ouvrant une autre perspective sur le récit et peut-être lui proposant une relecture.

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