Du centre-ville au Nord du XVème arrondissement, la journaliste Margaux Mazellier déroule les portraits de Marseillais-e-s battant-e-s, féministes et militant-e-s aux éditions Hors d’Atteinte. Sur près de 50 ans d’histoire, elle démontre que Marseille est trop puissante. À jamais les premier-ère-s !

Marseille est exactement comme on l’imagine. Sale. Bruyante. Incivile. Discriminante. Discriminée. Marquée par des décennies de clientélisme. Peuplée de rats au format A4. J’ai le droit de le dire, j’y vis.
Marseille est machiste. Sexiste. Patriarcale. Teintée de masculinité toxique les soirs de matchs.
Mais Marseille est contradictoire. En dépit de ses danseurs de Mia aux chemises ouvertes et aux chaînes en or qui brillent, les têtes de liste sont des femmes. Nana fait la loi sur le marché aux poissons. Et toute la ville confie ses espoirs à la seule et unique Bonne Mère.
Marseille est trop puissante.
Margaux Mazellier l’a compris. Journaliste, ancrée dans la cité phocéenne depuis 2019, elle axe sa réflexion sur le genre après avoir couvert l’actualité marocaine et les questions migratoires depuis Casablanca de 2016 à 2018. Elle signe l’ouvrage Marseille trop puissante aux éditions Hors d’Atteinte et balaie 50 ans de féminisme dans la ville la plus rebelle de France.
Dans une ville marquée par ses fractures urbaines et sociales, l’autrice utilise le principe de la chaîne humaine. Chaque personne approchée en recommande une autre, ainsi de suite. Elle dresse les portraits de 33 personnes divisés en 22 portraits et 4 temps, allant des années 1970 à l’après #MeToo. Toutes ne se qualifient pas de féministes ni même de militantes. Pourtant, chacune met sa puissance aux services des oublié-e-s, des invisibilisé-e-s, des précarisé-e-s.
Morceaux choisis. Un par décennie.
Julia Morandy est née à la fin des années 20. Infirmière à Marseille, elle est témoin de la souffrance des femmes souhaitant recourir à une Intervention Volontaire de Grossesse (IVG) avant l’adoption de la loi Veil. Déjà mère de trois enfants, c’est lorsqu’elle recourt elle-même à un avortement au lendemain de l’adoption de la loi qu’elle s’engage au côté du Planning familial. Elle devient l’une des premières animatrices à suivre une formation pour devenir conseillère conjugale et familiale et consacre les années suivantes à aider les femmes. Aujourd’hui, sa petite-fille Camille, même si elle dit “ne pas être entrée dans le féminisme par la même porte”, incarne la puissance de son héritage en suivant le même chemin. Si je n’aimais pas tant les miennes, je demanderais à Julia d’être ma grand-mère.
5 témoignages plus tard, Margaux Mazellier est arrivée au bout des capacités de la chaîne humaine initiée avec Julia et Camille. Elle s’éloigne du centre-ville pour rencontrer Yamina Benchenni. Née à Cannes, avant les accords d’Évian, de parents algériens puis installée dans une des cités de transit de Marseille, Yamina est à l’intersection des luttes féministes et antiracistes. Très tôt poussée par ses parents à se battre pour sa liberté et lutter contre le sentiment commun de domination elle prend conscience de l’importance du droit des femmes au contact de militantes du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Yamina incarne ses combats dès les années 1970-80 en accompagnant les familles victimes de crimes racistes, en fédérant des associations de femmes maghrébines ou encore en s’engageant auprès des mères dont les enfants sont concerné-e-s par le trafic de drogue.
Karine a 55 ans. Elle est sociologue des médias. Elle est aussi métisse et trans. Mal à l’aise dans le genre qui lui a été assigné à la naissance, elle subit les affres de la masculinité défaillante et le déclassement social qui en découle. Karine est aussi à l’intersection des luttes. À la lumière des rapports interpersonnels, elle prend conscience que la société maltraite les minorités de genres et construit son féminisme. Aujourd’hui en retrait de la vie militante, Karine et sa femme Maud ont contribué durant près de 20 ans à visibiliser la question trans au travers de leur association Sans contrefaçon et en créant l’Observatoire des transidentités en 2010.
Marseille trop puissante doit probablement son titre à Marseille trop puissant, groupe de supporters du courant religieux local : l’Olympique de Marseille. Créé en 1994 par Patrice De Peretti, le logo du MTP 1994 tapisse La Plaine. Je ne sais pas si Matis, représentant.e de la décennie post #MeToo, l’a remarqué. Iel n’avait jamais tapé dans un ballon et ne s’était pas franchement penché.e sur la question du football jusqu’à la Coupe du monde 2019. À la suite de l’évènement, poussé-e par l’engouement autour de Wendy Renard et Amandine Henry, iel crée le Drama Queer Football Club, première équipe transféministe. Ici, la pratique est inclusive, le coaching auto-géré, on marche quand on ne peut pas courir et les personnes trans, racisées, précaires, etc. bénéficient d’une priorité lors des inscriptions. Matis croit en la force du collectif et en toujours plus d’ouverture.
Ces courts résumés ne suffisent pas à embrasser l’entièreté des luttes, des combats, de l’engagement de Marseille trop puissante et 29 autres portraits sont encore à explorer. Go en direction de votre librairie indépendante préférée pour en apprendre plus sur Cécile, Amina, Marie-Claude, Lily ou Sihem et Hanen, mes nouvelles meufs préférées. Toustes vous donneront envie de renverser la table.
Mon tip de lecture : cela contrevient aux choix de l’éditrice et de l’autrice, mes excuses à toutes les deux, mais si comme moi vous avez 7 heures à tuer dans le train, choisissez la lecture aléatoire. L’ordre chronologique, s’il illustre les combats de chaque époque, fait s’essouffler les témoignages lorsqu’on les enchaîne. Puis Marseille est un immense oaï, alors bon, l’ordre…
Pour conclure, si vous êtes en promenade autour de Marseille, venez écouter Margaux parler elle-même de son travail le 9 mars 2024 à l’Alcazar. Elle dira certainement, comme en guise d’avant-propos de son livre, qu’écouter la vie des femmes c’est se sentir prête à entendre des violences et de la douleur étouffée. Éprouvant mais nécessaire.
