Conan ou Conann ? Chez Bertrand Mandico, barbare se conjugue au féminin

Conann est le titre du dernier film de Bertrand Mandico, sorti en salle en novembre 2023. Il nous plonge dans le parcours halluciné d’un Conan le barbare, revisité ici au féminin. Ce renversement des normes touche jusqu’au langage du long métrage. Peut-on alors parler de subversion des codes du genre et des genres ? Oui et non.

Affiche du film Conann

Le film s’ouvre sur une vieille dame fraîchement arrivée au royaume des morts qui se voit proposer un cocktail, avant de se faire mordre jusqu’au sang. Elle est ensuite conduite gentiment et avec douceur à la souveraine des lieux : Conann la Barbare, reine des enfers. Cette dernière remet son titre en jeu dans l’attente d’une humaine plus cruelle qu’elle. De son trône, elle contemple le fleuve de ses regrets et nous emporte avec elle dans son histoire, “le spectacle de la barbarie”.

Le film, dès ses premières scènes, est cruel, mais rigole de toutes ses dents.

Face au cliché viril, une violence joyeuse et décalée

Incarnées successivement par six actrices d’âges différents, les Conann se succèdent, tuant l’une après l’autre leur double du passé. C’est la première cruauté du film, celle du temps qui avance et qui ravage tout sur son passage, la vieillesse trahissant les idéaux de la jeunesse. Conann traverse les époques poussée par la barbarie et la vengeance, sans pouvoir s’empêcher de tuer au fur et à mesure ses vies passées.

Accompagnée du démon à tête de chien Reiner (interprété par l’incroyable Elina Löwensohn), Conann se transforme, au fur et à mesure de ses et de son propre massacre, en créature surhumaine, presque monstrueuse. Son genre importe alors moins que sa férocité. C’est le parti pris du réalisateur : subvertir la figure stéréotypée de Conan et le sortir de son cliché d’homme body-buildé, autant par l’image que par les mots. Car Conann n’est ici qu’un nom qui représente la figure du barbare, archétype plutôt que personnage, symbole d’un gouffre de violence vertigineux dans lequel elle est il, ou les deux, et encore elle, peu importe. 

Prenant racine dans la figure de l’amazone, des mythes celtes et rendant au passage hommage autant à Fassbinder, réalisateur allemand qui a mis la cruauté au centre de son travail, qu’à Max Ophuls dont le film Lola Montès a servi de caneva à Conann, le dernier film de Bertrand Mandico étonne par son détournement du langage cinématographique et les codes avec lesquels il s’amuse. Tout y semble faux, ses différents lieux hors du temps ressemblent plus à une scène de théâtre qu’à un décor de cinéma, impression renforcée par ses longs plans séquence à la grue. Mais son montage semble, lui, rendre un hommage permanent et décalé aux films dont il s’inspire.

Conann violent et violente vient bousculer les clichés de son homologue, symbole suranné de masculinité ultime aux muscles gonflés. Le film circule avec aisance du sang aux paillettes et propose au cœur de cette violence l’omniprésence d’un féminin multiple. En cotte de maille ou en tenue de cascadeuse, de la préhistoire à un futur brillant de fer et d’acier, en passant par le Bronx des années 1980, Conann ne manque pas d’humour et semble toujours se moquer un peu du poncif de brute épaisse à laquelle elle fait référence. En se nourrissant et se détournant de la figure du Conan originel, Françoise Brion, Nathalie Richard, Agata Buzek, Sandra Parfait, Christa Theret et Claire Duburcq (les actrices incarnant successivement Conann) sont autant de miroirs déformants de cette virilité exacerbée.

Femme violente ou femme fatale ?

Toutefois, la subversion du long métrage se heurte assez vite à du vu et revu en ce qui concerne les représentations des femmes violentes : la tête brulée en talons aiguilles, la figure évoquant la femme nazie elle aussi en talons et vêtue de cuir, ou encore la vieille reine manipulatrice et corruptrice. La violence physique de Conann s’étiole au fur et à mesure que son corps est de plus en plus sexualisé et de plus en plus âgé, sans qu’on puisse savoir si c’est une intention consciente du réalisateur ou un écueil stéréotypé auquel il se heurte.Ce même écueil que l’on retrouve chez les héroïnes de Robert Rodriguez, courageuses mais dénudées, chez la Milady des Quatre mousquetaires, belle et (donc) manipulatrice, ou la sorcière de La belle au bois dormant (Conann se fera d’ailleurs elle-même pousser des ailes de dragon). Sans tomber totalement dans ces clichés, les différentes Conann peinent à exercer leur violence en sortant vraiment des normes qui entourent la figure de la femme brutale.

Le langage comme subversion

Au-delà du langage de l’image, c’est donc plutôt au cœur de celui des mots que le film trouve sa vraie subversion. Bertrand Mandico explique  qu’il ne genre aucun de ses personnages quand il écrit un scénario, une manière de faire qu’on a pu trouver auparavant chez un Dan O’Bannon par exemple (scénariste entre autres d’Alien). Cette fluidité installée dès le départ au cœur du récit traverse le film : Conann y est genré-e indifféremment au masculin et au féminin, à la fois beau et belle, cruel et cruelle. Ce flou au niveau du genre réel de Conann, si tant est qu’iel en ait un, permet au film d’éviter des représentations trop binaires, tout en imposant une omniprésence du féminin dans sa façon de remanier la langue. 

Car dans les dialogues, le féminin l’emporte. Le masculin est même presque absent de la langue, ne désignant que le personnage de Reiner et à certains moments Conann il/elle-même. A l’image du dernier “n” qui vient s’ajouter à son nom, sans pour autant vraiment le féminiser, Conann joue en permanence avec le langage et ses tournures, ses codes et ses lois sexistes. Le groupe y est toujours femme ou féminin, ou au moins désigné comme tel. Ainsi que les statuts, les métiers, les actions… Et les mots eux-mêmes y sont majoritairement féminins ou féminisés, sans jamais déformer la langue, mais en la pliant volontairement à ce nouveau code grammatical. 

C’est en ça que se démarque Conann, en devenant champ d’expérimentation du féminin majoritaire. Est-ce un engagement politique de la part du réalisateur ? Pas forcément. Comme l’expliquait Bertrand Mandico à l’avant-première de son film à la Cinémathèque de Paris, la question pour lui ne se pose pas. Il cherche simplement à expérimenter avec les cadres de son récit, naviguant entre le vocable iconographique, cinématographique, lexical… Bien que la subversion de la figure d’un Conan rendu féminin soit au cœur de son projet, elle joue avec le sujet du genre sans jamais vraiment l’aborder. Ce jeu d’inversion au cœur du langage, à l’inverse de celui de notre société et donc son reflet interrogateur, est l’une des plus grandes réussites du film. Sans faire de Conann un film féministe, Bertrand Mandico s’inscrit néanmoins dans les débats actuels sur le genre en faisant de cette question la structure de son film.

Lou Montesino

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