Comprendre la situation à Mayotte : entretien avec Françoise Vergès

Le 18 février 2024, Emmanuel Macron a défendu dans L’Humanité le projet de loi du gouvernement consistant à supprimer le droit du sol à Mayotte, département français d’outre-mer, qu’il a qualifié de “première maternité de France”.  Cette déclaration apparemment à contre-courant de son discours sur le “réarmement démographique” du 16 janvier est-elle si contradictoire ? Éclairages avec Françoise Vergès, politologue et militante féministe décoloniale.

Françoise Vergès – Crédits : Llann Wé

Vous avez beaucoup écrit sur l’articulation du féminisme et de l’antiracisme, en particulier sous l’angle décolonial dans vos ouvrages Le Ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme (2017), Un féminisme décolonial (2019) et Une théorie féministe de la violence, pour une politique antiraciste de la protection (2020). Comment interprétez-vous le double discours d’Emmanuel Macron, qui réclame à la fois un “réarmement démographique” de la France et la fin du droit du sol à Mayotte ?

Françoise Vergès : « Je parle à partir de ma situation, celle d’une solidarité entière avec tous les peuples qui luttent contre l’oppression, la dépossession, l’exploitation, la colonisation. Mais je ne suis pas Comorienne et je n’ai pas vécu dans l’archipel. C’est important de le dire. 

Pour mieux répondre à votre question, il semble utile de rappeler, dans un rapide résumé, ce qu’est la politique démographique de l’État et pourquoi l’État moderne est-il si soucieux de la reproduction sociale. Les études démographiques, (le terme démographie apparaît officiellement en France en 1855, même si l’étude des taux de mortalité et de natalité existent dès le XVIIIe siècle) lui servent à faciliter la gestion des taux de natalité et de mortalité et de migration. L’État se donne, à travers des lois, la police, des institutions, les moyens de décider qui a le droit de donner naissance et qui ne l’a pas, quel est le modèle de la « bonne famille », de la bonne mère et du bon père, qui peut devenir citoyen-ne, qui a le droit d’entrer ou pas sur le territoire et avec quels droits. Les conditions changent au cours de l’histoire selon qui est l’ennemi ou l’ami, les besoins économiques, la force des idéologies racistes ou progressistes.

Cette attention aux corps reproductifs entraîne des idéologies : il y a les bonnes mœurs (bourgeoises, hétéro-patriarcales) et les mauvaises (populaires), celleux qui méritent la citoyenneté, et celleux à qui il faut la refuser. Les classes populaires et les migrant-e-s sont surveillé-e-s de près, les enfants peuvent être enlevés aux femmes de « mauvaise vie », aux travailleur-se-s du sexe, aux pauvres et aux colonisé-e-s, les « filles mères » sont partout condamnées. Ces approches entraînent à leur tour des lois. L’État discipline et punit.

Le « qui a le droit de donner naissance » et de devenir citoyen-ne se définit donc en relation avec la race et la classe, mais la racialisation est loin d’être secondaire, en France (envers des migrant-e-s et des réfugié-e-s) et dans les colonies. 

Pour ce qu’il s’agit du droit du sol, la royauté française déclare au XIVème siècle que « le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche », d’où le principe, « nul n’est esclave sur le sol de France ». Il s’agissait d’abolir le servage mais les esclavisé-e-s vont mettre à profit cet édit : fort-e-s de ce savoir, iels échappent à leurs propriétaires et se proclament libres en arrivant sur le sol de France. On a des procès où iels réclament son application auprès des autorités et gagnent. Ce qui va entraîner une réaction de la monarchie soit en interdisant aux esclavagistes de voyager avec leurs esclavisé-e-s, soit en créant une Police des Noir-e-s chargée d’arrêter et d’expulser les Noir-e-s de France. La liberté de circulation n’existe pas.

Ce droit du sol devient en 1889 un pilier de l’architecture juridique française fondant le droit à la nationalité. Le droit du sol permet à un enfant de parent étranger d’accéder à la nationalité française à l’âge de 18 ans. L’histoire du droit du sol n’est pas linéaire, il va changer au gré des gouvernements (dont celui de Pétain) en France et dans les colonies. Ce qui demeure : le pouvoir de l’État de décider (et d’appliquer des lois raciales et discriminatoires). 

Le « qui a le droit de donner naissance » et de devenir citoyen-ne se définit donc en relation avec la race et la classe.

Dans la deuxième partie du XXème siècle, on assiste à de nouveaux changements. En 1993, le gouvernement Balladur abroge le caractère automatique de l’acquisition de nationalité pour un enfant né en France de parents étrangers, le même gouvernement qui impose un visa entre les Comores et Mayotte : des Comorien-ne-s deviennent étranger-e-s à Mayotte où iels ont de la famille. Le gouvernement Jospin abroge la mesure sur le droit du sol mais pas sur le visa entre les Comores et Mayotte. Il n’y a jamais eu d’égalité de droit à Mayotte.

Actuellement, à Mayotte, il faut qu’un-e des parents de l’enfant ait vécu au moins trois mois sur le sol français pour que ce dernier soit français, une mesure qui n’existe dans aucune autre région de France

Pour ce qu’il s’agit de la reproduction sociale, de la natalité en quelque sorte, elle va se poser très tôt dans les colonies esclavagistes : comment reproduire les esclavisé-e-s ? La France va choisir pour ses colonies des Caraïbes, la déportation des Africain-e-s de la côte ouest du continent et pour ses colonies de l’océan Indien (Maurice et La Réunion), de Madagascar et de la côte est de l’Afrique). On sait que le Code noir interdisait aux esclavisé-e-s de faire famille, aux hommes, la fonction paternelle. Les esclavagistes avaient toute liberté d’enlever leurs enfants aux femmes esclavisées. 

Le ventre des femmes noires était un capital, autrement dit, l’esclavagiste faisait de ce ventre un investissement : la femme était vendue, trafiquée, louée, avec en tête le fait qu’elle pouvait porter un-e futur-e esclavisé-e. Une femme enceinte valait plus sur le marché aux esclaves. Pour les esclavagistes, l’enfant à naître était un capital à faire fructifier avant même sa naissance, puis en l’envoyant travailler très tôt, en le louant, en le vendant. J’emploie ces termes – capital, investissement…- car il s’agissait bien de marché et de vente de marchandise (le Code noir faisait de l’esclavisé-e un meuble c’est-à-dire compté au même titre qu’une table, un cheval, dans le capital de l’esclavagiste). Colbert (du Code Noir) développe un capitalisme d’État où le commerce (dont celui des êtres humains) tient une place centrale.

La traite devait donc durer pour fournir de nouveaux corps à exploiter car sur les plantations des colonies françaises, « l’espérance de vie » des esclavisé-e-s était courte. Dans les colonies, les femmes seront toujours moins nombreuses que les hommes. Cela n’empêche pas de voir des familles se construire, où on adopte les enfants de la sœur, du frère, de la voisine, où des femmes sont à la tête de familles, où des hommes assurent la position paternelle etc. Si les esclavagistes imposent la reproduction dans la population esclavisée (par le viol des femmes noires notamment), les femmes résistent, elles avortent, se battent pour acheter leur liberté et celles de leurs enfants. 

La peur panique des colons de voir la population colonisée grandir et d’acquérir l’égalité des droits fait que les politiques esclavagistes sont adaptées à la colonisation post-esclavagiste. Demeurent les obstacles à faire famille, sans compter les lois que la colonisation impose sur le droit civil, l’homosexualité (qu’elle criminalise), et le droit que l’État colonial se donne d’arracher des enfants à leur mère (en Indochine par exemple, l’État arrache les enfants métis à leurs mères pour les faire élever dans des orphelinats tenus par des congrégations  qui les coupent de leur langue, culture, religion. La laïcité n’aura pas la même force aux colonies, l’État confiant à l’Église des institutions comme celle de l’école, des orphelinats..).  

La laïcité n’aura pas la même force aux colonies, l’État confiant à l’Église des institutions comme celle de l’école, des orphelinats..).  

Au XIXème siècle, l’eugénisme a une grande influence sur les politiques de l’État. L’eugénisme, vise à sélectionner en partant du « patrimoine génétique » ce dernier étant défini à partir de critères racistes et patriarcaux. L’eugénisme va être puissant dans les politiques de reproduction sociale et de migration : Juives et Juifs, Roms, non-valides, colonisé-e-s, en résumé toustes celleux qui ne sont pas perçu-e-s comme « sain-e-s » – le modèle étant un bourgeois blanc et chrétien – ne méritent pas de donner des enfants à la Nation. Stérilisation et extermination sont inévitablement adoptées. 

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la situation sociale est catastrophique dans les départements d’outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion). L’État décide cependant que le développement de ces départements est « impossible » et prône une politique d’émigration et de contrôle des naissances. Le programme sera pleinement mis en oeuvre dans  les années 1960-1970 : des dizaines de milliers de jeunes sont encouragé-e-s à quitter leur pays (l’État crée le BUMIDOM pour organiser cette migration que Césaire appellera un « génocide par substitution ») dont de nombreuses jeunes filles pour finir comme domestiques ou employées comme catégorie C dans les hôpitaux, hospices et autres services publics, et l’État encourage avortements, stérilisations et contraception notamment à La Réunion. Alors qu’en France, l’avortement est un crime – les femmes qui avortent, celles qui les aident, les médecins et infirmières qui les pratiquent sont poursuivi-e-s et sévèrement puni-e-s, par la loi, que des manifestations rassemblent des milliers de femmes pour la libéralisation de l’avortement et le plein accès à la contraception – à La Réunion, des milliers de femmes sont avortées chaque année et la contraception est largement distribuée même à des mineures. 2500 enfants réunionnais, certain-es encore bébés, sont arraché-e-s à leur famille et envoyé-e-s en France car ces dernières ne sont pas jugées dignes d’élever leurs enfants par l’État. Traumatismes, exil, suicides, confrontation au racisme, voilà les conséquences de ces politiques.

Parallèlement, l’État fait venir en France des dizaines de milliers d’hommes de ses anciennes colonies pour travailler aux tâches les plus pénibles et les moins payées dans le bâtiment, les usines, les mines. Ils vivent dans des logements insalubres ou dans des foyers dirigés par d’anciens militaires coloniaux. En 1976, le regroupement familial autorise les travailleurs émigrés à faire venir leur famille en France, leurs enfants vont naître français. 

Nous héritons de tout cela, de l’eugénisme, du racisme structurel, du mépris pour les femmes noires et racisées. La politique xénophobe raciste n’est pas nouvelle. Ni le discours : « ces ‘gens’ font trop d’enfants, ce sont des familles où il manque d’autorité parentale ce qui explique la délinquance, ils vivent d’assistanat… ». En toute logique donc, l’État doit intervenir au nom de la protection et de l’hygiène mais attention, pas en multipliant les écoles, les aires de jeu, en s’opposant aux politiques capitalistes qui appauvrissent. Les mêmes politiques sont recyclées avec toujours les mêmes éléments, sous un nouveau vocabulaire : la politique de respectabilité, la criminalisation des enfants, les accusations contre les mères et les pères racisés, contre les femmes et les hommes racisé-e-s, le même modèle de la famille blanche bourgeoise comme s’il n’y avait pas de violence et d’oppressions dans cette dernière. On a encore vu comment, après le meurtre de Nahel, que c’est la structure familiale non-blanche qui a été dénoncée par des ministres comme responsable des émeutes, comment des mineurs ont été sévèrement punis pour un vol de sneakers, et comment l’autoritarisme (leur autorité est en effet un autoritarisme, cette politique qui par divers moyens – propagande, encadrement de la population, répression – cherche la soumission et l’obéissance de la société) est redevenu une politique. Le manque de structures sociales, la fin des subventions aux éducateurs de rue, aux assistantes sociales, la fermeture des services publics, le racisme, les violences policières, la violence au travail, ne constituant pas des problèmes aux yeux des classes dominantes   

Ce que j’ai voulu dire, dans ce résumé très rapide car il y aurait encore beaucoup à dire, c’est que l’État a constamment l’œil sur la régulation de la population : il décide des vies qui comptent et de celles qui ne comptent pas, qui devient citoyen-ne ou pas, et cette régulation dépend toujours du racisme et du sexisme, et du mépris pour les femmes et hommes racisé-es et pauvres et plus récemment de l’Islamophobie. 

l’État a constamment l’œil sur la régulation de la population : il décide des vies qui comptent et de celles qui ne comptent pas.

L’État peut donc entièrement mener deux politiques qui semblent contradictoires mais qui obéissent à des intérêts communs.  Les contradictions ne sont qu’apparentes, elles sont l’expression de la manière dont la gestion est pensée et cette dernière est élaborée à partir d’objectifs (réduire la migration, fragiliser les migrant-e-s, entraver la liberté des femmes noires et racisées, objectifs islamophobes et négrophobes). Que Macron parle de réarmement démographique en France et de suppression de droit du sol à Mayotte n’est donc en rien contradictoire.  Et je parie qu’en France, ce « réarmement démographique » ne concernera pas toutes les femmes.

La population à Mayotte est, rappelons-le, en très grande majorité noire et musulmane ce qui, aux yeux d’un gouvernement qui emprunte tant d’éléments islamophobes à l’extrême droite, ne peut que jouer contre cette population. À Mayotte, il n’y a aucune égalité de droit, les Mahorai-se-s ont la citoyenneté française mais ne sont pas égaux/les en droit avec les Françai-se-s de France. 

La suppression du droit du sol à Mayotte c’est tout simplement prolonger le déni des droits qui règne sur cette île. Il est possible que l’État essaye là-bas ce qu’il veut appliquer ensuite en France, cela ne serait pas la première fois. Essayer dans l’outre-mer ce qui pourrait être appliqué en France est une vieille stratégie gouvernementale. L’abrogation du droit du sol aura peu d’effets à Mayotte, les études montrent que ça n’a aucun effet sur les migrations, elle n’aura pour conséquences que d’empirer une situation déjà effrayante pour les Comorien-ne-s et les réfugié–e-s du continent africain. Ce qui est sans doute le but. Un autre est de continuer à dresser les populations les unes contre les autres, à encourager les Mahorai-se-s à faire des Comorien-ne-s et des réfugié-e-s, l’origine de leurs problèmes. Et donc, à leur interdire l’entrée de l’hôpital, de la maternité, à les chasser, à détruire leurs cases. Le RN y est accueilli à bras ouverts. On doit analyser de près tout cela. 

Le réarmement démographique, c’est de la rhétorique : le gouvernement ferme des maternités, il manque de crèches, de sages-femmes, d’hôpitaux. L’école va mal, il n’y pas d’égalité de salaire entre femmes et hommes  – un congé de maternité fait facilement perdre son travail ou son poste à une femme (et cela ne concerne pas que les femmes cadres !), le manque à gagner est trop élevé pour beaucoup, le congé de paternité trop risqué, la vie est trop chère, les services publics sont de plus en plus réduits. Le capitalisme racial patriarcal ne s’est jamais préoccupé du confort des personnes qui attendent, ou qui ont des enfants. Le réarmement démographique, c’est du blablabla. Aujourd’hui, on observe soit des gouvernements qui s’inquiètent de la baisse de la démographie et souhaitent un « réarmement », soit qui encouragent la natalité mais sans faciliter la vie des mères et des pères. Bref, rien qui n’encourage à avoir des enfants.

Le vocabulaire de Macron (comme celui de nombreux dirigeants occidentaux) est colonial-racial. Souvenons-nous de sa déclaration en 2017 lors du sommet du G20 à Hambourg, en parlant du continent africain :  » Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond. Il est civilisationnel aujourd’hui. Aujourd’hui, quels sont les problèmes en Afrique ? Les États faillis, les transitions démocratiques complexes, la transition démographique, qui est, je l’ai rappelé ce matin, l’un des défis essentiels de l’Afrique. […] Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. »  L’Afrique, qui est pour lui un pays (il n’est pas le seul) aurait un problème démographique. D’une part, le taux de natalité est très différent d’un pays à l’autre, et surtout, les problèmes ne sont pas civilisationnels !  Toujours en 2017, ses propos des kwasa kwasa, ces petites embarcations comoriennes, qui selon lui, ne « servent pas à pêcher mais à « amener du Comorien » à Mayotte », révélait sur quoi il faisait reposer son humour. 

Le vocabulaire de Macron (comme celui de nombreux dirigeants occidentaux) est colonial-racial.

Pour toutes ces questions, il faut avoir la mémoire longue, ne pas céder à l’économie qui fait sauter d’une petite phrase à l’autre. »

 
Vous avez dénoncé en 2023 la politique d’Olivier Brahic, directeur général de l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Mayotte, qui annonçait que les jeunes mères de Mayotte se verraient proposer une stérilisation par ligature des trompes : comment cela s’inscrit-il dans la géopolitique coloniale française ?

« Le fait qu’en 2022, un haut fonctionnaire français puisse déclarer à la télévision et sans aucune hésitation que les jeunes mères de Mayotte se verraient proposer une stérilisation par ligature des trompes dit à quel point l’esprit colonial-racial reste puissant au XXIème siècle

Ce haut fonctionnaire devait trouver sa proposition logique et justifiée et sans doute en phase avec un féminisme que j’ai appelé civilisationnel. Il pensait certainement offrir à des femmes noires et musulmanes une émancipation, une libération du fardeau de la maternité que leur imposent des maris ou des pères musulmans, donc tyranniques. C’est l’attitude sans surprise d’un homme occidental. On est habitué-e-s dans les outre-mer à cette persistance de la mission civilisatrice coloniale française, parfois sous les habits de la générosité et de l’aide humanitaire. On nous méprise puis on trouve qu’on peut illustrer un multiculturalisme de consommation ; on nous organise des évènements culturels et on nous empoisonne avec des pesticides ; on nous encourage à avoir des diplômes et on entrave un retour à la hauteur de nos compétences dans notre pays ; on nous vante la France des cinq continents mais c’est plus difficile de se rendre dans le pays voisin qu’en France à des milliers de km ; on nous demande de vendre nos plages, notre musique et on vit depuis des décennies avec des taux de pauvreté scandaleux. 

Dénoncer l’attitude du directeur de l’ARS à Mayotte ne veut cependant pas dire qu’il faille nier le désir de femmes noires et musulmanes d’avorter, de faire ligaturer leurs trompes ou d’avoir accès à une contraception. C’est à elles de décider. Ce qui est en cause ici c’est la colonialité républicaine qui s’impose dans une île qui fait historiquement partie d’un ensemble — l’archipel des Comores avec une histoire très ancienne, proche du continent africain, du monde de civilisation swahili, du monde malgache — en proie à une violence systémique produite par le statut accordé par la France et voulu par une classe dominante mahoraise et une partie de la population, où l’eau manque, où la déforestation est plus importante que dans n’importe quel département. 

Dénoncer l’attitude du directeur de l’ARS à Mayotte ne veut cependant pas dire qu’il faille nier le désir de femmes noires et musulmanes d’avorter, de faire ligaturer leurs trompes ou d’avoir accès à une contraception. C’est à elles de décider.

Mais, n’oublions pas aussi que la France n’a plus le pouvoir qu’elle avait. Elle doit désormais tenir compte de la volonté des gouvernements de cette région et de la présence de la Russie, de la Chine, des émirats, ou de l’Inde. Gaz et pétrole ont été découverts pas loin de Mayotte, et si Total Énergie s’est précipité, il n’est pas le seul sur l’affaire. Il y a des enjeux économiques et militaires dans lesquels la population de Mayotte pèse peu. L’État cherche à maintenir sa présence dans cette partie du monde mais le bien-être des populations n’a plus grande importance. Si l’État doit satisfaire les demandes racistes d’une partie de la population, celle que les médias rendent la plus visible (car il y a d’autres mouvements à Mayotte), c’est pour que sa présence apparaisse incontournable, comme la seule capable d’imposer de l’ordre, mais cela ne résoudra en rien les problèmes structurels de l’île qui vont s’aggraver avec le désastre climatique. »


Vous connaissez bien la situation à Mayotte, comment interprétez-vous le récent déplacement médiatique, de la crise de l’eau et du logement à la supposée crise migratoire, et la mise en valeur de discours sur l’insécurité et l’islam ? Comment se positionne l’État français vis-à-vis du “101e département”?

« Ce qui ne change pas c’est l’indifférence aux problèmes structurels que constituent le manque d’eau, l’affaiblissement des services de santé et d’éducation (quand ils ne disparaissent pas tout simplement), l’absence d’égalité, la déforestation, l’absence de futur, l’abandon par l’État des enfants qui ont été séparé-e-s de leurs parents par l’État (les parents ayant été expulsé-e-s de l’île) et qui grandissent en bandes car ces dernières leur offrent un refuge. Les Mahorai-se-s qui ont les moyens ont compris qu’iels ne pouvaient pas espérer des améliorations et envoient leurs enfants à La Réunion, vont s’y faire soigner ou y résident. 

Mayotte n’existe pas en dehors de la situation globale et régionale. L’État a toujours fait croire que le cordon ombilical qu’il avait institué garantirait l’avenir. La protection par la France serait là pour toujours. D’une part, l’État est de plus en plus au service de l’économie néolibérale capitaliste. D’autre part, la région du monde dans laquelle sont les Comores fait face à de profondes transformations – demandes de sécession, insurrections, rôle des grandes corporations, militarisation accélérée, extraction du gaz et du pétrole, extraction minière en grands fonds, la « guerre à la terreur » que mènent les puissances occidentales et leurs alliés. Il faut se défaire de l’illusion que l’État a créée : d’être la présence protectrice à jamais et en dehors de tout intérêt égoïste.  Or, seules les luttes locales et internationales ont mis un frein à cette mainmise et ont élargi le champ des libertés et des possibles.  Il faut sans doute renouveler l’analyse de la colonialité française au XXIème siècle. 

Selon vous, comment les féministes de métropole peuvent-elles soutenir le droit à disposer de leurs corps des femmes mahoraises et les droits humains des personnes vivant sur le territoire ?

Déjà, en s’instruisant. C’est-à-dire en apprenant par elles-mêmes l’histoire de la colonisation française dans cette région et la situation actuelle. Qui sont les Françai-se-s de France qui y vont ? Qu’y font-iels ? Quelles positions occupent-iels ? Le directeur de l’ARS a-t-il le droit de continuer à exercer et à recevoir le salaire d’un haut fonctionnaire ? Quels sont les mouvements antiracistes sur l’île ? Pourquoi la République islamique des Comores continue-t-elle à réclamer le retour de Mayotte ?  Où vivent les Comorien-ne-s en France ? Quelles sont leurs organisations ? Comment faire pour que la solidarité féministe soit anti-Islamophobe et anti-Négrophobe ? Et puisque le retrait du droit du sol ne peut venir que d’un changement de la constitution, comment ne pas le permettre ?  

Lire de la littérature et de la poésie comoriennes. Écouter, apprendre. Refuser d’aller dans ces outre-mers en touriste ou pour y travailler si on n’a pas fait le travail de désapprendre et d’apprendre. Se défaire du paternalisme. Accepter d’être radicalement remise en question. Et être transnationales, réellement, c’est-à-dire se demander comment affaiblir, en « métropole », cet État qui opprime, dépossède, empoisonne, exploite.« 

Merci à Françoise Vergès pour ces réponses !

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Activiste, enseignant·e, rédacteurice, chercheur·se, OP cherche à apprendre et à transmettre, toujours dans l'action concrète, créer du lien et des alliances, faire circuler les informations et renforcer les mobilisations. Aussi branché·e déco et thé.

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