
Entretien avec #NousToutes autour des propos polémiques d’Aurore Bergé sur les positionnements supposément “ambigus” d’associations féministes sur l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël.
#NousToutes est un collectif féministe engagé contre les violences sexistes et sexuelles dont sont massivement victimes les femmes, les minorités de genre et les enfants en France. Il vise à obtenir des politiques publiques efficaces et à sensibiliser l’opinion publique sur ces questions.
Lire aussi : Quand l’écoute se libère, le gouvernement bâillonne les féministes, tribune publiée sur le site de Médiapart.
Aurore Bergé a été nommée ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations le 11 janvier 2024. Est-ce une bonne nouvelle pour le mouvement féministe ?
#NousToutes : « Rappelons qu’Aurore Bergé a commencé son engagement politique à l’extrême droite. Elle a soutenu la proposition d’Eric Ciotti interdisant le port du voile pour les accompagnantes lors des sorties scolaires, elle a réclamé le démantèlement d’Amnesty International, elle s’est opposée au mariage pour tous-tes et à l’adoption pour les couples de même sexe. Elle est désormais en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations… Alors, même si effectivement elle est à l’initiative de la proposition d’inscription de l’IVG dans la Constitution, et qu’elle a proposé et soutenu un projet de loi pour l’inéligibilité en cas de violences conjugales ou sur mineur-es, nous voyons sa nomination non pas comme une bonne nouvelle mais bien comme un retour en arrière dans la lutte contre les inégalités de genres. »
La ministre a annoncé sur Radio J, le 11 février 2024, qu’elle souhaitait supprimer les financements publics aux associations féministes qui n’auraient pas « dénoncé avec force » les violences faites aux femmes le 7 octobre 2023 en Israël (elle parle notamment de mutilations et de viols) et auraient « tenu des propos ambigus » sur le sujet. Elle affirme donc que des organisations féministes françaises ne font pas preuve de solidarité avec les femmes israéliennes victimes. Qu’en est-il réellement ?
« La ministre instrumentalise les crimes du Hamas et la riposte d’Israël à Gaza pour éviter de prendre ses responsabilités dans le manque de moyens mis sur la table pour lutter contre les violences de genre en France et la complicité du gouvernement dans la persistance de ces violences.
Il s’agit clairement d’une attaque sur deux fronts, sur la base d’affirmations fausses :
- Les féministes seraient dangereuses et elles soutiendraient le terrorisme : il s’agit d’une rhétorique masculiniste et fémonationaliste – contraction de féminisme et nationalisme – donc d’extrême droite.
- Les féministes coûteraient cher à la société, elles recevraient de l’argent public de manière injustifiée.
Concernant sa déclaration, que signifie « dénoncer avec force » et des « propos ambigus » ? Ce sont des termes très flous. Qui évalue la force de la dénonciation et l’ambiguïté des propos ? Selon quels critères ? Même son cabinet n’est pas en mesure de répondre à ces questions ou de donner des exemples.
C’est d’ailleurs dangereux de ne pas avoir donné le moindre exemple pour illustrer le caractère ambigu des propos, cela laisse la place à une très grande marge d’interprétation, et donc potentiellement de répression des associations et collectifs féministes. Toute parole qui ne serait pas en alignement avec le gouvernement serait donc sanctionnable : qu’en est-il de la liberté d’expression ? De la liberté d’association ? De la démocratie ? Aurions-nous déjà basculé dans un État où seule l’expression du gouvernement est possible ?
En tous cas, il n’y a aucune ambiguïté de la part des féministes : nous croyons toutes les victimes et nous sommes les premières à dénoncer TOUTES les violences masculines faites aux femmes, où qu’elles soient et d’où qu’elles viennent, contrairement au gouvernement qui lui soutient les agresseurs et ne lutte pas contre les violences de genre – et ça sans ambiguïté non plus.
Nous espérons d’ailleurs de la part du gouvernement, le même engouement à défendre les victimes israéliennes, pour les victimes congolaises, palestiniennes, rwandaises, ukrainiennes, soudanaises, nigérianes, syriennes, yéménites, burkinabés, somaliennes, birmanes, ouïghours, iraniennes, afghanes, etc, que nous en tant que féministes. »
#NousToutes travaille beaucoup autour de la notion de féminicide. Peut-on parler de féminicide à Gaza, et plus largement dans les cas de conflits armés et de génocides ?
« Le féminicide est le meurtre d’une femme en raison de son genre, et ce quel que soit son âge et les circonstances. Les féminicides s’inscrivent dans un contexte systémique de domination patriarcale et aussi, souvent, au croisement d’autres oppressions.
Les violences faites aux femmes et minorités de genre sont utilisées comme arme dans les conflits armés, elles font partie intégrante de la stratégie de guerre. Les crimes sexuels sont d’ailleurs encouragés par le commandement dans les conflits armés, on l’a vu avec Boko Haram mais également dans plusieurs autres conflits comme récemment en Ukraine.
Les crimes de guerre sont définis par le droit pénal international et par le droit des conflits armés qui ne définissent pas le féminicide et donc ne peuvent le reconnaître ni le condamner spécifiquement. De plus, le contexte de conflit peut rendre difficile la mise en évidence du biais sexiste inhérent au féminicide.
#NousToutes a de l’expertise dans la lutte contre les féminicides en France, c’est notre champ de lutte, défini par notre Charte. Dans les autres contextes géopolitiques, y compris à Gaza, les enjeux sont similaires, il s’agit de démontrer la nature genrée des crimes, d’établir qu’il sont ancrés dans des systèmes de domination patriarcaux. Car ce qui est certain c’est que les femmes et les minorités de genre, mais aussi les enfants, sont particulièrement exposé-es à la violence sexuelle dans les zones de conflit. »
Merci à #NousToutes d’avoir bien voulu répondre à nos questions !
#NousToutes a initié une tribune pour dénoncer les déclarations d’Aurore Bergé, ancrées dans un backlash anti-féministe plus large, publiée dans Mediapart ce mercredi 21 fevrier 2024 et disponible ici. Elle a réuni près de 3000 signatures dont plus de 110 signatures de personnalités (dont Annie Ernaux, Judith Chemla, Clotilde Hesme, Marilou Berry, Anna Mouglalis, Victoire Tuaillon, Océan, etc.) et plus de 110 organisations (Dont le Planning Familial, Solidaires, SOS homophobie, Fransgenre, etc). Il est encore possible de signer la tribune en remplissant ce formulaire.
