Congé menstruel : bonne ou mauvaise idée ?

Plusieurs employeurs français ont instauré un congé menstruel. Souvent constitué de quelques jours par mois, il permet aux personnes qui ont des règles douloureuses de s’absenter. Si l’initiative fait débat, elle pose aussi plusieurs questions : que signifie « avoir des règles douloureuses » ? Qui accorde ce congé ? Dans quelles conditions ?

Une peinture murale représentant quatre femmes aux visages stylisés, chacune avec un bandeau rouge couvrant les yeux, sur un fond bleu.
crédit : vulvani

Cible de moqueries, objet de blagues douteuses, de désintérêt, voire de dégoût, le sang menstruel a mauvaise réputation. Au bureau, on glisse discrètement la protection hygiénique dans sa poche avant d’aller aux toilettes et on se garde bien de se plaindre des douleurs au ventre ou dans le bas du dos. Pour peu que l’on soit de mauvaise humeur, les « ragnagnas » et leurs flots d’hormones peuvent être convoqués, ramenant les personnes assignées femmes à leur soi-disant essence d’êtres fragiles, émotionnelles et instables. 

Dans ce contexte, instaurer un congé menstruel pourrait renforcer le tabou, tout en devenant un risque supplémentaire de discrimination envers les femmes, notamment à l’embauche. Tels sont les arguments majeurs des voix « contre ». L’employeur serait moins enclin à recruter une femme qu’un homme, parce qu’elle serait susceptible d’être davantage absente. Cette idée tenace ne date pas d’hier et, s’il faut le rappeler, n’est pas liée au congé menstruel, mais entre autres, aux possibilités de grossesse et au temps consacré aux enfants, encore largement plus imputé aux femmes qu’aux hommes.

Refuser le congé menstruel sous prétexte qu’il peut accentuer les inégalités, c’est prendre le problème à l’envers. Priscilla Saracco, membre du bureau d’ENDOmind, association d’actions pour l’endométriose, interroge : « Pourquoi priver encore les femmes de droits parce qu’il y a des discriminations ? L’égalité hommes-femmes signifie que toutes et tous ont des droits. Et celles et ceux qui discriminent devraient être puni-e-s. » De fait, adopter un congé menstruel n’empêche pas de mettre en place d’autres mesures pour améliorer le bien-être des femmes au travail et doit s’inscrire dans un plan plus large de lutte contre les discriminations.

Le recul en France

En France et ailleurs, des initiatives en faveur du congé menstruel existent. Des entreprises françaises l’ont déjà mis en place, de même dans le service public. La Ville de Saint-Ouen a été la première à l’instaurer en 2023, suivie par d’autres : Strasbourg, Poitiers, Lyon, Grenoble, Nantes, Arras, Abbeville, Saint-Nazaire, pour n’en citer que quelques-unes. De plus, en mars 2023, le gouvernement français a voté une loi qui stipule qu’un arrêt maladie pour une interruption spontanée de grossesse est exempté de jours de carence. Comme les règles, les fausses couches ou le premier trimestre de grossesse sont tabous. Or, ils ont un impact sur le travail, du fait de troubles physiques et psychologiques : fatigue, vomissements, dépression, vertiges, crampes, etc. Proposer des mesures pour prendre en compte ces situations permet de lever le voile sur les difficultés associées.

Les député-e-s PS ont déposé une proposition de loi en mai 2023, suivi-e-s en juin par le groupe Écologiste. Mais celles-ci n’ont jamais été débattues ni votées. Pire, récemment, les villes ayant mis en place un congé menstruel ont été épinglées par la justice. Plusieurs préfectures ont saisi les tribunaux pour demander l’annulation du dispositif. Toulouse en novembre 2024, Grenoble en février 2025, Strasbourg en juin 2025 ont ainsi été sommées de mettre fin au congé menstruel. Cela fait suite à une circulaire de la Direction générale des collectivités locales qui demande aux préfets de s’opposer systématiquement à l’initiative, sous prétexte qu’il n’y a pas de dispositif légal qui le permet.

Que font les précurseurs ?

En Europe, l’Espagne est le premier pays à avoir promulgué le congé menstruel en mars 2023. D’autres dans le monde étaient déjà précurseurs. Ainsi, le Japon est le premier à le mettre en place en 1947, suivi de l’Indonésie, puis plus tard de la Corée du Sud, Taïwan ou encore les Philippines. Toutefois, ces modèles sont à relativiser puisqu’il n’y a pas d’obligation de rémunération du congé au Japon et en Indonésie, tandis que les femmes qui ne prennent pas leur congé bénéficient d’une prime en Corée du Sud. Compte tenu de ces dispositifs, il est aisé d’identifier pourquoi le congé menstruel y reste peu utilisé.

La Zambie pourrait être un modèle plus attrayant. Dans ce pays, le congé menstruel est instauré depuis 2015. Il permet aux femmes de prendre un jour de congé supplémentaire par mois, sans préavis ni certificat médical.

En Espagne, le congé menstruel s’inscrit dans le cadre de la réforme d’une loi plus globale sur la santé des personnes assignées femmes et les menstruations. Celle-ci inclut par exemple : la facilitation de l’accès à l’IVG, notamment pour les mineures, la fin de la TVA sur les produits de première nécessité, la mise à disposition gratuite de protections hygiéniques dans les établissements publics. Quant au congé menstruel, il est de 3 jours, soumis à l’accord d’un médecin traitant. Si la personne souffre de règles douloureuses, l’accord du médecin peut être valable un an. Le congé est financé par la Sécurité sociale. C’est dans cette continuité que les propositions de loi françaises s’inscrivent, tandis que le dispositif de Critizr, une des premières entreprises françaises à avoir instauré un congé menstruel, que nous avons pu consulter, prévoit un jour de congé mensuel, sur simple envoi d’un e-mail.

Par ailleurs, de manière hautement symbolique, la loi espagnole a été adoptée le même jour que la loi d’égalité des personnes trans, qui vise à lutter contre les discriminations dont elles sont victimes et à faciliter leur accès à certains droits, comme ceux relatifs à la grossesse. Car c’est bien à toutes les personnes menstruées que ce congé doit être accordé. Si certaines entreprises et organisations font le choix de l’inclusivité, d’autres le réservent aux femmes cisgenres. Sur ce point, la position de Fatiha Keloua Hachi, députée PS et co-rapporteuse de la proposition de loi déposée en mai 2023, est sans ambiguïté : « Il faut inclure les personnes trans. Il ne faut exclure absolument personne. » Ainsi, l’exposé des motifs qui précède la proposition de loi « relative à la prise en compte de la santé menstruelle » mentionne « les personnes souffrant de menstruations incapacitantes ».

Règles douloureuses : de quoi parle-t-on ?

Dans tous les dispositifs en vigueur, qu’ils soient inscrits dans la loi ou simplement mis en place par choix d’une entreprise, le congé menstruel est associé à des règles douloureuses. Or que sont-elles ? Le symptôme de maladies, par exemple l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques. « Quand on parle de règles douloureuses, on ne parle pas d’un petit tiraillement des ovaires », témoigne Laurie Rousseville, elle-même atteinte d’une forme grave d’endométriose. En effet, on parle de douleurs invalidantes. Dans ce cadre, proposer un congé menstruel, c’est reconnaître un problème de santé jusque-là ignoré. C’est aussi reconnaître un handicap. Priscilla Saracco le rappelle : « Ce n’est pas un cadeau que l’on fait aux femmes, c’est une compensation pour un handicap. »

Pour ENDOmind, le congé menstruel répond au besoin d’une partie de la population qui ne rentre dans aucune case. Quand l’endométriose est diagnostiquée et que la douleur est chronique, des aménagements peuvent être mis en place. Mais pour les personnes dont la douleur n’est présente « que » pendant leurs règles, le handicap est partiel et seulement présent quelques jours par mois, il n’y a donc pas de reconnaissance du handicap. De plus, l’endométriose n’est pas toujours diagnostiquée ni prise en charge, car le processus est très long. Aujourd’hui en France, environ 2 millions de femmes sont atteintes d’endométriose, soit 1 femme sur 10 (source : ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche). Et encore, ce chiffre ne prend en compte que les personnes diagnostiquées. Ainsi, ENDOmind avance le chiffre de 2 à 4 millions. Ajoutons que l’endométriose est une pathologie parmi de nombreuses entraînant une dysménorrhée, et qu’il faudrait toutes les reconnaître. De même, les douleurs peuvent survenir en dehors de la période de règles. Laurie le souligne : « Il n’y a pas que les règles qui font mal, l’ovulation peut aussi être douloureuse. » En ce sens, Fatiha  Keloua Hachi précise : « Dans la loi, nous avons choisi d’utiliser le terme de dysménorrhée pour ne pas exclure les personnes qui ne sont pas diagnostiquées. Le congé menstruel peut être utilisé à n’importe quel moment du cycle. »

Débat public, recherche et avancées

La recherche sur les règles douloureuses est très récente. De ce point de vue, le congé menstruel pourrait avoir un effet vertueux de visibilisation, comme le note Laurie : « Il pourrait permettre de se rendre compte du nombre de personnes qui souffrent de règles douloureuses et invalidantes ; de recueillir des données et de produire des chiffres. » C’est ce que l’on a pu observer avec l’inscription de l’endométriose dans le débat public, qui a notamment permis la création de la fondation pour la recherche sur l’endométriose ou le lancement en 2022 d’une stratégie nationale de lutte contre l’endométriose. Dans une interview accordée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Ludivine Doridot, enseignante-chercheuse, témoigne : « Il faut dire que les pathologies qui ne touchent que les femmes sont sous-financées et le fait que ça soit reconnu par le grand public a changé les pratiques médicales et a participé à augmenter le financement pour la recherche. » Outre que le congé menstruel améliorera la qualité de vie des personnes souffrant de règles douloureuses, il pourrait aussi apporter sa pierre à l’édifice que représente la mise en place d’une meilleure politique de santé.

Cet article a été publié dans le quatrième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2023. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible en cliquant ici.
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