Note : Aujourd’hui, les termes de neuroatypies ou neurodivergences réunissent tous les troubles mentaux. Ils sont controversés, mais je les utilise ici, parce qu’ils sont pratiques. Ainsi, si l’autisme est une divergence neurologique, alors que la bipolarité ou la schizophrénie sont des maladies, il s’agit bien de neuroatypies puisqu’elles affectent la manière d’être au monde des personnes concernées. Tous ces troubles sont des spectres : il n’y a pas une seule manière d’être autiste ou bipolaire. Il y a autant de symptômes que de personnes.

Je suis atteinte de bipolarité de type 2 et je suis sur le spectre autistique. Je suis blanche, grosse et relativement précaire malgré un poste à responsabilités. Pour écrire ce texte, j’ai réuni des témoignages. Pour ce faire, j’ai mis en place des protocoles pour ne pas être reconnue : les messages sur les réseaux sociaux sont passés par Les Ourses à plumes et le compte Instagram Paye ta psychophobie où ni mon nom, ni mes pseudos n’étaient cités. D’ailleurs, je signerai cet article avec un pseudo. Pourquoi ? Parce que le monde actuel est profondément psychophobe et que mes neurodivergences peuvent être retournées contre moi. Je dois être prudente si je ne veux pas que cet aspect de ma vie impacte mon travail. Je ne suis pas la seule à réfléchir ainsi : Charlotte, Zoé, Laurie, Céleste, C. et Faust, qui ont accepté de répondre à mes questions, ont vécu ou vivent encore cette peur des autres.
Les personnes qui m’ont répondu sont des personnes blanches, à l’exception de C. Iels soulignent d’autres discriminations telles que l’âgisme (le fait de discriminer une personne du fait de son âge – infantiliser, notamment) ou encore la queerphobie.
L’enfer, c’est bel et bien les autres
La psychophobie est une discrimination et une oppression à l’encontre de toute personne supposée avoir des troubles mentaux. La psychophobie est quotidienne, latente et difficile à qualifier. C’est par exemple le terme “autiste” utilisé à tort et à travers, ainsi que l’évoque Zoé (atteint-e d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), d’un trouble anxieux généralisé et en cours de diagnostic pour l’autisme). Zoé a déjà pu entendre que les personnes sur le spectre autistique sont un peu “neuneu”.
Pour ma part, j’ai déjà entendu que les personnes avec des handicaps mentaux sont “paresseuxses” : “c’est facile de se dire en dépression pour rester toute la journée dans son lit !” Il y a également tous les actes criminels, dont les auteurices sont qualifié-e-s de “fou/folles” – avec leur corollaire sur la nécessité d’enfermer “ces gens-là”. Ces mots et ces attitudes blessent et incitent à la stigmatisation. On m’a déjà dit qu’il ne fallait pas me confier d’enfants, du fait de ma bipolarité. Que ma maladie me rendait imprudente et imprévisible, si bien que l’on ne peut me faire confiance. Dans l’imaginaire commun, les personnes schizophrènes sont vues comme dangereuses et traîtres. Pourtant, je souhaite ici être très claire : iels risquent davantage de se suicider que de commettre un meurtre, malgré ce que peuvent en relayer les médias, la culture cinématographique et les opinions personnelles qui en découlent. Environ 70% des personnes schizophrènes souffrent de dépression (1).
La psychophobie prend une tout autre ampleur dans le cadre du travail où elle peut amener au harcèlement, voire au licenciement. Charlotte travaille en bibliothèque universitaire. Atteinte d’un trouble anxieux qui entraîne des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) et des crises d’angoisse depuis son enfance, il lui est déjà arrivé d’être en retard sur son lieu de travail à la suite de crises difficiles à gérer. Elle a été persécutée à ce sujet par une collègue. Parler de ce harcèlement supposait d’évoquer ses troubles, ce qu’elle s’est refusée de faire pendant longtemps. Il s’agissait également de ne pas envenimer les choses.
Laurie, qui est autiste, est fréquemment infantilisée du fait de son trouble dans son travail de vendeuse en pâtisserie : “C’est arrivé qu’on se mette à surveiller tout ce que je faisais, ou qu’on ne me laisse pas faire certaines choses, qu’un client me pose une question et qu’on réponde à ma place. On me met à des postes moins importants par rapport à une autre personne alors que j’ai bien plus d’expérience/diplôme”. Céleste, qui tient le compte Instagram @Payetapsychophobie, et qui est atteint du syndrome de Pica (2), ainsi que d’un trouble borderline, s’est déjà endormi au travail. Son traitement engendre en effet une fatigue chronique. Alors que sa fac était au courant, rien n’a été fait pour prévenir sa maîtresse de stage, qui lui a reproché son comportement.
Pour ma part, j’ai vécu l’année dernière deux arrêts considérés comme longs – un de trois semaines et un d’un mois – pour burn-out. Après des épisodes maniaques où je dépassais toutes mes limites, j’ai eu besoin de ces temps pour récupérer, apaiser mon anxiété sociale et retrouver mes facultés. Il m’a été reproché durant mes entretiens annuels mon manque de fiabilité : l’équipe étant restreinte, mes arrêts ont fortement impacté mes collègues qui ne les ont pas compris. Iels n’en posent jamais : si j’en prends, c’est que je présente une faiblesse et ce n’est pas acceptable. C’est un défaut à corriger, au même titre que la dyscalculie qui m’oblige à plusieurs relectures.
Quant à C., diagnostiqué d’un trouble borderline et en cours de diagnostic pour un TSA/TDAH, il évoque une nette infantilisation dans son précédent travail en restauration rapide : “La manager m’a fait une réflexion sur la façon « robotique » que j’avais de m’adresser au client. Venant de la restauration traditionnelle, j’ai appris selon des règles assez strictes que je considère bien maîtriser. Lorsqu’elle m’a repris sur les « pas de soucis / passez une bonne journée / avec plaisir » en me disant qu’il existait d’autres formulations, je lui ai demandé simplement de m’indiquer lesquelles. Elle s’est moqué de moi comme si c’était logique et m’a donné des mots à la jetée. Je me suis senti humilié et je n’ai rien dit.”
Faust a un trouble dissociatif de l’identité et un trouble anxieux complexe. La psychophobie les a menés au renvoi de leur stage professionnel. Iels définissent ainsi leurs troubles : “Ils sont extrêmement envahissants et handicapants. Ils touchent tous les aspects de ma vie. Ma perception identitaire est floue et j’ai plusieurs peaux. Je suis à la fois une étudiante à l’académie des beaux-arts de 23 ans, un homme au foyer de 26 ans, un travesti de 17 ans, une petite fille de 4 ans, une ado gothique de 14 ans, une institutrice de 56 ans, un chaman de 31 ans… Et bien d’autres encore. Parfois, je ne sais même plus qui je suis ou si j’existe réellement.” Durant ses études d’infirmière, Charlie, un alter – c’est-à-dire une des identités – considéré comme froid et distant, a interagi avec ses collègues afin de gérer une erreur médicale et l’angoisse générée par la situation. Iels ont alors été traités de “psychopathes” par leurs collègues et ont été renvoyés. Selon leurs propres mots : “Cet événement était la goutte de trop, car avant cela, nous n’avions aucune possibilité d’aménagement dans notre établissement scolaire, ce qui nous a mené au burn out, à la dépression et au fait de renoncer à la profession dont nous rêvions depuis des années.”
Dans une société où la productivité est mise en avant au détriment de la santé physique et mentale, le fait de prendre le temps de se reposer ou de ne pas pouvoir être toujours à 100% est vu comme un véritable défaut. Se déchaînent alors les critiques, les avertissements, les ruptures de liens et les licenciements.
Cette tendance est encore plus prégnante dans le secteur du soin, ainsi que le souligne Faust : “Dans le monde de la santé, il est très mal vu d’être à la fois soignant et malade. Montrer le moindre signe de faiblesse, c’est prendre le risque de s’attirer des ennuis. Quand je vois ce qu’ils m’ont fait, juste en pensant que je souffrais de dépression. Qu’est-ce que ça aurait été s’ils avaient eu connaissance du détail de mes troubles ?” Céleste, qui suit des études de psychologie, abonde dans son sens : “On a le préjugé que les personnes travaillant dans le social sont plus ouvertes d’esprit sur ce genre de sujets. Mais maintenant j’ai conscience que c’est totalement faux. Il y a tellement peu de sensibilisation (même dans les études du domaine social), que la stigmatisation perdure.”
Cet article a été publié dans le quatrième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2023. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible en cliquant ici.
Les autres : un moyen de survie au taf ?
Parler de soi au travail est systématiquement sujet à débats. Il y a telle personne pour qui tout s’est super bien passé, alors que pour une autre, la situation s’est renversée et il a fallu quitter son poste. Les personnes neurodivergentes ont besoin d’un environnement de travail bienveillant. C’est une condition sine qua non à leur bien-être. Dans le fond, c’est plutôt logique : l’anxiété, la dépression ou les troubles autistiques ont un impact encore plus fort lorsque le travail est maltraitant (enfin, plus que d’habitude). La question de parler de ses troubles au travail devient alors un enjeu de santé mentale. Toutefois, Céleste me l’a rappelé à bon escient : parler de ses problèmes de santé au travail, qu’ils soient physiques ou psychologiques, est un choix. Absolument personne ne peut vous obliger à dévoiler quoique ce soit concernant votre santé (ou bien votre reconnaissance de travailleureuse handicapé-e).
Charlotte, qui a choisi d’en parler, a pu ressentir un certain soulagement à le faire : “Ma directrice et certain-e-s collègues sont au courant. Nous nous entendons bien, et ce sont des collègues avec qui je suis amenée à travailler beaucoup ou avec lesquel-le-s je partage mon bureau. C’était important qu’iels comprennent pourquoi j’étais dans certains états. […] je me sens rassurée que mes collègues puissent comprendre ce qui m’arrive, et cela m’aide à me calmer.”
Lorsque les troubles prennent le pas, il est en effet impossible de les cacher aux yeux des autres, à moins de faire des efforts beaucoup trop coûteux. Expliquer, faire de la pédagogie sur le sujet peut permettre d’offrir un cadre de travail plus sain. Cela demande beaucoup d’énergie, mais donne parfois de vrais résultats.
C’est ce qui m’est arrivé. Certain-e-s de mes collègues connaissent mes difficultés. Après une longue période de remise en question et de pédagogie – mon directeur m’avait enlevé certaines tâches, craignant de trop me fatiguer – j’ai pu retrouver une place au sein de l’équipe qui est adaptée à mes besoins. Ainsi, je pose mes jours de congés sans qu’aucune question ne soit soulevée et il m’est plus simple de quitter le travail plus tôt pour me rendre à mes rendez-vous. Au quotidien, cela me facilite la vie. Cependant, il m’est toujours demandé de travailler autant, sans compter mes heures, et la moindre erreur est sanctionnée d’une remarque cinglante. Je me considère malgré tout chanceuse, comme Charlotte.
Céleste est quant à iel plus nuancé : “Personnellement, je me rends compte que si j’en parle ou non, je me retrouve piégé, car même si mon handicap est dit “invisible”, il se voit, comme tous les handicaps. Et que je fasse de la pédagogie ou non, les gens ont tendance à mal interpréter certains symptômes en les mettant sur le compte de ma personnalité. Par exemple : “Ce n’est pas la fatigue, c’est iel qui est fainéant”.” Le fait est que tous mes collègues ne sont pas au courant, car nombre d’entre elles seraient incapables de comprendre mes troubles. Laurie, elle, souligne qu’elle “préfère désormais garder le secret”. Ses troubles autistiques ont été retournés contre elle et elle ne souhaite pas que cela recommence. Zoé en a parlé avec certain-e-s collègues, mais se sent encore “incompris-e”. Iel espère un jour pouvoir l’évoquer à sa hiérarchie et ainsi entamer la discussion : iel voit le fait de s’ouvrir sur le sujet comme “un acte de pédagogie, qui pourrait faire évoluer les mentalités”. Faust n’en avait pas parlé et ne le regrette pas : impossible d’imaginer ce qu’il se serait passé si ses collègues avaient su pour son TDI.
C. ne travaille pas à l’heure où j’écris cet article. C’est pourtant lui qui a eu la réponse la plus politique et positive à ma question : “Je suis pour, ainsi que pour la normalisation des troubles psys. Je n’ai pas de statistiques, mais j’ai l’impression que les troubles sont quelque chose qui concerne quasiment tout le monde et afin de pouvoir en être conscient (donc se sentir moins seul, peut-être s’entraider), je pense que la seule solution est d’en discuter. Parce qu’on ne peut pas avancer si ce n’est main dans la main.” La fameuse idée selon laquelle aucune question n’est bête : parler de ses interrogations n’est pas utile qu’à soi, mais aussi pour les autres.
Évoquer ses neurodivergences au travail demeure cependant un choix qui doit être réfléchi.
Petite boîte à outils
Que fait-on quand les neurodivergences se couplent à d’autres discriminations telles que le racisme ou les LGBTQIAphobies ? Que fait-on lorsqu’on travaille dans une entreprise avec tellement de salarié-e-s que notre N+1 connaît à peine notre prénom ? Comment parler de ses crises d’angoisse dans une société patriacapitaliste où la moindre faiblesse est vue comme un prétexte à harcèlement ou au rabaissement ?
Céleste a vécu des discriminations croisées entre psychophobie et LGBTQUIAphobie lors de son second stage dans un centre médico-social : “J’ai été franc avec ma maîtresse de stage […]. J’ai également demandé si mon style vestimentaire « différent » poserait un problème [ndrl : iel porte les cheveux courts, rasés d’un côté et teints en bleu]. Elle m’a assuré que non et elle m’a prise. Mais elle est tombée malade peu de temps avant la fin. Sa directrice a repris son travail et m’a évalué. Je lui ai juste dit que j’avais une maladie chronique pouvant engendrer certains désagréments comme de fortes fatigues, car je sentais que je marchais sur des œufs avec elle (métaphore). Lors de l’entretien d’évaluation entre cette directrice, une représentante de ma fac et moi-même, la directrice m’a reproché des choses en lien avec mes troubles et mon style vestimentaire. Par exemple, elle me reprochait de m’être assis par terre en réunion (petit comité) bien qu’il n’y avait plus de chaises disponibles et que j’étais crevé. Elle a critiqué mon apparence « pas suffisamment soignée ». Il n’y avait quasiment rien sur mes compétences et elle n’a eu aucune considération vis-à-vis ma maladie.” De là à se demander si elle aurait émis des reproches identiques à une personne neurotypique à l’allure normée… Il n’y a qu’un pas (aisé) à faire. Quant à C., à ma question demandant si racisme et psychophobie se croisent dans sa vie quotidienne, sa réponse est très claire : “Oui, énormément. ”
Alors, on fait quoi ? En vrai… on survit. Il y a quand même quelques principes à appliquer.
Ne jamais oublier : tout archiver. Pour chaque événement discriminant, faire un retour par mail (tel que “Il est arrivé telle chose / Vous avez mentionné telle erreur à telle date, je prends en compte et… ”). En cas de reproches, de retour négatif sur son travail, ne jamais évoquer ses troubles : au contraire, laisser la personne y venir et les évoquer pour ensuite retourner cela contre elle. Les neurodivergences sont reconnues comme des handicaps dans le cadre du travail salarié et il est interdit de discriminer une personne parce qu’on la sait atteinte de dépression, de schizophrénie, de bipolarité, de trouble autistique, de troubles dys… L’entreprise peut être attaquée, tout comme l’institution : dans le privé et dans le public, la discrimination liée à la santé mentale conduit à des condamnations. Rapprochez-vous des syndicats, du Défenseur des droits et de la médecine du travail dès que vous en ressentez le besoin.
Accordez votre confiance avec parcimonie et assurez vos arrières. Respectez vos limites. Si, comme moi, vous avez besoin d’un jour totalement off dans la semaine pour récupérer et recharger vos batteries, prenez-le. Ne sacrifiez pas les séances de sport, de psy [insérer ici toute chose qui vous fait du bien] pour le travail. Ce dernier doit passer après. Et parlez, encore et toujours. Nous avons l’habitude d’être renvoyé-es à notre statut de personnes malades comme à un défaut à corriger. Tout est systématiquement notre faute : nous ne comprenons pas, nous surréagissons, nous prenons tout trop à cœur, nous ne nous adaptons pas assez, etc. Et puis, “tout le monde a des hauts et des bas”, alors il suffit de faire un petit effort supplémentaire… C’est faux. Nos douleurs, psychoses et manières d’être au monde n’ont rien à voir avec celles des autres. Les “bas” des personnes neurodivergentes ont une dimension très différente de ceux des neurotypiques. Donc, quand vous le pouvez et si vous le pouvez, n’hésitez pas à parler à une personne de confiance : à force de s’oublier, on ne perçoit plus les violences comme telles. Ce sont les yeux de nos proches et adelphes qui remettent les pendules à l’heure.
Chères personnes valides. Lisez et relisez cet article. Faites vos recherches vous-mêmes : nous ne sommes pas toujours armé-es pour faire de la pédagogie. Réfléchissez avant d’utiliser des termes tels que “fol-le, malade mental, taré-e, fainéant-e” ou que sais-je. Autour de vous, au travail, vous avez très probablement des personnes neurodivergentes qui ne se sont pas dévoilées. Vos mots ont un impact. Il est de votre responsabilité d’y prendre garde. Je compte sur vous.
(1) Les Schizophrénies, “Schizophrénies, dépression et risque suicidaire” d’Émilie Olié et Philippe Courtet, 2019
(2) Les personnes malades mangent de manière compulsive des choses qui ne sont pas un aliment.
(3) Le TDI est un trouble qui touche près de 1,5% de la population dans le monde. Il caractérise le fait de posséder plusieurs identités ou alters. C’est un trouble complexe à diagnostiquer et qui est particulièrement stigmatisé.
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