Lehnert & Landrock : Fortune sur l’exploitation de femmes indigènes

Lehnert et Landrock sont deux associés qui se spécialisent dans la photographie orientaliste au début du XXe siècle. Lehnert est le photographe de la bande, Landrock est le commercial. Comme de nombreux artistes occidentaux, ils voyagent dans ce grand espace aux limites assez floues que l’on appelle « Orient ». Là-bas, ils découvrent un cadre très différent de l’Europe et s’y installent pour y développer un commerce florissant. Ils nourrissent alors la soif d’exotisme des Français métropolitains qui s’imaginent un Orient plus ou moins loin de la réalité. Une des photos les plus représentatives de leur carrière : Les Trois Grâces (vers 1905-1910, Tunis). C’est de cette œuvre que nous allons parler aujourd’hui.

                                 

R. Lehnert, Les Trois Grâces, vers 1905-1910, Tunis Crédits © Wikipedia

 L’exploitation du fantasme oriental

Elle met en scène trois jeunes filles nues, se tenant par la main dans une cour intérieure. Ce sont en réalité trois jeunes filles mineures dont Lehnert a obtenu les services en payant des parents indigènes. Leurs poses, leurs tenues et le décor n’ont rien de naturel. Ces fillettes reproduisent le schéma des Trois Grâces, divinités issues de la mythologie grecque – encore très présentes dans l’iconographie contemporaine.

Tout a été mis en scène par Lehnert jusqu’au lieu, un palais loué à Tunis pour leurs activités. Pourtant, cela n’empêche pas les deux associés de vendre leurs photographies comme des clichés de « découverte de l’Orient ».

Lehnert et Landrock ne sont par exemple jamais allés au Maroc. Cela ne les empêchera pas de placer « Marocaines » dans des légendes de photographies qui représentent en fait des Tunisiennes ou des Algériennes. Le titre en plus de la pose des jeunes filles renvoie directement à la culture occidentale. Les Trois Grâces. « Mais alors, me direz-vous, s’ils les qualifient de Grâces, c’est qu’ils les trouvent belles ! » Évidemment, Lehnert a dû trouver une certaine beauté dans ses photographies. Malheureusement c’est une beauté qui pose problème à plusieurs niveaux.

Pour commencer, c’est une beauté créée de toutes pièces puisque ce qui est représenté sur la photographie n’existe pas. Cette nudité est par exemple proscrite à la fois dans la France catholique de l’époque mais également dans la Tunisie musulmane. Ils illustrent alors une beauté imaginée en se servant de l’apparence de l’Autre. En aucun cas, ils ne connaissent la culture indigène. Lehnert ici se sert simplement de leur image pour modeler sa propre idée du Beau.

Ensuite, il attribue à ces jeunes indigènes un canon de beauté occidental et antique. Il transpose sur des personnes issues d’une autre civilisation un imaginaire issu de sa propre culture occidentale. Un imaginaire à la fois occidental et reculé chronologiquement (antique). Je ne peux que me remémorer les termes d’Edward Saïd : « la culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme forme d’elle-même inférieure et refoulée. »

Enfin, la réception de ces images en Europe n’a pas été celle d’une simple beauté exotique. De nombreuses photos de Lehnert & Landrock imprimées sur carte postales au XXe siècle sont aujourd’hui encore trouvables dans le commerce. On observe que la propriété érotique des images à l’époque n’était pas toujours perçue.

  » Tu vois par cette image que la beauté n’est pas passée par ici.  »    (Passage lu à l’arrière d’une carte postale – un soldat français qui l’envoyait à sa femme).

Et lorsque des Européens étaient sensibles à cette forme de beauté, c’était toujours avec ce fantasme de l’oriental alimentant cette idée des Orientales sans complexes et sans pudeur, qui a légitimé la prostitution coloniale.

Une historiographie pathétique

Le problème le plus urgent aujourd’hui, c’est le manque de recherche et de remise en contexte de ces œuvres. Trop peu de personnes parlent de ce qui se passe derrière le rideau. Ces œuvres témoins et actrices de l’exploitation de femmes indigènes ne peuvent pas être effacées de l’Histoire. On ne peut les cacher. Mais on ne peut pas non plus les exhiber comme des chefs-d’œuvre sans en mentionner les dessous sales. C’est pourtant bien ce qui se passe actuellement. Deux cas l’illustrent bien.

 Commençons par l’exposition L’Image révélée. L’art contemporain en Tunisie de 2006 à Tunis. Une exposition importante consacrée au travail photographique de Lehnert et Landrock. Elle a été organisée par l’Institut Français de Coopération de Tunisie (IFC). Deux commissaires d’expositions ont été associés : Alain Fleig et Meriem Bouderbala. Le premier était chargé de la partie sur Lehnert & Landrock, la seconde était chargée de la partie sur les artistes tunisiens contemporains.

 Le titre me fait déjà doucement rire. En fait, l’art contemporain en Tunisie serait en partie l’art produit par les Occidentaux sur la Tunisie (ici l’œuvre de Lehnert & Landrock). Mais passons à plus problématique : les questions de légitimité du rapport à ces images. En tant qu’Occidentaux, comment les présenter aujourd’hui à Tunis ? Il aurait dû y avoir une démarche critique de ces images, une question sur le pouvoir politique et moral des images. Dans cette exposition à Tunis, il n’y en a eu aucune. Cette exposition n’a pas de démarche critique, c’est une exposition dite « d’art » (!) Pour enfoncer le clou, cette exposition s’est tenue pendant le Ramadan sur la place centrale de Tunis. Ce fut l’élément déclencheur de la polémique. Comment ne pas entendre ces Tunisiens et Tunisiennes hurlant que ces nus « artistiques » sont techniquement leurs grand-mères ? Face au bruit qu’a pu faire cette exposition, la municipalité a décidé d’agir et d’interdire les photographies de nus d’enfants. Les photographies de mineurs nus sont alors interdites par crainte de pédophilie. Or Alain Fleig se plaint de la censure. Il refuse de les voir autrement que comme des œuvres d’art. Selon ses termes : « C’est l’histoire de la photographie et non l’histoire du fait colonial ». Pour lui, la question ne mérite pas d’être soulevée par ces images. Et en fait, la censure n’a pas lieu d’être si les commissaires d’exposition font leur travail de recontextualisation. Il n’aurait pas dû exposer ces œuvres dans un contexte stylistique mais les replacer dans un contexte colonial.

Et cette vision totalement éloignée de la réalité coloniale est présente également en France métropolitaine, à l’abri de tout débordement. La « charmante » galerie Au Bonheur Du Jour à Paris est tenue par Nicole Canet. En 2007, elle organise une exposition Tunis Intime, Lehnert & Landrock, Portraits et Nus, 1904-1910. Interviewée par le site actuphoto, elle ne cesse de répéter le même point de vue que celui d’Alain Fleig. Il est vrai que Lehnert possède une très belle manière de manier les lumières. Pourtant lorsque le journaliste tente de lui parler de l’aspect colonial de son œuvre, si Nicole Canet se fait violence pour confirmer les faits, elle s’empresse de le justifier en énumérant d’autres peintres ayant eu recours aux mêmes méthodes. Elle retourne ensuite à son long monologue sur le génie de l’artiste. A aucun moment, elle ne remet clairement ces œuvres dans le contexte qui est le leur. De même, dans sa galerie, elle ne cesse de vanter les merveilles photographiques qu’elle possède sans pour autant ne jamais utiliser des termes pourtant bien véridiques comme « exploitation » ou « colonial ».

Un moyen de questionner d’autres supports

Cette exploitation des jeunes femmes indigènes ont permis à des photographes comme Lehnert de faire carrière. La misère des populations colonisées et leur statut d’Européens leur a permis de créer un véritable empire économique. Mais le fait que ce soit sur des photographies devrait directement nous faire réfléchir sur le modèle et sa condition. Pourquoi ne pas faire  la même chose pour la peinture ? Qui nous dit que le modèle de Gérôme, d’Ingres ou de Delacroix n’était qu’une invention ? Dans le cas de Lehnert, on retrouve certain-e-s de ses modèles dans des peintures de l’artiste Etienne Dinet alors en voyage en même temps que lui en Algérie. Ce dernier lui aurait « prêté ses modèles » au début des années 1900. La peinture orientaliste sera bientôt l’objet d’un autre article.​

D’autres œuvres de Lehnert & Landrock :

                     

                  

Pour aller plus loin  :                                                                                       # Edward W. Said, L’orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Seuil , 2005                  # Christelle Taraud, Mauresques : femmes orientales dans la photographie coloniale, 1860-1930, Albin Michel, 2003

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Tin Hinan est étudiante en histoire de l’art et anthropologie. Particulièrement touchée par les questions d’oppression des femmes et de racisme, elle va, entre autres, tenter de vous montrer comment l’art peut en être un excellent témoin. Vous la retrouverez souvent dans la chronique Femme & Art mais aussi ici et là selon l’actualité. Image : Lehnert & Landrock, Ouled Naïls, 1905