Pojkarna – Girls lost et l’éclosion chaotique des genres en Suède

L’inévitable question de la neutralité

Ce conte, tiré du roman de la littérature adolescente Pojkarna de Jessica Schiefauer et projeté pour la première fois au TIFF (Festival du Film International de Toronto) en septembre 2015, est mis en scène par la plus jeune femme réalisatrice à ce jour en Suède, Alexandra-Therese Keining. Au travers d’un film d’un genre qu’on pourrait qualifier de fantastique, cette dernière expose avec profondeur la difficulté de grandir dans une société qui prône une norme masculinisée se mesurant par des règles implicites et convenues qui catégorisent et enferment les protagonistes dans des genres. La puberté n’est d’autant plus pas une des étapes les plus évidentes de l’existence et nombreux questionnements sourdent au plus profond des jeunes protagonistes à fleur de peau de Girls Lost. ​

Il est intéressant qu’un tel film vienne de Suède, pays, qui, en avance sur bien d’autres de ses voisins, prône depuis déjà plusieurs années l’effacement de la catégorisation des « identités genrées » et ce dès la petite enfance. Fille ou garçon : quelle importance ? Jusqu’à même proposer la disparition des pronoms masculins et féminins au profit d’une certaine neutralité dans la langue suédoise. Mais qu’est-ce que la théorie des genres ? Peut-être que ce sont les sujets d’actualités des trois dernières années qui ont fait mûrir chez Keining l’envie de réaliser ce film… Qui ont favorisé sa volonté de montrer que le questionnement du « moi sexué » est à tout moment inévitable, qu’elle est une étape, un passage obligatoire pour accéder à sa vraie personnalité. La vraie question qui se pose reste alors celle de l’acceptation ou non de ce que la société nous a dicté d’être à la naissance. 

Girls Lost © Courtesy of TIFF

Le trio d’actrices de Pojkarna en pleine crise d’adolescence (existentielle, n’est que le reflet d’une situation trop peu connue. On parle souvent des rites de passage à l’âge adulte chez le jeune qui acquiert le statut d’homme. Mais, la femme comment perçoit-elle les transformations de son corps ? Quels regards extérieurs lui porte-t-on ? Quelle place lui accorde-t-on ? Girls Losts tentent de décrypter cet épisode adolescent au sein d’un lycée suédois et ce n’est pas drôle tous les jours pour les trois héroïnes.       

« Ces hommes qui n’aimaient pas les femmes »

Du point de vue de ces lycéens pré-pubères, les trois jeunes filles, Kim, Momo, et Bella sont perçues comme des êtres faibles, objets de railleries, de commentaires, cibles des regards masculins, tributaires d’une société qui les marginalise. Molestées par leurs camarades qui les lapident à coups de « putes » et  de « lesbiennes », qui rient de leurs formes peu « généreuses » et de leur faiblesse sportives, ces êtres perdus en plein état de transition ne rêvent que de sortir de leur cocon, mais sous une apparence totalement autre. Réalisant leurs vœux, ces corps en pleine puberté, vont alors se métamorphoser au contact de cette mystérieuse fleur exotique au suc noir et sucré qui va radicalement les faire entrer dans une quête : celle de l’identité.

L’identité, ici, c’est avant tout le genre.  En effet, si nos trois amies d’enfance ne rêvent que d’une chose pour faire taire enfin les autres, c’est bien de devenir toutes les trois elles aussi des garçons. Car les hommes ont le pouvoir et jouissent d’une vie bien plus libre que leurs doubles féminins. Dans une sorte de ronde ancestrale, de rite primitif, les trois personnages vont revêtir des masques qui rappellent ceux que l’on retrouve dans le vaudou, faisant appel au feu et à la danse. Ceux-ci représentent leur persona, leur identité propre cachée derrière une façade, celle du genre tel que la société l’a imposée. Les masques, d’apparence neutre, sont dépourvus d’attributs « genrés », derrière eux tout devient possible. Ils orientent le film vers une dimension magique, tout comme la plante noire au goût sucrée, qui laisse rappeler par sa forme une illustration du sexe féminin.

L’illusion du genre

Mais, une fois le tour de magie accompli, les choses se compliquent, surtout pour Kim, perdue entre ce qu’elle ressent au fond d’elle et ses sentiments pour Tony, un garçon de l’école, et son amie Momo. Tout se mélange dans sa tête jusqu’à ne plus savoir qui elle désire être, ni qui elle est vraiment. Les trois héroïnes vont donc sortir chacune à leur tour de leur cocon après avoir vécu l’étrange expérience de se considérer au travers d’un regard masculin. Ce passage à la maturité, à l’autonomie ne peut se faire que par la conscience éveillée d’une sexualité assumée et de la conception de la notion de genres.

Plus que la simple adaptation d’un roman pour adolescentes, Girls Lost est un premier-long métrage très fin sur le fantasme d’être un-e autre et la découverte de soi-même à travers son propre regard, en passant par un médium, par l’autre, miroir, objet de transition, qui s’adresse à un public très large. Ici, la prise de conscience identitaire qui mène à une forme d’éveil sexuel va se faire par le biais de l’appropriation et l’acceptation d’un nouveau corps, par la métamorphose, notamment par l’image que celle-ci renvoie au sein de la société contemporaine.

La magie du film opère aussi par l’installation d’une atmosphère de plus en plus sombre accordée sur une bande-son entraînante, parfois inquiétante, mais toujours en adéquation avec ce qui meut les personnages au plus profond de leurs êtres. Les images de plus en plus sombres et envoûtantes collent parfaitement à la profondeur des sons de la bande originale. Animale, naïve et parfois même inquiétante, accompagnée de rythmes et bruits primitifs la voix de la chanteuse Karin Dreijer, plus connue sous le nom de Fever Ray, berce le film et lui donne un côté vénéneux. A l’image de ce poison, drogue mystérieuse qui provoque la métamorphose  des jeunes filles, la chanteuse suédoise, nous emporte au plein cœur de ce semblant de « messe noire » adolescente pendant laquelle on peut entendre les titres suivants, évocateurs et bien choisis : « When I grow up », « Dry and Dusty », « I’m not done » ou encore le fameux morceau « Keep the street empty for me ».

Confusion des genres

La traduction anglaise du titre reprend l’état de confusion dans lequel se perd peu à peu le personnage principal. On ne retrouve pas cette idée dans le titre original qui pourrait se traduire littéralement par « The boys », et qui ne sous-entend pas le bouillonnement intérieur qui va radicalement changer la perception qu’ont les jeunes héroïnes du monde qui les entoure.

Ce film propose une problématique complexe sans jugement, et ne prétend aucunement y apporter une réponse. Nous sommes ce que nous décidons d’être, ce que nous ressentons au plus profond de nous, instinctivement. Un problème subsiste cependant en arrière-plan : la société dicte ses lois, ses barrières, ses tabous, mais aussi ses formats et ses principes normatifs. Dans notre société patriarcale, et même en Suède, qui travaille pourtant fort sur son image de pays exemplaire, une femme doit être féminine et reste soumise au regard des hommes.

Girls Lost © Courtesy of TIFF

Être un homme, libre, donc n’est pas si simple non plus pour l’héroïne, qui finit par enfreindre une à une toutes les lois, suivant  celui qu’elle aime, Tony, et auquel elle aimerait tant ressembler. Elle est donc possédée et dépossédée par une masculinité qui met dans ce long-métrage en avant sa liberté, sa force, sa virilité animale. La femme ne peut se permettre les écarts de l’homme sans culpabilité, sans  remords. Kim désire être homme pour être mieux acceptée car sinon chez Keining elle est tout de suite jugée, mise à l’écart, encore une fois diabolisée… Elle ne se sent libre d’exister que lorsqu’elle est autre, et « enfin » débarrassée de sa chrysalide de fille, perçue comme « faible » par la gente masculine, mais aussi par les adultes, on pense notamment au professeure de sport qui semble ne pas savoir quoi faire de cet avorton sans capacité physique notable, donc sans grand intérêt à ses yeux.  

En quête de représentation

Un beau film, qui sait surprendre son auditoire et qui le pousse à la réflexion sur la représentation de la femme dans la société, et la difficulté d’y trouver sa place à travers les nombreuses théories du genre. Un film qui aurait pu être une simple chronique réaliste du quotidien de trois jeunes filles mais qui a su dépasser les faits pour toucher au fantastique et au transcendant. Car il s’agit bien d’une métamorphose, d’une quête aux confins de l’être, de l’autre côté du miroir.

La recherche identitaire usurpe le Graal symbolique, s’accommodant ainsi parfaitement au genre fantastique. Une remise en question de l’âge adulte, mais aussi un questionnement sur le lien profond qui existe entre le corps et l’esprit, sur la représentation extérieure et le carcan imposé par une vision encore trop manichéenne d’un monde qui place encore sur un piédestal les vertus masculines au détriment de l’univers féminin. Il est intéressant de noter qu’en Suède, des cours d’égalité sexuelle (dits « de pédagogie neutre ») enseignés dès la maternelle, sont entrés en vigueur depuis 1998… et pourtant la question semble encore et toujours tarauder nos voisines suédoises ! Comme quoi, la neutralité, ce n’est pas si simple.

La place de la femme n’est d’ailleurs peut-être pas si idyllique dans le grand Nord européen lorsque l’on observe les faits. La violence conjugale y est très forte, et reste encore un sujet difficile bien que certain-e-s l’ait déjà dénoncée publiquement comme Stieg Larsson dans sa saga à succès Millenium, qui dénonce la violence quotidienne faite aux femmes. Le polar suédois « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est en lui-même une belle démonstration de son titre. Peut-être que replacer l’image de la femme au centre de l’art est déjà un bon début et permettra de venir définitivement à bout de ce tabou ?