Portraits de mères féministes et de leurs filles – I/ Julie et Emilie

Le projet d’enfants et la grossesse :

La révélation du sexe du bébé avant la naissance, comme lors des baby-showers anglo-saxonnes, implique des enjeux spécifiques dès la grossesse – DR ©

Ourse Printanière : « Bonjour et merci de répondre à nos questions ! Pour commencer, est-ce qu’avant même l’arrivée de ta fille tu avais eu la préoccupation de sa condition de future opprimée ?

Julie: Oui, à partir du moment où j’ai connu son sexe à 5 mois de grossesse. Et plus la grossesse avançait, plus je me posais des questions sur son éducation par rapport à ce problème. Ce que je devrais lui conseiller comme attitude face au harcèlement de rue par exemple, ou au sexisme au travail… Ça m’a aussi fait réfléchir à ma propre attitude, à l’exemple de femme que j’allais lui donner.

A ce moment là je projetais des problèmes d’adulte sur elle, mais je me suis rendue compte petit à petit que les bébés filles subissaient déjà une pression spécifique. D’abord au niveau de l’apparence (apparence physique, vêtements, jouets) puis au niveau du comportement.

Est-ce que tu avais déjà lu ou regardé des choses à ce sujet que tu recommanderais ? 

Vers la fin de ma grossesse j’ai commencé à m’intéresser aux sujets féministes, ça a continué après la naissance d’Emilie. Ça a coïncidé avec mon intérêt pour ma nouvelle condition de mère, et la plupart des livres que j’ai lus à ce moment là étaient des livres féministes pour les mamans (Au monde de Chantal Birman, Le Mystère des mères de Catherine Bergeret-Amselek L’amour en plus d’Elisabeth Badinter…). Je dois dire que mes réflexions ont été induites en grande partie en regardant l’émission Les Maternelles sur France 5 qui présente souvent des points de vue féministes sur la société.

Sur le sujet des vêtements, des jouets, tout ce qui est très genré pour les bébés ça a provoqué la discussion entre moi et le papa d’Emilie, et notre réflexion s’est beaucoup développée sur le sujet… On note quasiment systématiquement les attaques sexistes et les comportements genrés dans les publications que nous lisons ou visionnons maintenant. Et c’est un souci constant quand il s’agit d’habiller Emilie ou de lui acheter des jouets.

Sur ce sujet le livre majeur que j’ai lu, après la naissance d’Emilie a été Du côté des petites filles d’Elena Gianini Belotti que ma petite sœur m’a fait acheter. J’en lisais des passages au papa d’Emilie et ça nous a ouvert les yeux sur beaucoup d’attitudes stéréotypées que la plupart des gens ont vis-a-vis des petites filles. Comme d’attendre d’elles qu’elles soient sages et appliquées par exemple.

Est-ce que tu avais établi des règles à l’avance (avec le père) ?

Oui à la suite de ces discussions nous avons décidé de faire attention, et nous le faisons. Nous lui avons à plusieurs reprises acheté des vêtements de « garçon » par exemple. Nous avons demandé à l’entourage d’éviter le total rose si possible (on a quand même la moitié des cadeaux en rose…). Nous avons fait vœu (nous ne pouvons pas encore l’appliquer) de ne pas demander à Emilie d’être une « gentille petite fille sage » et nous essayons de ne jamais lui dire qu’elle est belle sans lui dire qu’elle est aussi capable 🙂

Les premiers pas du sexisme :

Les petites filles subissent une assignation de genre bien avant de savoir parler – DR ©

Quelles ont été les premières manifestations selon toi de sexisme vis-à-vis ou à propos de ta fille ? 

Des commentaires sur son apparence dès la naissance « elle est fine », « elle est jolie », « elle est gracieuse », « quels cils, une vraie petite fille »… Depuis c’est amusant comme les gens qui la connaissent (famille, personnel de la crèche…) sont presque soulagés quand nous l’habillons avec une robe… il y a un « haaaa » de soulagement, un compliment, « quelle jolie robe », « tu es jolie aujourd’hui Emilie » etc… « une vraie fille !!! » (qui a l’air d’être la validation ultime)

De quelles personnes provenaient-elles ?

De tous ceux qui l’ont vu. Et de nous aussi. Valider qu’elle est jolie pour une fille je crois que ça nous dépasse tous, personne ne peut s’en empêcher….

Les pros :

As-tu le sentiment que les professionnel-les de la maternité et de la petite enfance avec lesquel-les tu as été en contact ont une attitude plutôt féministe ? Traditionnelle ? Ambivalente ?

Clairement plus traditionnelle, surtout les auxiliaires de puériculture, puisque ce sont elles qui s’occupent des bébés à la maternité et à la crèche. La pédiatre n’a pas l’air de considérer le sexe d’Emilie, ce qui est plutôt féministe à mon sens. Les gens à la PMI sont un peu dans la même attitude. Le problème avec eux et le personnel de la maternité et de la crèche est plus vis-a-vis de la pression imposée aux mères selon moi mais c’est un autre problème.

L’inertie sexiste et les dynamiques de résistances :

Les représentations sexistes sont non seulement aliénantes mais de fort mauvais goût – DR ©

Qu’est-ce qui t’irrite le plus en termes de sexisme vis-à-vis de toi en tant que mère ou vis-à-vis de ta fille ? 

En tant que mère ce qui me porte le plus sur le système c’est l’injonction d’être une bonne mère (avec la pression pour l’allaitement, le maternage d’un côté et la sécurité de l’enfant de l’autre avec plein de règles rigides qu’on te martèle à chaque rdv et qui sont loin de cadrer avec la réalité), et en même temps ou plutôt dans la foulée l’injonction de revenir vite vite vite à une vie « normale », être vite à nouveau une amante, vouloir vite retourner travailler, après 6 mois on s’attend à ce que tu coupes le cordon avec le bébé (!)… fin de l’allaitement, horaires de garde extensibles, week-ends sans bébé etc… Et enfin l’injonction à retrouver son corps d’avant grossesse (qui là vient plus des magazines etc…). C’est du sexisme dans tous les sens, tous azimuts quoi… La femme doit être ceci cela etc…

Malgré les dépressions et les burn-outs, le mythe de la mère parfaite est toujours vivace – DR©

Pour l’instant le sexisme à l’égard d’Emilie ne l’atteint pas vraiment. Mais je sais qu’une partie des messages qu’elle va recevoir dans les mois à venir, en particulier à la crèche sera grandement genré et ça m’ennuie beaucoup. Ceci dit je considère qu’il vaut mieux qu’elle soit en communauté avec plein d’opinons différentes… Et puis nous serons là avec son père pour recadrer éventuellement si un comportement nous choque… J’attends quand même quelques conflits avec les gens qui la garderont dans les années à venir (entre eux et nous, pas avec Emilie).

Qu’est-ce qui est particulièrement compliqué à gérer ? 

De se justifier sans arrêt voire de mentir pour qu’on me fiche la paix sur mes choix. De faire passer le message à mon interlocuteur qu’un comportement même bien intentionné est sexiste sans être blessante…

Quelles stratégies mets-tu en place? 

Pour ce qui me concerne, je mens quelque fois… Je n’ai pas envie de gérer l’anxiété des gens ou de recevoir des sermons, ça me gonfle. D’autres fois j’essaie de convaincre mais c’est fatiguant… Plus rarement j’envoie les gens sur les roses. 

Pour les remarques sur Emilie j’essaie l’humour… Ou je laisse couler pour l’instant parce qu’elle ne comprend pas…

Sur qui t’appuies-tu ?

Sur son papa surtout, il est à fond sur le sujet comme moi. Et pour les conseils de lecture, sur ma petite soeur féministe 🙂

Merci à Julie de ses réponses!  Si vous souhaitez participer à cette série de portraits, quel que soient votre âge et celui de votre enfant, n’hésitez pas à écrire à oursesaplumes@gmail.com.