Faut-il interdire le porno ? Décryptage de 4 arguments fallacieux

1.  « Il faut interdire le porno car il façonne les représentations que se font les jeunes de la sexualité »

Certain.e.s parlent du porno comme d’une cause de l’évolution des mœurs : les jeunes générations seraient soumises aux normes édictées par l’industrie du porno et plus généralement par les sites qui diffusent des images pornographiques en ligne et les rendent facilement accessibles. Evidemment, les images façonnent les représentations, et les jeunes sont peut-être les plus fragiles face à l’omniprésence de l’imagerie érotico-pornographique. Mais le problème n’est pas tant celui des images que des normes qu’elles véhiculent. Or, le porno ne crée pas les normes, il les montre. Il n’est que le fruit de la société dans laquelle les images sont réalisées.

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Caricature du XIXe siècle. Crédits © DR

Concernant les jeunes générations, le problème n’est donc pas celui des images mais de ce que l’on en fait. Il est nécessaire de prendre en compte que les jeunes ont accès au porno, mais au lieu d’interdire ces images, mieux vaut apprendre à les analyser et à prendre du recul par rapport aux pratiques et aux corps qui sont représentés. L’accès à la pornographie pose en réalité la question de l’éducation sexuelle qui est trop peu et trop mal dispensée dans le cadre de l’école.

2.  « Il faut interdire le porno car il est intrinsèquement une violence à l’encontre des femmes »

Certes, la représentation des relations sexuelles dans l’industrie pornographique mainstream est placée sous le signe de la domination de l’homme par la femme. La sexualité telle qu’elle est montrée dans l’industrie pornographique ne renvoie pas une image émancipée de la femme. Relations violentes, pratiques extrêmes, femme-objet : effectivement, le porno mainstream est violent envers les femmes. Le documentaire  Hot Girls Wanted attestait également de la violence envers les actrices de X, tout comme Shocking Truth avant lui. Si on ne saurait nier la violence du milieu du porno mainstream, on ne saurait réduire les femmes à l’état de victimes impuissantes. Là encore, c’est parce que la société est violente envers les femmes que le porno l’est. La violence envers les travailleur.se.s du sexe est représentative des violences sexistes à l’encontre des femmes en règle générale. Ce qu’il faut, c’est changer les représentations, et donc changer le porno.

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 Crédits © Pixabay

3.  « La notion de consentement n’existe pas dans le porno » ou  « le porno, c’est le viol »

Un autre des arguments pour l’interdiction du porno est de dire qu’à partir du moment où la relation est tarifée, à partir du moment où l’on est payé.e, il ne saurait y avoir de réel consentement. Tout travail du sexe apparaît alors comme un viol tarifé. Si le débat se rapproche ici de celui entourant la question de la prostitution, il se pose différemment pour le porno : affirmer qu’il ne saurait y avoir de consentement dans le porno revient à nier la possibilité pour les femmes de faire du porno librement. Ça les ramène à nouveau à l’état de victimes impuissantes, culpabilisant du même coup les femmes amatrices de pornographie. Si l’on refuse aux femmes la possibilité de consentir librement à faire du porno, on leur refuse le droit d’être maîtresse de leur corps, de leur sexualité et des représentations qui y sont attachées.

4.   Le porno féministe n’existe pas

Dans cette logique, on considèrera donc impossible que les femmes utilisent le porno comme outil d’émancipation. Le porno fait par des femmes est alors perçu comme un outil d’asservissement, il est accusé de faire le lit du patriarcat. On a pu lire (sur le blog Les 400 culs de Libération, sous la plume d’Agnès Girard par exemple) que le porno féministe n’existe pas car le label « porno féministe » entretiendrait le hiatus entre un « bon érotisme » recevable et un « mauvais porno » à condamner car dégradant. D’autres auteur.e.s considèrent au contraire, que le porno féministe ne saurait exister car il ne parviendrait pas à être excitant. Ce porno éthique, qui respecte les femmes ne remplirait pas la fonction première : exciter son spectateur et sa spectatrice. Or, force est de constater qu’il existe bien un porno queer et/ou féministe qui propose une autre représentation de la sexualité, parfois loin de l’image lisse et mièvre que l’on se fait d’un porno de « bonnes femmes », et qui en plus propose une représentation de toutes les sexualités (bi- et homosexualité, représentation de corps trans etc.)

Des réalisatrices et actrices comme Ovidie, Erika Lust, Lucie Blush, Jiz Lee et bien d’autres militent pour un autre porno. Car au final, ce qu’il faut, ce n’est pas interdire le porno mais au contraire prôner un autre porno, militant et responsable.

Pour aller plus loin :
–    BigBrowser du Monde sur la proposition de loi de  J. Bompard
–    Interview de  Karin Bernfeld, auteure de « Plainte contre X »
–    Les Inrocks en réponse à l’article d’Agnès Girard