Lutte contre le sida : le film Passeurs raconte l’histoire

Pouvez-vous nous résumer votre parcours ?

Pamela Valera : Je suis une franco-chilienne, arrivée en France après le coup d’Etat de 1973, j’avais alors une dizaine d’années. Mon père était homosexuel, d’où notre fuite… Pendant vingt ans je n’ai pas pu retourner au Chili. J’ai fait des études de sciences et de cinéma en France, puis travaillé avec des plasticiens. J’ai beaucoup travaillé autour de la mémoire collective, à la fois sur ma double nationalité, sur le Chili, mais aussi sur l’engagement politique. Ma manière à moi de m’engager, c’est le cinéma. J’ai abordé des problématiques comme l’exil ou encore l’engagement politique des femmes. 

La réalisatrice Pamela Varela présente son documenaire en avant-première au FIFF 2016. // Crédits © Ourse Malléchée

Pourquoi avoir décidé de faire un film sur la lutte contre le sida ?

J’ai été sollicitée par Michel Bourrelly pour participer à la création du Fonds pour la mémoire sur le sida à AIDES, en 2010. Il n’existait rien en France, alors qu’Act Up avait constitué un fonds d’archives de témoignages aux États-Unis. J’ai alors filmé des personnes atteintes du sida, souvent en fin de vie. Ces témoignages n’avaient pas vocation à être diffusés immédiatement, mais devaient être conservés, comme mémoire. Au fil des échanges, je me suis rendue compte qu’il y avait un vrai manque de film sur la lutte contre le sida, un film transversal, qui parle à la fois des débuts aux États-Unis, jusqu’aux enjeux actuels en Afrique, tout en passant par la prise de conscience française.

Quel parti avez-vous pris pour traiter ce sujet ?

Mon documentaire voulait aborder cette lutte avec un point de vue large, pour montrer la trajectoire de l’épidémie. Je n’ai pas voulu faire un film pour parler des souffrances, car j’en avais assez vu pour contribuer aux archives, et je ne voulais pas tomber dans le pathos. Je voulais raconter ce qu’est cette lutte, pourquoi on s’y engage pendant 30 ans, ce qu’elle est devenue aujourd’hui…

Pourquoi avoir nommé votre film « Les Passeurs » ?

C’est un film sur la transmission, sur ce qu’est l’engagement, ce qu’on transmet de l’engagement d’une génération à une autre. Les engagements sont multiples, cela va de la création d’une association à la littérature. « Passeurs », c’est un terme noble, avec une idée de mouvement, qui se transmet, un peu comme le virus d’ailleurs aussi…

« Je préfère montrer l’humain »

Je parle plus des motivations personnelles des témoins, plutôt que de leurs appartenances associatives ou politiques. Chacun-e a son engagement qui lui est propre. Le témoignage de Line Renaud, en tant que personne, est ainsi intéressant. Comme je les fais témoigner en tant que personne, je n’indique pas au cours du documentaire leur nom et appartenance. Je ne voulais pas cacher ces femmes et ces hommes derrières des organismes, je préfère montrer l’humain et pas la structure. J’ai d’ailleurs été atterrée en me documentant de voir les guerres entre les associations contre le sida, c’est un gâchis !

Pourquoi avoir choisi de montrer la lutte contre le sida en Afrique ?

Je me suis beaucoup posé la question au début du projet. Le film retrace toute l’histoire de la lutte contre le sida, sa découverte, les recherches médicales, la mobilisation de la communauté gay, le rejet de la société… Si mon film s’était arrêté là, on aurait pu croire que cette lutte était terminée. Or, ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, la lutte contre le sida continue en Afrique, où les moyens sont très insuffisants.

Quel est le passage qui vous touche le plus dans votre film ?

Difficile à choisir… Mais je dirais le témoignage de Charles Simmons,il a vécu enfermé chez lui, dans un délire à la Dali, parce qu’il n’a pas eu d’autre choix pour rester vivant. Il est le survivant, à San Franscico, d’une époque. Il symbolise tout un pan de l’histoire de l’homosexualité aux États-Unis. Je l’ai rencontré par hasard, dans une cantine mexicaine…

Le personnage du film dont je me rapproche le plus, c’est Aaron Shurin, le poète. Avec ce film, je me suis posée les mêmes questions que lui s’est posé avec le début de l’épidémie. Il a réussi à trouver une forme pour en parler, comme moi je me suis efforcée de le faire. Je n’avais jamais écrit sur une thématique auparavant. Pour moi, il était très important de déployer la parole, c’est d’ailleurs pour cela que dans le documentaire je soigne mes transitions entre les témoignages, pour que les spectateurs aient le temps d’assimiler les informations qu’on vient de leur donner, mais aussi pour laisser un temps de vie, réelle, au milieu des foules des villes par exemple.

Pour voir le documentaire :
Une soirée autour de la lutte contre le sida est organisée le mercredi 23 mars 2016, au Festival international des films de femmes de Créteil. La diffusion du film sera suivie d’un débat avec des acteurs de ce combat.
-Une sortie en salle devrait s’organiser pour juin 2016. Un projet de série, diffusée à la télévision, est aussi en cours. Cela permettra d’intégrer des témoignages qui n’ont pas été mis dans cette première version du film, notamment des femmes dont la sécurité aurait été mise en danger à cette époque.

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.