Cinéma américain : it’s raining women, hallelujah!

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À la veille de la journée internationale des droits des femmes (8 mars), l’actualité cinématographique nous propose deux films américains d’esthétiques très différentes qui exposent des portraits de femmes.

Le 22 février 2017, Certaines femmes a fait sa sortie officielle en France. Il s’agit d’un film réalisé et monté par Kelly Reichardt, écrit à partir des nouvelles de Maile Meloy. Bien qu’elle ne qualifierait pas son film de « féministe »1, les femmes sont au centre du film qui s’articule autour de trois histoires singulières de personnages plutôt ordinaires.

La mise en scène du film est contemplative : on profite avec intérêt des immenses paysages américains, toujours cadrés avec soin, un regard photographique dans lequel les actrices évoluent. Il y a en revanche très peu d’action, ce qui va de pair avec le choix de mise en scène. Il ne s’agit pas d’un film militant. En tous cas, les femmes dans ce film ne luttent pas à tous les niveaux d’émancipation : elles semblent par exemple toutes exercer une activité professionnelle choisie et ne dépendent financièrement de personne d’autre qu’elles-mêmes. En revanche, elles se confrontent à des hommes, à leurs agressions, à leur méfiance, à leur mépris et aux désirs qu’ils peuvent projeter sur elles.

Ces « certaines femmes » sont donc bien indépendantes mais luttent contre la seule chose malheureusement tenace : le regard injustement dépréciatif que certains hommes portent sur elles. Ce regard, qui se traduit par des actes et des sous-entendus, briment leur émancipation et maintient une inégalité pour laquelle il devient compliqué de fournir des preuves à des tiers. On voit une solidarité masculine tacite à l’œuvre, se déployant avec une triste banalité. Ces femmes sont de milieux sociaux divers, de la pauvre à la plus aisée en passant par celle qui évolue d’un milieu à un autre, et se trouvent toutes dans la même impasse : la vie quotidienne, simple, avec quelques événements qui la ponctuent mais sans grande conséquence. Ce film s’adresse à des personnes sensibles à ce choix de mise en scène, mais il peut laisser une sensation de vide. Les histoires sont en fait assez inégales et après une première intrigue prometteuse, à la fois surprenante, engagée, drôle, les autres peuvent décevoir. La photographie et les actrices particulièrement talentueuses restent de très bonnes motivations pour voir ce film qui représente finement les rapports humains.

Laura (Laura Dern)

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En premier, on découvre Laura l’avocate interprétée par Laura Dern, en proie à un client minable ou pitoyable selon les moments. Leur relation se fonde sur le harcèlement : celui que Fuller (Jared Harris) tente d’exercer sur son avocate. Le malaise s’installe de manière très sensible, s’amplifie même jusqu’à devenir comique.

Parmi les commentaires que la réalisatrice a reçus à propos de ce personnage, un de ceux qui lui déplaisent le plus est celui qui consiste à déplorer sa solitude. Elle dit à ce propos :

« Quand vous montrez un homme seul, dans les westerns par exemple, ça n’est jamais triste : il est solitaire dans le sens romantique du mot, avec tout un tas de valeurs positives. Mais quand vous montrez une femme solitaire, aussitôt on pense que sa vie est triste, incomplète. Je trouve ça choquant. »2

Ce n’est pas le fait qu’elle soit célibataire et sans enfant qui peut donner une sensation de tristesse quand on voit sa vie, mais plutôt le fait que les hommes de son entourage sont indifférents (cf son amant) ou pénibles envers elle (son client mais aussi les policiers lors de la prise de l’otage). À travers ce personnage, Kelly Reichardt pointe du doigt la méfiance de certains hommes vis-à-vis de l’autorité et de la crédibilité d’une femme. C’est ainsi que Laura, malgré une persévérance à toutes épreuves, se voit obligée de fournir un avis égal au sien de la part d’un homme pour être crue par son client.

Gina (Michelle Williams)

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Gina négocie pour récupérer des blocs de grès auprès d’un vieil homme afin de construire une maison. Sa négociation se trouve affaiblie par l’intervention de son mari. Elle est, pour la réalisatrice, le personnage le plus seul des quatre, et peut-être cette fois-ci, le plus triste ; car malgré le fait qu’elle soit mariée et mère, le manque de soutien dont elle souffre creuse un gouffre autour d’elle. Cette ambiance délétère contribue à lui donner une certaine froideur. Sans raison apparente, le regard final du vieil homme en dit long sur le degré de méfiance et d’antipathie qu’il éprouve envers Gina. Elle est une femme volontaire dans ce qu’elle entreprend mais qui se décourage ponctuellement face à son mari, sa fille et le vieil homme auquel elle rend visite.

Jamie (Lily Gladstone)

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Elle est un personnage à la fois particulièrement touchant et pathétique par sa démonstration d’amour non partagé. Sa force réside dans sa connaissance des chevaux et le véritable soin qu’elle apporte à les entretenir. Elle travaille dur chaque jour et vit dans la plus grande simplicité, ce qui la confine parfois dans une grande oisiveté. Cette cowgirl a été créée par la réalisatrice à partir d’un personnage masculin dans les nouvelles de Maile Meloy. Elle est littéralement subjuguée par la beauté d’Elizabeth Travis, mais aussi pour l’intelligence qu’elle manifeste. Son amour et son admiration font naître une grande dépendance vis-à-vis de cette femme, un désir irrépressible de lui faire partager sa vie. Les seuls moments d’intimité des deux femmes sont les repas dans le restaurant d’autoroute après la classe au cours desquels Jamie se contente de dévorer des yeux Elizabeth en guise de nourriture. Son désespoir amoureux la ramène finalement à son point de départ et on sent que la jeune prof restera un événement marquant dans sa vie.

Elizabeth Travis (Kristen Stewart)

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Elle est prof, chargée du droit à l’instruction, matière dont elle ignorait il y a peu l’existence, et est rattachée à un cabinet d’avocats. Fille d’une femme travaillant dans une cantine et d’un père lui aussi de modeste condition, elle représente une femme socialement émancipée par les études qui se heurte aux désillusions du monde du travail. Il semble qu’elle soit plus heureuse de sa situation parce qu’elle lui a permis d’échapper à un job alimentaire que pour ce qu’elle a à faire concrètement. Il faut reconnaître que ses conditions de travail (au moins 5h de route aller, 5h de route retour entre son domicile et sa classe) ne l’aident pas à voir positivement son émancipation sociale. Une absence de sentiments pour la cowgirl, mais aussi peut-être une certaine condescendance vis-à-vis d’elle la caractérisent. C’est en tous cas la gêne qu’elle exprime de plus en plus dans leur relation et Kristen Stewart joue admirablement bien ce malaise teinté de mépris.

1« Je n’aime pas trop l’idée de labelliser le film comme féministe car il n’a aucun programme, aucun message à faire passer. C’est un film de personnages avant tout. Certes, il s’est construit à travers le filtre d’une femme écrivain, d’une femme réalisatrice et de personnages féminins. Mais le définir comme féministe, ce serait comme si tous les autres champs de la vie appartenaient à quelqu’un d’autre. Même si, bien sûr, je suis féministe et je le revendique. » . Entretien avec Jean-Sébastien Chauvin dans Les cahiers du cinéma, n°730, févirer 2017

2Op.Cit. ( Les Cahiers du cinéma n°730 de février 2017).

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Le 1er mars 2017, c’est au tour de 20th century women, de sortir. Ce film est réalisé par Mike Mills. Il s’agit d’un film plus narratif, plus comique et léger également, inspiré de la propre vie du réalisateur (le personnage de Jamie joué par Lucas Jade Zumann) mais qui a la volonté de ne pas être le centre du film pour au contraire parler de toutes les femmes qui l’ont entouré, à commencer par sa mère, personnage fascinant et insaisissable.

Nous sommes en 1979 et cette mère se demande : comment éduquer, sans l’aide d’un père, un garçon ado avec qui j’ai 40 ans de différence ? Au conflit de générations s’ajoute l’ambiguïté d’une solitude à la fois voulue et subie. Cette mère hors-normes, qui a choisi son indépendance en faisant des métiers exigeants réservés à son époque aux hommes, veut la meilleure éducation pour son fils et s’intéresse à l’époque contemporaine. Seulement, elle se heurte à l’incompréhension du nouveau monde et reste en lutte permanente contre des préjugés qui l’ont nourrie dans les années 20. Après l’échec d’une première fausse bonne idée qui consistait à charger William (Billy Crudup), seul homme de la maison, d’assurer cette tâche difficile, il faut agir vite : elle demande alors l’aide de Julie et Abbie pour combler tout ce qu’elle croit ne pas pouvoir apporter à son fils.

On voit alors à quoi peut ressembler l’éducation d’un jeune homme par des femmes de générations différentes et comment celle-ci le sensibilise tout en lui donnant goût à des questions que les autres hommes ignorent ou rejettent. L’Histoire est un facteur très important pour Mike Mills dans l’élaboration de sa fiction, qui pensait faire référence à Steve Jobs dans sa première idée de titre. Le réalisateur décrit son travail comme un hommage nostalgique à une époque qui ne connaissait pas encore Internet, qui exigeait d’autres manières de se rencontrer, de s’éduquer et de s’émanciper. On retrouve chez Mike Mills un goût pour le « patchwork créatif » au niveau du montage qu’il avait déjà expérimenté dans son film précédent Beginners, inspiré quant à lui par son père. Une réflexion sur la place des femmes dans la société et leur influence à travers l’Histoire est présente dans une fiction aussi plaisante que structurée. L’épilogue peut en revanche sembler faible par rapport au reste du film.

Dorothea (Annette Bening)

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Née dans les années 20, elle est une pionnière chez les femmes en quête d’émancipation car elle entre dans une école d’aviation, secteur monopolisé par les hommes. Elle a divorcé, autre geste très mal vu en son temps. Elle se lance dans la Bourse, et épluche ses actions quotidiennement, gérant elle-même son budget et ses initiatives. Le réalisateur a pensé à l’acteur Humphrey Bogart pour construire ce personnage, car il lui a toujours semblé qu’il était en creux dans la personnalité de sa mère. Indépendante et impassible sont certainement les adjectifs qui correspondent le mieux pour qualifier la personnalité de Dorothea et de l’acteur de Casablanca. La maternité paraît fissurer ce caractère trempé et crée dans sa relation avec son fils unique autant de distance que de souci.

Abbie (Greta Gerwig)

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Abbie est née dans les années 50 et s’est émancipée en partant vivre dans une nouvelle ville pour faire une école d’art. Après une relation passionnée avec son prof, elle découvre qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Délaissée par l’homme qu’elle a aimé et par ses amis une fois la nouvelle connue, elle est accueillie par Dorothea et loue une chambre dans sa maison. Elle est alors comme une grande sœur pour Jamie, surtout après la mission que la mère lui a confié : elle lui donne des leçons de drague, le sensibilise aux théories féministes et lui apprend surtout à être lui-même avec les femmes. Cette fan des Talking heads est vive et ouverte d’esprit, passionnée par son art et par la vie en général. Sa maladie la plonge dans une période angoissante ponctuée de crises de découragement et de peur pour l’avenir. Elle accède alors à un point fragile et bouleversant de son existence. La nuit qu’elle passe avec William est un des moments les plus émouvants en ce qu’elle montre ce mélange de stress morbide et d’humour inné qui la caractérise. Sa vitalité naturelle reprend finalement le dessus et lui permet de tracer sa route.

Julie (Elle Fanning)

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Ado précoce et rebelle, harassée par les séances obligatoires de sa maman psy, elle découvre le sexe à 13 ans et multiplie les partenaires. Elle maintient Jamie dans une relation d’étroite amitié avec lui qui rêve de se rapprocher bien plus. Maîtrisant à la perfection sa friend zone, elle est désignée comme représentante de la génération actuelle par Dorothea. Elle tient tête à tou-t-e-s : aussi bien à sa mère, qu’à Dorothea ou Jamie et elle obtient toujours ce qu’elle veut dans ses relations. En tous cas, c’est ce qu’elle laisse paraître d’elle, car on comprend que sa revendication de liberté est avant tout une manière de se chercher elle-même. Son seul grand moment d’inquiétude reste la potentialité d’une grossesse. Elle gère cette crise avec un certain flegme en apprenant à Jamie comment fumer avec assurance et c’est également par sa manière de fumer qu’elle se place au même niveau que Dorothea.

Certaines femmes et 20th century women nous offrent des personnages féminins variés : âges, origines, apparence physique, tout distingue chaque protagoniste de l’autre. Au centre des intrigues, c’est leur liberté sexuelle mais aussi leur liberté de choix professionnels, leurs recherches pour poursuivre leurs rêves et leurs luttes quotidiennes face à un entourage souvent peu aidant, voire hostile, qui sont mises en avant. Pas de « super femmes », pas plus que de « femmes castratrices » ne font parties de ces tableaux, mais des femmes au plus juste de leurs personnalités, vivantes malgré les difficultés, émancipées bien que menacées dans leur indépendance. C’est en ce sens qu’ils peuvent être considérés comme féministes.

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