8 mars : « La grève est un appel à l’action »

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Cécile Gondard-Lalanne est porte-parole de l’Union syndicale Solidaires. Militante de Sud PTT, elle est active depuis de nombreuses années sur les sujets  féministes. Partie prenante de la mobilisation pour une grève des femmes le 8 mars (et d’un appel regroupant un grand nombre d’organisations [1]), elle a accepté de répondre à nos questions.

OàP : Peux-tu tout d’abord nous rappeler rapidement les liens qu’il y a, 04201609_manifestation-loi-travail_solidaires_c-voisin-1-1
historiquement, entre les mouvements syndicaux et les mouvements féministes ?

CGL : Les relations entre les syndicats et les mouvements féministes ont été compliquées, et le restent. Pour faire court, c’est lié à la sociologie des organisations syndicales –  très masculines, à des débats anciens entre ces deux mouvements où un certain courant du syndicalis
me pensait qu’avec la disparition du capitalisme, la question de l’égalité femmes-hommes serait réglée… Malgré ces difficultés, beaucoup de syndicalistes féministes ont toujours permis des liens, et font avancer peu à peu (on est patientes !) la prise en compte des revendications féministes dans le syndicalisme comme des problématiques auxquelles les syndicats sont confrontés dans le mouvement féministe, notamment en terme de fonctionnement. Les ponts ont donc toujours existé.

OàP : L’Union syndicale Solidaires lance un appel à la grève des femmes le 8 mars, aux côtés d’autres syndicats (la CGT, la FSU) et d’associations féministes. Pourquoi cette grève cette année en particulier ? De quand date cette idée de grève des femmes ?

CGL : L’idée de grève des femmes, pour Solidaires, a été lancée après le mouvement en 2012 initié par Mix-cité 31 dans lequel les camarades de Solidaires 31 étaient présentes. Cette idée a été reprise par la commission femmes de Solidaires, pour contrer le concept de « Journée de LA femme » qu’on entendait dans les médias, qui se propageait dans les entreprises avec des  « cadeaux » le 8 mars (des fleurs…). Pour nous, il s’agit bien de repolitiser, par ce slogan de grève des femmes, la journée du 8 mars et de lui redonner son caractère de lutte.

Solidaires a proposé dès 2014 de faire du 8 mars une journée de grève des femmes au niveau national. Pour en faire une action unitaire, il faut convaincre et cela prend un peu de temps. Dès le début, nous nous sommes adressées aux organisations syndicales et aux organisations du mouvement féministe. Un appel unitaire avait été lancé en 2016, moins large que cette année, et qui est passé plus inaperçu du fait de la mobilisation contre la loi Travail. Cette année, avec l’appel des Glorieuses en novembre [ndlr : l’association les Glorieuses avait appelé à un arrêt du travail le 7 novembre à 16h34 pour protester contre les différences salariale entre hommes et femmes], nos organisations ont bien vu qu’il y avait un « terrain » propice à relancer l’idée, et passer à l’étape supérieure : la mettre en action.

OàP : Quelles sont vos principales revendications féministes concernant le travail ?

CGL : Elles sont nombreuses : la fin des discriminations à l’embauche et dans les carrières, l’égalité salariale, l’égalité du montant des retraites, la revalorisation des métiers à prédominance féminine, la fin des temps partiels de moins de 24h par semaine et l’accès au temps plein pour toutes celles qui le souhaitent, la limitation stricte du travail le soir, de nuit et le week-end, la fin des CDD, un droit du travail protecteur, la réduction du temps de travail à 32h… Toutes ces revendications se complètent, elles s’appuient sur les inégalités que l’on constate.

OàP : L’appel à la grève porte un panel de revendications bien plus large que la seule question du travail. L’IVG, les violences sexistes, les stéréotypes de genre sont aussi des thèmes abordés. Pourquoi la grève est-elle la stratégie employée pour défendre ces revendications ?

CGL : L’appel a été travaillé par les syndicats et les mouvements féministes, ce qui lui donne un caractère transversal au niveau revendicatif. Nous pensons (et soutenons) que le système de domination masculine s’ancre dans tous les domaines de nos vies, le travail est l’un de ces domaines mais il n’est pas le seul. Le droit à disposer de son corps, par exemple, est un droit qui dépasse le cadre du travail mais qui est en lien avec les réorganisations de la santé publique (dans les hôpitaux), avec les décisions politiques de fermer des centres IVG ou de maternité pour des raisons économiques, etc. Les femmes représentent 52% de la population en France. La grève est un « arrêt de travail » (gratuit ou rémunéré). Elle permet de montrer que si nous arrêtons toutes de travailler, sur les lieux de travail comme à la maison, nous bloquons la société. C’est un appel à l’action.

OàP : Comment s’y prend-on pour porter la question de la grève des femmes à l’intérieur du syndicat ? Comment est-ce reçu ? Avez-vous dû faire face à des résistances ?

CGL : C’est du volontarisme, porté par les camarades des commissions femmes (locales ou nationales).  Cela n’a pas été forcément évidemment : les freins existent. Les organisations syndicales ne sont pas en dehors de la société : elles n’échappent pas aux stéréotypes de genre ! L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas considérée par nombre de camarades comme une activité syndicale « à part entière ». Il faut convaincre de son caractère « interprofessionnel » et indispensable si l’on veut combattre une société hiérarchisée donc discriminante. Cela passe par des débats, de la formation, mais aussi la pertinence de nos revendications en soulignant qu’elles ont des implications pour tous et toutes. Lors de notre congrès en 2014, nous avons élaboré et voté une résolution appelée « L’égalité entre les femmes et les hommes, un enjeu syndical », qui est le résultat de ces années de travail des copines (et quelques copains). Ce texte permet d’avoir un corpus revendicatif large, il souligne la nécessité de prendre en compte dans nos activités quotidiennes les questions de genre et l’argumente, il donne des pistes pour améliorer la place des femmes dans nos structures…

OàP : Votre appel se place-t-il dans le cadre d’une grève des femmes internationale ? Quels sont vos liens avec les luttes des femmes en Argentine, en Italie, aux Etats-Unis, etc. ?

CGL : Nous avons appris, en construisant cet appel que des appels à la grève le 8 mars se construisaient dans nombre de pays. Nous tentons de prendre des contacts et suivons ce qui se passe, certains de ces appels sont spécifiquement liés aux violences faites aux femmes, dans la suite de la journée du 25 novembre qui a vu, en Argentine comme en Italie, des grosses mobilisations sur ces questions. Ce qui est sûr en tous les cas c’est que le mouvement féministe est, depuis quelques années, très sollicité (et il répond présent !) : il faut dire que les attaques contre les droits des femmes sont nombreuses !    

Nous avons, lors de la conférence de presse du 28 février des signataires de l’appel, invité une camarade islandaise pour nous raconter comment elles ont organisé le 24 octobre dernier leur grève des femmes. Nos organisations tentent de mettre en lien nos différents réseaux internationaux avec des appels au soutien ou à la grève le 8 mars. Selon l’ampleur de ce 8 mars au niveau international, il faudra voir comment continuer… 

OàP : Chaque année depuis 2014, une autre manifestation se tient pour le 8 mars. Elle se décrit cette année comme une « manifestation féministe, autonome, inclusive et intersectionnelle ». Pourquoi Solidaires fait-il le choix de construire la mobilisation dans le cadre de la manifestation « historique » portée habituellement par le CNDF ?

CGL : Tout d’abord, précisons que c’est très parisien la « double manifestation »… Si l’Union syndicale Solidaires reste dans le cadre large du 8 mars, c’est que nous avons des désaccords politiques avec certaines organisations partie prenante de cette autre manifestation. Néanmoins, certaines de nos structures ont pu y appeler. Quant au cadre « historique », il évolue, il s’élargit et l’action de grève de cette année montre qu’il est encore d’actualité.

 

[1] Les organisations signataires de l’appel sont :

Alerta Feminista, Alliance des Femmes pour la Démocratie, Association Nationale des Études Féministes, ATTAC France, Bonjour Solidarity, CGT, les Chiennes de Garde, Collectif Libertaire Anti-Sexiste, Collectif 52, Collectif Georgette Sand, Collectif National pour les Droits des Femmes, Collectif Tenon, Conseil National des Femmes Françaises, Coordination des Associations pour le Droit à l’Avortement et la Contraception, Émancipation tendance intersyndicale, Fédération Nationale des Femmes Africaines de France et d’Europe, Femen, Femmes libres Radio Libertaire, FIT une femme un toit, Femmes pour le Dire Femmes pour Agir,  Femmes Solidaires, Féministes plurielles, Femmes Égalité, Femmes ici et ailleurs, Femmes Migrantes Debout, FiEres,  FSU, La Brigade antisexiste, LMDE,  Les effronté-e-s, Les Glorieuses, Ligue des Droits de l’Homme,  Ligue des Femmes Iraniennes pour la démocratie, Maison des Femmes de Paris, Maison des Femmes Thérèse Clerc,  Marche Mondiale des Femmes, MNCP, Mouvement de la Jeunesse Communiste de France, Mouvement de la Paix,  Nuit féministe,Osez Le Féminisme !, Paye ta Shnek, Peuples solidaires,  Planning Familial, Rajfire, Réseau Féministe Rupture, SKB,  Union syndicale Solidaires, UNEF, UNL 


En soutien : Alternative libertaire,  Ensemble ! , France insoumise, Nouveau Parti Anticapitaliste,  Parti Communiste Français, Parti communiste des ouvriers de France, Parti de Gauche.

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