A la ZAD, on a vu « Ouvrir la voix », le documentaire afro-féministe de 2017 !

Vous n’avez pas pu y échapper : le film Ouvrir la voix fait partie des documentaires incontournables de cette année 2017. De nombreuses projections en avant-première ont déjà eu lieu, mais le film ne sortira en salle qu’en septembre. En attendant, on vous parle de cette pépite diffusée notamment à Notre-Dame des Landes, ce qui n’était pas une évidence.

Laisser entendre la voix des femmes noires

En décembre 2016, Amandine Gay, réalisatrice du film Ouvrir la voix, a commencé en France un séjour de communication autour du documentaire. Elle en a aussi profité pour présenter le film en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Belgique…

[Pour suivre les dates d'avant-première et l'actualité du film : la page Facebook]

A l’origine de son projet : de nombreux témoignages qu’elle avait recueillis pour laisser à entendre des voix de femmes noires vivant en France. C’est le point commun de ces nombreux plans rapprochés de visages de femmes noires. Les entendre et mieux, les écouter dans les médias dominants ou alternatifs, un fait rare. Il y a clairement une demande de la part des femmes noires françaises qui ne se reconnaissent pas dans les productions audiovisuelles françaises, qui grandissent avec aucune référence de personnalité, qui ont leur vécu en termes de racisme et de sexisme. Les réseaux sociaux ont donc permis à ces voix de s’ouvrir, d’émerger plus fort qu’elles n’avaient commencé à le faire.

Partant d’un projet à l’origine annexe, Amandine Gay en a fait sa première activité en terme de temps investi. Elle a en effet monté une entreprise de diffusion et de production pour vivre de son travail.

Affiche film

Une diffusion à la ZAD de Notre-Dame des Landes

Ce jour de janvier 2017, c’est à la Rolandière, un lieu-dit situé sur la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame des Landes, près de Nantes, que nous nous groupons pour voir ce film. Élément particulier dans sa tournée de promotion, c’est que l’auditoire est très majoritairement blanc. En effet, nous sommes dans un lieu de lutte… quasiment exclusivement blanc, avec des personnes qui font le choix de vivre dans des conditions que l’on peut considérer comme précaires, parfois dans le froid, sans revenus, avec un accès plus compliqué à l’eau, à l’électricité, sans pour autant être issues de la classe populaire. C’est donc un choix que les habitant·es de la ZAD peuvent faire, pour militer à leur façon, au quotidien. On entend souvent dire : « pour mettre en application ses objectifs politiques ».

Ainsi, pour des personnes qui ont toujours vécu dans la galère pour payer un loyer, les factures, il n’y a évidemment pas le même « agenda » politique. Entendre par « agenda » une manière de s’organiser, une forme de lutte, une appréciation politique de sa vie. Pour Amandine Gay, qui tient à rappeler d’où elle vient, socialement parlant, l’idée est donc bien de rester ouverte sans revenir sur ses principes : permettre au peu de personnes racisées de ce lieu sortant de l’ordinaire qu’est la ZAD, d’avoir une discussion, de faire connaître le film et de parler des privilèges.

L’expérience de sa propre vie est politique,
avant même de passer à l’action visible

D’un côté, il y a un choix de lutter contre un aéroport, de s’organiser à plusieurs, en collectifs, pour construire un rapport de force. Le sentiment de « faire » de la politique existe. Dans le film, ce qui est politique, c’est ce qui ressort de commun entre les différents témoignages. Amandine Gay explique que le fait de se rendre compte que son vécu est partagé par bien d’autres femmes noires en France est une étape dans la prise de conscience du politique qui est dans chaque parcours. L’engagement conscient dans une action politique vient ensuite : « avant de penser à t’organiser collectivement, il faut se rendre compte que ta vie est politique », et ce n’est pas une évidence pour tout le monde.

Elle distingue les positionnements de militant·es majoritairement blanc·hes et plutôt de classe moyenne, et ceux des personnes non-blanches et précaires : « on n’a pas toutes et tous les mêmes libertés avec nos corps ». Elle fait notamment allusion aux affrontements et à l’action directe illégale : certain·es peuvent se permettre de tenir en respect la police sans se poser la question du rapport à la justice de race et de classe quand de l’autre, la question se pose obligatoirement, souvent depuis l’enfance.

De même, pour comprendre à quel point la race compte dans l’analyse politique de la ZAD, elle ajoute « t ‘imagines, 200, 300 noirs et arabes qui veulent occuper un terrain, ça passe pas ». A ce propos, nous retiendrons cette punchline issue du film qui porte sur la blanchité :

« c’est le privilège de l’innocence de la couleur de peau ».

Elle peut permettre de comprendre pourquoi la couleur est une donnée incontournable aujourd’hui, en quoi elle dit quelque chose sur la vie que l’on mène dans cette société raciste. Si ces réflexions ne sont pas si courantes dans les médias, c’est probablement du fait de l’importance de la pensée universaliste qui traverse la société française : on ne pense pas la couleur de peau car on nous apprend qu’il ne devrait pas y avoir de racisme. Certes.

Malheureusement, ce n’est pas en niant l’importance de la couleur de peau en France et en refusant de nommer les races sociales telles qu’elles existent que nous pourrons mieux saisir et combattre les discriminations. C’est au moins pour cela qu’il faut voir et parler de ce film. Pour toutes les personnes qui pensent qu’il n’existerait pas de sexisme ni de racisme en France, ou qui ne voudraient pas voir l’existence politique des femmes noires par facilité et flemme intellectuelle ou militante.

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Pour vous donner envie d’aller voir ce film lors des prochaines avant-premières et lors de sa sortie en salle en septembre 2017, voici quelques situations rapportées ou citations qui illustrent différents chapitres du film :

Exotisation
Sur les femmes noires dans les relations intimes : « J’ai l’impression que pour certains hommes blancs ou métisses c’est du genre J’ai déjà mangé du serpent. J’suis déjà sorti avec une Noire. »

Déclassement
Une conseillère d’orientation de lycée expliquait à une des intervenantes du film, lorsqu’elle est passée d’un collège ZEP à un lycée hors ZEP « Quand t’avais 13, ça valait peut-être 8 ou 9 ». Cette élève demandait pourquoi elle avait plus de mal à suivre les cours depuis la rentrée.

Continuum colonial
« Mon patron m’a dit un jour : Ta coupe fait penser aux esclaves dans les champs de coton ! Quoi tu connais pas ? T’es nostalgique ? »

« Ne pas compter, c’est nous demander de rester dans le silence, ne pas considérer notre question importante. »

Les chiffres parlent
A propos des statistiques ethniques : « Ne pas compter, c’est nous demander de rester dans le silence, ne pas considérer notre question importante. »

La parole est politique
« On est arrivé-e à un stade où il est temps qu’on prenne la parole. C’est un vrai problème ça : qui prend la parole ? »

#AfroFeminisme
« On arrive à une ère ou l’Afro féminisme va s’imposer. »

Du féminisme blanc
Lors d’un événement de la Marche Mondiale des Femmes, à Marseille en 2005, on a entendu des femmes chanter SO, SO, SO, solidarité / avec les femmes / du monde entier / sauf les femmes voilées.

Ce que peut la religion
« La religion est un fondement car elle permet de se sentir bien. Et quand tu te sens bien, tu peux t’émanciper, lutter »

Présomption d’hétérosexualité
« Je me vois comme une hétéroriste, dans nos communautés à propos des sexualités »
« Les Blancs voient les Noir-es comme forcément hétérosexuel-les »

Pointer les normes
« On a passé des années à questionner les minorités. Maintenant il faut questionner les majorités : la blanchité, l’hétérosexualité… »

Corps politiques
« Le racisme, l’homophobie… Ça fait beaucoup de discriminations à supporter pour un p’tit corps »

La violence du racisme
« Tu sais que toutes les précautions que tu prendras pour tes enfants ne suffiront pas à les préserver de la violence »

 

Publié par

Militant·e installé·e à Rennes depuis 2016. Luttes sociales, féministes, antiracistes, écologistes.

2 thoughts on “A la ZAD, on a vu « Ouvrir la voix », le documentaire afro-féministe de 2017 !

  1. « Elle en a aussi profité pour présenter le film en Italie, en Suisse et en Allemagne. » Et en Belgique! 😉
    (je partage ton article, quand même)

    J'aime

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