Le Collectif Asiatique Décolonial : sortir du mythe de la minorité modèle

Le Collectif Asiatique Décolonial (CAD) est un collectif en non-mixité asiadescendante créé en 2017. Il a pour objectifs de visibiliser et de dénoncer le racisme anti-asiatique.

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Le collectif asiatique décolonial est composé exclusivement de personnes subissant le racisme anti-asiatique. © CAD

Quels sont les objectifs principaux du CAD ?

« On veut lutter contre le racisme antiasiatique en y apportant une analyse intersectionnelle, c’est-à-dire prendre en compte d’autres systèmes d’oppression en essayant de comprendre comment ils peuvent s’articuler avec ce racisme : transphobie, sexisme, rapports de classe, psychophobie, grossophobie etc. Cela commence par gagner en visibilité en étant présent·e·s sur les réseaux sociaux. On veut montrer qu’on est là pour pouvoir ensuite sensibiliser et mobiliser autour de ces problématiques. L’idée c’est aussi de casser le stéréotype de la minorité silencieuse et arrangeante, ce qu’on appelle le mythe de la minorité modèle. »

C’est quoi exactement le mythe de la minorité modèle ?

« C’est un outil de la domination blanche, qui consiste à diviser les racisé·e·s en « bon·ne·s racisé·e·s » et « mauvais racisé·e·s ». Les Asiatiques (ou plutôt une partie d’entre elleux : surtout les Asiatiques de l’Est et en partie du Sud-Est à la peau claire) ont en quelque sorte gagné le titre des « bon·ne·s racisé·e·s » ce qui en fait la minorité modèle : elle souffre de moins de stéréotypes négatifs que les autres « minorités » et est perçue comme mieux assimilée, plus diplômée, moins problématique. L’ennui, c’est que cette image est instrumentalisée pour plusieurs choses : premièrement, pour faire taire les revendications de cette minorité présentée comme modèle, puisqu’elle est forcée de se conformer à cette image si elle veut garder les quelques rares avantages que ça lui  confère, et deuxièmement cela permet de rabaisser les autres racisé·e·s en utilisant la « minorité modèle » comme exemple. Si elle réussit à s’assimiler, pourquoi pas les autres ? Enfin, il y a un effet pervers sur les personnes qui sont censées correspondre à ce modèle : culpabilisation plus forte en cas d’échec, manque de reconnaissance en cas de réussite, désintérêt pour la santé mentale etc. »

Comment en pratique allez-vous lutter contre ce mythe ?

« Déjà, on tient à rappeler que les Asiatiques / Asiadescendant·e·s ne sont pas tou·te·s de l’Est, n’ont pas tou·te·s la peau claire, etc. Cette image est un mythe justement parce qu’elle est fausse, c’est ce qu’on essaye d’expliquer. Les situations des personnes asiadescendantes en France sont en fait très variées : avec ou sans papier, diplômé·e·s ou non, classe moyenne ou ouvrière, précaires, etc. En pratique on souhaite aussi lutter contre l’instrumentalisation de ce mythe, en créant des solidarités, des alliances avec les autres racisé·e·s. Notre ennemi commun c’est la suprématie blanche et ce n’est pas en nous divisant qu’on va réussir à lutter contre ça. Cela veut dire bien sûr qu’on doit, de notre côté, commencer par faire l’effort de déconstruire les racismes qui existent dans nos communautés : négrophobie, islamophobie, antisémitisme… »

Quelles actions ont déjà été menées dans ce sens ?

« On a organisé en septembre 2017 une discussion autour du mythe de la minorité modèle au centre social 13 pour Tous, et on a participé au stand féministe organisé par Femmes en Lutte 93 pour le 8 mars. On essaye également d’être présent·e·s à certains événements qui nous paraissent pertinents dans cette idée de solidarité : des événements de soutien à la famille Traoré, à la Commune libre de Tolbiac avant son évacuation etc. On a participé notamment en avril 2018 à un événement sur les mémoires queers asiatiques aux côtés du Collectif Des Raciné·e·s à Lyon dans le cadre du festival Mémoires Minoritaires, et en mai 2018 au Fraîches Women Festival organisé par l’Afro à Montreuil. À l’avenir on aimerait développer plusieurs types d’actions : organiser d’autres discussions, ateliers, conférences, pour faire avancer nos réflexions théoriques, mais aussi être au maximum présent·e·s en manifestation pour faire entendre nos revendications, et enfin travailler sur nos ressources, faire un travail de mémoire sur le colonialisme en Asie et sur les luttes politiques menées par les personnes asiatiques / asiadescendantes. »

Vous avez choisi de militer en non-mixité, est-ce que vous pouvez expliquer pourquoi ?

« Effectivement le collectif est composé exclusivement de personnes subissant le racisme anti-asiatique. Une des premières raisons c’est qu’on veut aussi travailler pour nous-mêmes, en organisant des moments de care pour travailler par exemple sur des questions de santé physique et mentale. Cela paraît donc évident qu’il faut être entre personnes concernées pour faire cette démarche. En plus de ça, c’est plus pertinent et plus efficace d’avoir des discussions entre nous plutôt que, notamment, avec des personnes blanches : libération de la parole, temps gagné sur certaines explications etc. La nonmixité provoque souvent des débats violents, de nombreuses ressources existent déjà sur Internet pour expliquer sa légitimité. »

Vous avez parlé d’intersectionnalité, est-ce que vous pourriez nous donner un exemple ?

« On peut parler notamment de l’intersection entre racisme asiatique et cishétéropatriarcat, qui est complexe et donne lieu à de nombreuses réflexions. Le harcèlement policier des travailleuses du sexe asiatiques de Belleville en est un exemple. De manière plus générale les personnes asiadescendantes subissant de la transphobie, de l’homophobie, du sexisme constatent que c’est souvent en lien avec le racisme : l’exotisation est constante, nos corps sont fantasmés, nous sommes perçu·e·s comme soumi·se·s et dociles. Cela porte préjudice à notre santé mentale et physique : risques de violences si on ne se conforme pas à cette image, dépréciation constante des corps qui ne rentrent pas dans un stéréotype particulier, relations romantiques et sexuelles avec des personnes qui perpétuent ces stéréotypes etc. »

Quels sont vos projets de mobilisation en cours ou futurs ?

« Une équipe a travaillé pendant le printemps 2018 sur l’affaire du sketch raciste de Gad Elmaleh et Kev Adams. Les hashtags qu’elle a lancés (#GadElmalehOutOfNetflix et #M6GroupeRaciste) ont très bien marché, beaucoup d’articles ont relayé ça. L’objectif aussi c’est d’amener la polémique aux États Unis où Gad Elmaleh essaie de se lancer. Comme il le dit lui-même dans son sketch, il est en train de « gâcher 20 ans de carrière » avec cet humour raciste. En plus du caractère franchement raciste du sketch (le mélange d’éléments de plusieurs cultures différentes sous le qualificatif de « Chinois », le faux accent de Kev, le yellowface des danseuses et des comédiens – le pire c’est qu’ils sont conscients du racisme du sketch puisqu’ils le disent eux-mêmes, « c’est limite raciste », mais comme ça les fait quand même rire, c’est pas grave), on dénonce ici aussi le harcèlement déclenché par Gad Elmaleh contre la DJ Louise Chen qui avait critiqué le sketch lors de sa première diffusion. »

POUR ALLER PLUS LOIN : 
Vous pouvez suivre le CAD sur Facebook – Collectif Asiatique Décolonial 
Et sur Twitter : @AsiatDecolonial 
L'article "Les Roses d’Acier face au harcèlement policier" (sur lesoursesaplumes.info).
Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

 

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