Handicap + queer = crip

La vision française du handicap reste aujourd’hui encore trop conventionnelle et enferme ce dernier dans la sphère du médical. Le militantisme crip propose une version plus subversive du handicap, en s’appuyant sur des notions queer de performance du handicap, déconstruction des normes, désidentification positive… Décryptage.

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Le militantisme crip allie handicap et queer. © Camille Berberat

Le militantisme crip, développé par des personnes handicapées, se propose de sortir le handicap de ces carcans, et d’en offrir une conception beaucoup plus radicale. Issu des disability studies et des théories queer, le crip prend également ancrage dans le concept d’intersectionnalité. Le mot crip n’existe pas dans le dictionnaire, mais cripple signifie « estropié, boiteux, infirme, invalide », et est donc, à l’instar de queer, une réappropriation d’un mot stigmatisant. On peut également supposer que la consonance du mot fait référence à creep, utilisé dans les jeux vidéo/informatiques, pour désigner des petites bêtes bizarres, une forme de sous-espèce.

Crip versus disability studies

Le militantisme crip s’est construit pour une partie en réaction aux disability studies. Les disability studies, ou études sur le handicap en français, se sont développées dans les pays anglo-saxons beaucoup plus tôt qu’en France. C’est dans certaines universités étatsuniennes que démarre, dès les années 1960, le « mouvement des droits civiques pour les personnes handicapées » qui voit l’apparition d’un nouveau paradigme sur le handicap : celui du modèle social. Les disability studies vont en être le pan académique.

Cependant, pour certaines personnes handicapées, ces études, insuffisantes dans leur portée subversive et leur réflexion sur l’incohérence inhérente entre le handicap et nos sociétés contemporaines occidentales, reproduisent également toute une série d’oppressions vis-à-vis de personnes handicapées femmes, racisées, non hétérosexuelles et/ou non cisgenres. D’où la nécessité de créer un nouveau militantisme : le crip.

Déconstruire les normes

Ce militantisme va également voir le jour grâce au développement du queer dont certaines notions telles que celles de retournement du stigmate, de performativité, de désidentification et d’idéal régulateur vont permettre de repenser le handicap.

Le Queer se définit comme des pratiques controversées qui travaillent l’abjection et la honte pour les transformer en puissances d’action politique. C’est tout à fait cette démarche que l’actrice porno en fauteuil Loree Erickson met en avant dans son travail, où elle revendique une reprise de pouvoir sur son corps pour déconstruire les images stigmatisantes de personnes handicapées comme êtres asexués et asexuels.

Définition : La notion d'abject est essentielle dans la compréhension du processus de retournement du stigmate. Elle est utilisée chez Judith Butler pour parler de ce qui ne rentre pas dans les normes et est donc jugé illégitime, notamment en ce qui concerne les genres et les sexualités. Ce mot montre ainsi le rapport de pouvoir que les normes ont sur les personnes, poussant celles qui n'y correspondent pas dans un domaine d'abjection.

Performer son handicap

La notion de « performativité », que Judith Butler utilise pour expliquer comment les genres sont socialement construits peut parfaitement s’appliquer au handicap. Cela se voit notamment dans les handicaps non visibles où les personnes sont obligées de ‘sur-jouer’ leur handicap pour être prises au sérieux, devant ainsi le faire rentrer dans les codes socialement attendus du handicap.

C’est notamment ce qu’explique l’universitaire Anna Mollow dans ses récits de personnes ayant un handicap environnemental qui ne se voit pas. Ce type de handicap exclut celles et ceux qui en sont porteur·ses de la catégorie des personnes handicapées dans l’imaginaire collectif, bien qu’il ait de réels impacts sur leur vie.

La stratégie de la désidentification positive

D’autres concepts queer sont utilisés, comme celui de désidentification qui permet à une personne porteuse d’un élément socialement effrayant de développer des stratégies de survie pour négocier avec la sphère publique majoritaire. En se replaçant au cœur de représentations positives, la troupe d’artistes de Sins Invalid est un très bon exemple de désidentification opérée par les personnes handicapées. À travers ses spectacles, elle propose une autre image des personnes handicapées, empreinte de beauté, et source de désir dans le regard d’autrui.

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Les performances queer sont un moyen d’expression, mais aussi un outil militant. © Camille Berberat

Ce processus permet de redonner confiance en elles aux personnes handicapées, afin qu’elles puissent se reconnaître positivement dans le regard de l’autre, et qu’elles accèdent ainsi à une puissance émancipatrice leur permettant de s’affirmer en dehors des normes du système validiste. En allant au-delà du simple constat de la discrimination, il s’agit pour les membres de Sins Invalid de revendiquer le handicap comme flexible, multiple, synonyme d’autres rapports au monde tout aussi enrichissants, et comme un fabuleux outil subversif pour échapper aux diktats de la normalité.

Un idéal régulateur

La validité apparaît comme un « idéal régulateur », c’est-à-dire comme une identité socialement construite qui n’est en rien naturelle. Cette notion, reprise à Foucault, est utilisée par Judith Butler pour parler de l’hétérosexualité. Mais comme nous le prouve le théoricien crip R. McRuer, cela peut également s’appliquer à la validité puisque « la validité, même plus que l’hétérosexualité, reste largement considérée comme l’ordre naturel des choses, et non comme une identité spécifique. ».

Le handicap se construit au travers de normes qui excluent de la viabilité par l’application sur les corps d’une échelle de capacités ; ces conceptions validistes matérialisant les corps comme handicapés.

Le crip comme critique du queer

Cependant, ce lien entre théories queer et crip n’est pas toujours évident pour les théoricien·ne·s crip qui reprochent au queer une mauvaise considération de leur statut de personnes handis. Plusieurs professeures d’universités américaines, spécialisées en études féministes et de genre, disability studies, ou encore théorie du queer, se sont penchées sur le sujet.

À la lumière des arguments de Merri Lisa Johnson, on peut voir que certaines expériences prônées dans la vision queer, comme celle de défaillance, ne sont pas du tout bien vécues lorsqu’elles sont imposées par le handicap. Pour elle, la pensée queer ne prend absolument pas assez en compte les subjectivités crip, et notamment celles de personnes avec des troubles psychiques, et elle invite les théoricien·ne·s queer à « reconnaître le privilège validiste corporel/intellectuel comme un facteur tordant potentiellement leurs interprétations des textes parlant de la maladie et du handicap. »

La professeure Alison Kafer alimente également toute une réflexion sur le temps, mettant en avant le fait que le handicap y provoque un autre rapport qui n’est pas pris en compte dans le queer.

Les théories queer utilisent, de plus, tout un réseau de métaphores validistes qui exploitent les subjectivités minoritaires pour leur résonance métaphorique. La doctorante Sami Schalk met en avant le fait que les expériences corporelles qui servent de bases à la communication, proviennent d’expériences corporelles dominantes qui écrasent toutes autres possibilités. Cette domination s’appuie sur des expériences du corps prétendument universelles issues de la validité, et sur un schéma de pensée validocentrée.

Charlotte

POUR ALLER PLUS LOIN : 
Robert McRuer (2006), Crip Theory : Cultural Signs of Queerness and Disability 
Alison Kafer (2013), Feminist, Queer, Crip
Anna Mollow et Merri Lisa Johnson (2013), « DSM-CRIP », Social Text Online
Loree Erickson, « Femme Gimp »
 Sins Invalid, « Sins Invalid, An Unshamed Claim to Beauty in the Face of Invisibility » 

 

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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