Qu’est-ce qu’une série télé « féministe » ?

Le mot « féministe » est depuis peu devenu vendeur. Si le personnage principal d’une nouvelle série télévisée est une femme, l’étiquette « féministe » lui sera aisément attribuée. Mais qu’est-ce qui rend une série télé véritablement féministe ?

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La série The Handmaid’s Tale, diffusée à partir du printemps 2017, a été acclamée comme féministe. © Hulu (Allociné)

Pour déterminer si une œuvre de fiction est féministe, il faut déjà commencer par lui faire passer le Test de Bechdel. Pour le réussir, la série doit comporter au moins deux personnages féminins, qui s’adressent la parole, pour parler d’autre chose que d’un personnage masculin (par exemple la fin du monde). Cela peut paraître assez simple, mais figurez-vous que beaucoup de films ou séries télé avec des personnages principaux féminins, sont principalement centrés sur les relations amoureuses hétérosexuelles… L’exemple de Crazy Ex-girlfriend en est un assez frappant.

Des personnages féminins forts

Le deuxième critère c’est d’avoir des personnages féminins forts, complexes, fouillés et positifs. Les femmes ne doivent pas jouer uniquement des rôles de « méchantes ». Eh oui, on a un faible pour les personnages féminins « badass », comme les sœurs intrépides d’Orphan Black, l’infirmière juive Sarah dans A Place to call home qui remet tout le monde à sa place, Jessica Jones qui affronte ses traumatismes, ou encore les caractères de Taystee et Sophia dans Orange is the new black. Par contre, les héroïnes de Borgen, ou The good wife paraissent moins féministes, alors que ce sont des personnages de pouvoir, mais elles sont conservatrices.

Ces femmes nous paraissent souvent fortes, car elles se battent pour leurs droits, l’égalité avec les hommes. Claire dans Outlander remonte le temps de 200 ans en Ecosse et doit se confronter aux moeurs très patriarcales de l’époque. De la même manière, Midge, dans The Marvelous mis Maisel, affronte les obstacles pour exercer un métier d’homme : humoriste. Et c’est assez jouissif de la voir les tacler sur scène !

Des séries qui défendent les droits des femmes

Pour Monica Michlin, professeure d’études américaines contemporaines à l’université Paul Valéry – Montpellier, un autre critère peut aussi être pris en compte : « la question des représentations elles-mêmes, est-ce que dans l’univers du scénario elles se battent pour s’émanciper, gagner des droits ». En d’autres termes, si la série est politisée, elle gagne des points, mais si c’est un léger vernis marketing, on a du mal à être convaincu-e-s.

Avortement, violences conjugales, viols, harcèlements, combat pour l’égalité salariale, corps des femmes réduit à un utérus… les thématiques féministes ne manquent pas. Pour Monica Michlin, il faut bien sûr citer parmi les séries politisées The Handmaid’s Tale. « Cette dystopie, où le patriarcat a pris le pouvoir de manière explicite, montre les dérives de la religion, mais a aussi été reliée au mouvement #metoo et anti-Trump aux États-Unis », rappelle-t-elle. Parmi ses séries télé féministes préférées, la professeure cite aussi Westworld, où des femmes-robots sont exploitées pour satisfaire les fantasmes des hommes. Big little lies, est aussi mentionnée, car “les violences conjugales dans des milieux aisés sont peu montrées à l’écran et cette série fait aussi l’effort de représenter des femmes de classes différentes”.

Top 11 des séries télévisées féministes de la rédaction : Orphan Black, Orange Is the New Black, Jessica Jones, The Handmaid’s Tale, Vikings, Mad Men, Board City, Outlander, Masters of sex, Sense 8, Dear White People.

Faut-il absolument montrer autant de violence et de sexualité crue ?

Un débat est aussi apparu avec les séries télé à succès Games of Thrones et The Handmaid’s Tale : montrer autant de violences envers les femmes est-ce nécessaire ? « Certaines personnes disent que ces représentations violentes peuvent être intériorisées par les jeunes et avoir un impact négatif », souligne Monica Michlin. Leur banalisation sans contrepoids ne permet pas de porter une vision féministe qui s’attaque aux racines, au patriarcat. On constate la même incompréhension des fans d’Orange Is the New Black, face à la mort violente et tragique de Poussey, une lesbienne noire. Pourquoi ?

Outre la violence, il y a aussi un côté “cru” assumé dans certaines séries se revendiquant féministes. On ne compte plus les scènes de masturbation et de parties de jambes en l’air dans Girls… et on ne comprend pas toujours la finalité. Si la créatrice et actrice principale de cette série, Lena Dunham, a innové sur certains aspects, elle a aussi beaucoup déçu avec ses “Girls” blanches et privilégiées… et sa défense d’un coscénariste accusé de viol.

Des séries au potentiel féministe

Parmi les séries télé étiquetées “féministes”, figurent paradoxalement celles à ranger dans la catégorie “post-féminisme”. “Elles ne sont pas dans la revendication, mais font comme si les femmes vivaient dans une société égalitaire. Cela peut être une forme d’”empowerment”, où les femmes sont des exemples positifs de réussite”, concède Monica Michlin.

“Il serait impossible de voir un avortement dans Desperate Housewives, et même Girls ne l’a pas fait… Par contre Grey’s Anatomy a réussi à montrer plusieurs histoires de femmes victimes de violences, un avortement, le travail qui passe avant l’amour… Mais la série ne peut pas être entièrement féministe, car elle cible un large public et doit faire consensus”. Des séries comme The Bold Type, plus récente, misent sur un public “girly” en se positionnant comme féministe. Si certains épisodes abordent des questions intéressantes comme la sexualité féminine, la découverte de la bisexualité, ou encore le body-positif, le traitement reste léger, et les héroïnes, qui travaillent pour un magazine féminin de mode, un peu trop éloignées de nos réalités.

Mettre l’étiquette “féministe” sur chaque nouvelle série avec des femmes en personnages centraux, signifie sans doute que ce mot est devenu “bankable” et propice aux stratégies marketing. “Après la victoire de Donald Trump contre Hillary Clinton, le mouvement #metoo, le débat sur les écarts de salaires en Angleterre… Les questions féministes ont commencé à se faire une place dans l’espace médiatique, on s’habitue, comme pour le réchauffement climatique, à parler des effets, sans s’attaquer pour autant au problème : le patriarcat”, analyse Monica Michlin.

Les séries intersectionnelles

Si les séries sont féministes intersectionnelles, c’est un plus qu’on apprécie ! On attache donc de l’importance à la diversité des personnages dans les castings, qui ne doivent pas être tous blancs, hétéros, cis, valides, minces….

La série Orange Is the New Black montre des femmes aux origines et orientations sexuelles diverses, et dénonce notamment le racisme. Le manque de personnages racisés ou LGBTIQ+ dans l’univers des fictions peut nous rendre parfois moins exigeant sur le scénario. La série Dear White People, si elle s’est améliorée suite aux critiques sur le film éponyme, suscite tout de même de sérieuses réserves, notamment à cause de stéréotypes qu’elle véhicule et du survol des problématiques liées au racisme. Récemment on a pu avoir un petit coup de coeur pour Dietland, qui parle de grossophobie, mais la série n’a pas été prolongée. On peut se consoler en regardant de nouveau la série My Mad Fat Diary, même si elle reste trop courte et trop centrée sur les « mauvais moments » vécus par l’héroïne grosse. On peut aussi citer Sense 8, Pose, ou encore Las chicas del cable où les héroïnes prennent de l’audace d’épisode en épisode.

Enfin, on apprécie toujours un peu de sororité dans les séries télés féministes, Orphan Black est donc classée numéro 1 de notre top 10.

Et vous ? Dites nous quelles sont vos séries féministes préférées !

POUR ALLER PLUS LOIN :
→ Sur notre site Internet :
12 séries féministes à (re)découvrir pendant l’été
Sorcières, sages-femmes et infirmières : les femmes dans les séries télés
→ Sur Slate.fr : Femmes humiliées, violées, trucidées: ras-le-bol du «torture porn» dans les séries télévisées

Cet article a été publié dans le premier numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2018. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture, mais aussi une militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !). Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

2 commentaires sur « Qu’est-ce qu’une série télé « féministe » ? »

  1. Hello les Ourses !
    Moi j’ai adoré « Crazy ex girlfriend », que j’ai trouvé à la fois drôle et sensible (dans le bon sens du terme) sur beaucoup de points (notamment sur la psychophobie, la grossophobie, le slutshaming).
    En ce moment je regarde « Nola Darling n’en fait qu’à sa tête », c’est l’histoire d’une artiste noire pansexuelle et polyamoureuse. J’aime beaucoup, mais n’étant concernée par aucune des « caractéristiques » précédemment citées, je ne peux pas assurer qu’elle ne soit pas problématique. Elle me semble néanmoins correspondre aux critères que vous avez énoncés 😉

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