De Frida Khalo à Niki De Saint-Phalle, ces femmes qui se sont servies de l’art pour mener un combat

Bien qu’elles aient souvent été célébrées en tant que modèles ou encore muses inspiratrices, peu de femmes ont réussi à se faire une place dans l’histoire des arts. Pourtant, nombreuses sont celles qui ont réalisé un travail talentueux bien trop souvent méconnu du public.

Sculpture de Niki de Saint-Phalle, à Hambourg. © Sianourse

Pour beaucoup oubliées, ou mal comprises, elles restent souvent perçues comme non artistes tout court, dissimulées longtemps dans l’ombre de ceux qui les accompagnaient et auxquels les œuvres étaient parfois attribuées (pour ne citer que Camille Claudel ou encore Margaret Keane dont les œuvres au grand succès ont été attribuées pendant de longues années à leurs époux). Certes cette oppression sur la pensée féminine n’est pas l’apanage de l’art pictural et se retrouve dans tous les domaines, mais il est intéressant de noter que l’idée de la femme artiste jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle fait relativement figure d’exception. Même si au XXème siècle les femmes peuvent déjà prétendre à certains droits c’est encore trop souvent aux dépens de leurs relations avec la gente masculine qu’elles accèdent au marché de l’art.

« Le grand Art n’a pas de sexe » : voilà une phrase qui a longtemps permis d’éviter les débats sur la réalité existante de la lutte des femmes pour se faire une place dans un milieu dominé par des hommes. Pourtant au XXème siècle la situation du marché de l’art reste scandaleuse. Dénoncé en 1985 par un groupe de femmes artistes-activistes, son état des lieux en dit long : une exposition organisée au MOMA à NYC sous le titre « An international Survey of Painting and Sculpture » ne compte alors que 13 femmes sur 169 participant-e-s… En ressort donc que l’art – bien qu’il soit dit « non genré » – reste en grande majorité l’expression de la domination constante et perpétuée du mâle blanc, modèle patriarcal de notre société : ne retrouvons-nous pas le terme « chef » dans l’idée de chef-d’œuvre ?

C’est dans les années 1970, à travers une lutte acharnée, que les artistes femmes persévèrent à démanteler les clichés sociaux auxquels elles sont soumises, permettant à la génération suivante de se consacrer de manière moins contraignante et plus libre, plus amusée, avec plus de provocation et moins de souffrance liée à la soumission structurelle masculine, à la question de l’identité, du genre et de la sexualité.

Mais avant de devenir un combat existentiel et une prise de conscience collective, l’art, produit par des femmes, est d’abord perçu comme une sorte de rituel, devenu chez la plupart de ces artistes une sorte d’acte de guérison, de catharsis à travers métaphores organiques, représentations de la figure féminine, de son regard, de son identité en remettant en cause une vision trop aseptisée de son corps. Un corps est alors à la fois mutilé, déformé, érotisé, sensuel, maternel, sublimé, célébré, glorifié, multiple, mais aussi parfois absent. Sur la toile sont projetés parcours initiatiques, scènes intimes, passions, tabous, contradictions, violences : nombreuses expériences souvent traumatiques, perçues comme des épreuves, conflits et luttes personnelles, sont ainsi extériorisées sur la toile qui devient le cadre d’une intimité mises à nue, partagée, rendue publique.

Frida Kahlo un combat à travers l’intime

Il est intéressant de se pencher sur l’œuvre de l’une de ces femmes peintres encore très célèbre et admirée aujourd’hui : Frida Khalo. L’artiste mexicaine révoltée par les injustices sociales, luttant contre la domination masculine mais aussi contre le fascisme, peint ainsi plus de deux cents œuvres. Considérée comme surréaliste par André Breton, celle-ci refuse cette dénomination et cette volonté paternaliste réductrice de couver et catégoriser son art. Elle-même rejette son appartenance au mouvement surréaliste : « Je n’ai jamais peint de rêves. J’ai peint ma réalité. (…) J’ignorais que j’étais surréaliste avant que Breton vienne au Mexique et me l’apprenne ».

La figure de Frida Khalo a inspiré de nombreuxes street-artistes, ainsi que l’univers marketing. @Veroniki Thetis Chelioti on Unsplash.

Son œuvre, réel miroir de sa vie et de ses multiples douleurs, la représente à travers de nombreux autoportraits qui lui permettent certainement d’apprivoiser son intériorité et ses souffrances. Clouée chez elle par la polio pendant neuf mois durant son enfance, elle est, une dizaine d’années plus tard, victime d’un accident de la route qui engendre la fracture de plusieurs de ses vertèbres et la perforation de son abdomen. À la suite de ce tragique événement, elle subit de nombreuses opérations et hospitalisations. Elle devra ainsi tout au long de sa vie faire face à la difficulté de se mouvoir comme elle le souhaite et sera même amputée d’une jambe.

Mais d’autres traumatismes – liés notamment à plusieurs fausses-couches malgré son grand désir de devenir mère, au divorce, puis la mort de ses parents et aux nombreuses infidélités de son mari – le peintre Diego Rivera qui la trompe sans vergogne – viennent alimenter ses angoisses et le besoin de s’exprimer à travers la peinture. Celle qu’on appelle inlassablement “Mme Rivera”(malgré sa volonté de signer de son propre nom) lutte en permanence, contre la douleur physique mais aussi morale. Son art, véritable introspection du monde, repose ainsi sur la confrontation d’une réalité intérieure, d’ordre intime, et d’une réalité extérieure, d’ordre sociale.

Niki de Saint-Phalle – « Une monumentale nana »

Jusqu’à la moitié du XXème siècle, on trouve peu de femmes sculptrices, mise à part Camille Claudel et Louise Bourgeois. Ce domaine semble être majoritairement réservé aux hommes lorsqu’il s’agit de créer des œuvres de grandes envergures. Partant de rien, sans apprentissage technique, Niki de Saint Phalle, artiste franco-américaine, a pourtant su s’y faire une place et défier cette coutume en se battant pour défendre un art au féminin à travers une vision prométhéenne des valeurs égalitaires. Elle confie : « les hommes avaient le pouvoir et ce pouvoir je le voulais. Oui, je leur volerais le feu ». Ironiquement et symboliquement, elle décide de faire saigner ses toiles à coup de fusil. Le public est même invité à tirer sur ces ballons de baudruches emplis de « couleurs » qui éclatent et envahissent la toile immaculée. Ce geste symbolique phallique à travers laquelle la femme détient l’arme et le pouvoir est à l’époque perçu comme provocateur. Il surprend, choque et questionne mais permet à la jeune femme de sortir de l’anonymat et de conquérir un nouveau territoire.

Niki, au milieu des années 1960, se sert, elle aussi, de son art pour exorciser le mal-être qu’elle ressent et la vision terrible qu’elle peut avoir de l’homme après avoir été abusée par son père à l’âge de 11 ans. Elle réalise ainsi plusieurs sculptures, qui lui permettent de décrire ce qu’elle porte secrètement en elle. Les mariées cachent sous leur tulle un bric-à-brac d’objets suscitant une forme de malaise : poupées, objets, vêtements et jouets d’enfants…. C’est seulement après son mariage avec Tinguely que son œuvre se métamorphose pour se colorer sous les traits des Nanas, femmes géantes et opulentes qui transfigurent le corps de la femme. Elle invente une « femme amplifiée », forme de « nouvelle mère », de « déesse mère ». Dans ce travail se retrouve la volonté de confronter l’art du masculin de Jean Tinguely que tout oppose à la mise en exergue de « la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir ».

Les Guerilla Girls et le nerf de la guerre : entre art et activisme

Dans les années 1980-90, suite à la crise du marché de l’art, les combats menés plus tôt dans les années 1960 se prolongent. Dans l’idée d’aller encore plus loin et après le constat d’une mainmise masculine dans le milieu artistique, un groupe de femmes artistes anonymes voit le jour : Les Guerilla Girls. Afin de marquer les esprits, elles usurpent volontairement le nom de grandes artistes disparues et n’hésitent pas à jouer sur une apparence équivoque, affublées de masques de gorille (image de la virilité primaire et de la domination masculine) et portant jupes courtes, bas-résilles et hauts talons.

Exposition au Centre Pompidou en 2010. ©echoe69

Porte-paroles incontournables, elles défendent l’égalité des droits dans l’art et dans la société en partant du constat déjà évoqué plus haut et criant de vérité : seulement 5% des œuvres exposées au MET (Metropolitan Museum of Art) à New York, sont attribuées à des femmes. Leur travail s’oriente donc vers les problématiques qui gangrènent à l’époque les structures de la sphère artistique et prend en compte les dimensions politique et sociale de cette scène encore trop peu encline à laisser entrer en son sein de nouveaux visages et de nouvelles pensées. Féministes, se battant contre toute forme de discrimination et revendiquant ouvertement un autre reflet de celui de la culture blanche masculine, elles se lancent dans des performances dénonciatrices appuyées par de nombreuses statistiques et autres procédés utilisés dans le marketing avec humour et provocation : « A public service message from Guerilla Girls « the advantage of being a woman artist », « In the Met. Museum ? Less than 5% of the artists in the Modern At sections are women, but 85% of the nudes are female ». ou encore « Do women have to be naked to get involved ? ». L’art au féminin se fait donc polémique et politique.

L’art au service de la dénonciation

D’autres artistes, comme l’Autrichienne Valie Export, dénoncent le patriarcat. Cette dernière par exemple refuse toute forme de domination en s’inventant un nom, marquant ainsi son refus catégorique de l’héritage paternel ou conjugal : « je ne voulais porter ni le nom de mon père ni le nom de mon mari ; je voulais chercher mon propre nom ». À travers son travail, elle déconstruit ainsi l’image de LA femme et tente d’aborder les « stigmates de l’histoire, marque d’un esclavage passé » en rompant avec cette idée de « la femme comme bien de consommation ».

D’autres encore se servent de cette matière passée, douloureuse, comme Shirin Neshat, artiste iranienne contemporaine, qui thématise cette différence entre deux mondes : celui de la culture orientale et de ses origines, et celui de son pays de résidence, les États-Unis. Elle relate ainsi sa vision d’un monde féministe mis en relation avec un univers islamiste à tendance patriarcale, en évoquant le corps de la femme et son intimité superposé à des textes traditionnels en langue perse.

Quant à Mona Hatoum, artiste libanaise, qui a vécu un double exil, elle participe à cette envie de donner une vision globale de la situation géopolitique de notre planète et de partager son ressenti concernant certains événements durs à appréhender. Elle dénonce ainsi les conflits qui gangrènent les territoires à travers des installations imagées et parlantes telle que « Table de négociations ». Dans cette œuvre où l’artiste s’expose elle-même enveloppée dans une bâche couverte d’entrailles sanguinolents, elle exprime sa réaction face au massacre de milliers de réfugié-e-s palestinien-ne-s en 1982. Mais l’idée d’art comme expérience vécue, comme projection d’intimité existe toujours chez Hatoum. Aussi explore-t-elle un univers plus personnel et quotidien, celui des espaces familiers. Elle va même jusqu’à sonder son intériorité, au sens propre du terme, qui lui paraît étrangère et mystérieuse, en filmant un voyage à travers son propre corps à l’aide d’une caméra microscopique…

Au cours du siècle dernier, les formes et les mouvances évoluant en même temps que les mœurs et les esprits, et malgré une volonté de les déposséder de leur talent et de leur œuvre, plusieurs femmes, ont donc réussi à faire valoir leur regard sur le monde. Aujourd’hui, ayant acquis, pour certaines, une renommée internationale, elles ont laissé leurs empreintes dans des domaines variés allant de la photographie à la peinture en passant par le collage, la sculpture ou encore le cinéma, et influencent l’art du XXIème siècle sans s’encombrer de distinction genrée. Car, au fur et à mesure, le travail des artistes femmes a su se libérer de ses chaînes par un combat acharné en revendiquant le droit à une place aujourd’hui établie dans cet univers qui a été trop longtemps réducteur.

Ainsi, beaucoup d’entre elles ont pu acquérir la reconnaissance d’une perception et d’une sensibilité personnelle du monde à égalité de celle des hommes. Cependant la lutte reste nécessaire et de nombreuses artistes à travers le monde travaillent encore sur la libération de la parole et la question de la représentation de la femme dans l’espace, quel qu’il soit médiatique, politique, social. Les problématiques se sont simplement déplacées, ont muté pour prendre d’autres formes mais n’en sont pas moins violentes.

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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