Que peut-on demander aux grands-mères ?

Pour les vacances, pour le week-end, ou lorsque les petit-e-s sont malades, beaucoup de grands-mères sont une présence essentielle, et un véritable soutien, de la vie de famille. Mais que peut-on leur demander au juste ? Et leur en demande-t-on trop ?

Photo by Rod Long on Unsplash

Bon. Mon fils est encore malade. Il ne pourra pas aller à la crèche. Je ne pourrai pas aller au travail. Je suis au fond du trou.

C’est un sentiment que connaissent toutes les mères de jeunes enfants. La frustration de ne rien pouvoir faire d’autre que subir quelques jours un-e pauvre petit-e qui se sent mal. Et la colère sourde – c’est encore une fois sur moi que ça tombe, de rester coincée à la maison, de ne pas aller travailler, d’être contrainte à laisser mes projets en plan.

Alors, toujours, je pense à mes amies : celle-ci dont la mère habite dans la même ville, ou celle-là dont la belle-mère prend le petit dès qu’il tousse, et je les envie, ces amies. J’aimerais tellement que ma mère soit suffisamment près de moi pour pouvoir venir rapidement, j’aimerais tout autant que ma belle-mère soit à la retraite pour s’adapter aux aléas de ma vie de famille.

Mais pour ta grand-mère, c’était pire !

Et le plus souvent, je suis déçue, frustrée là-aussi, contenant une colère avec laquelle je cohabite particulièrement depuis que je suis devenue maman. Non, elles ne sont pas là, pas disponibles immédiatement, de bonne volonté mais sans la flexibilité que je rêve qu’elles aient.

Mais est-ce que c’est juste, de leur reprocher leur indisponibilité ?

Je suis tiraillée par des sentiments contradictoires. D’un côté, sachant pour leur en avoir parlé qu’elles aussi ont souffert de la solitude, de l’épuisement, du sentiment de n’être jamais à la hauteur que connaissent la plupart des mamans, je me dis qu’elles devraient accourir pour m’aider; d’un autre côté, je trouve normal qu’elles ne soient pas des baby-sitters toujours disponibles, et que je devrais être reconnaissante plutôt qu’insatisfaite. Je me sens coupable de demander que ces deux femmes, qui ont sacrifié une partie de leur vie à leurs enfants (toutes deux ont été femme au foyer), continuent à se sacrifier, à se faire passer au second plan, repoussant d’autant une liberté qu’elles auraient aimé avoir, peut-être, plus tôt. Cette culpabilité, c’est un peu l’intériorisation de ce qu’on entend souvent : tu te plains, mais pour ta mère et ta grand-mère, c’était pire !

Les grands-mères fonctionnent un peu comme des zones tampon, elles amortissent les difficultés d’être à la fois une femme qui travaille et une mère de famille en prenant sur leurs épaules une ou plusieurs des multiples charges de la vie de mère.

Alors, tout simplement, je me pose la question : que puis-je demander aux grands-mères de mes enfants ? Pour essayer de comprendre ces contradictions qui me pétrissent, j’ai voulu demander à des grands-mères comment elles considéraient leur rôle et leur implication – j’y verrai sans doute plus clair.

Une relation privilégiée avec son lot d’obligations

Pour les femmes interviewées, être grand-mère et être mère sont comme deux galaxies différentes. “Ça n’a rien à voir !“ À la mère les obligations, les contraintes, les galères, à la grand-mère ce qu’elle voit comme un “truc à part, indicible”, une relation privilégiée, très différente de celle qu’elle a eu avec ses enfants. On retrouve “la tendresse” qui s’est perdue avec ses propres enfants devenus adultes. En vivant près de petits, on retrouve son âme d’enfant, une certaine “fraîcheur”, une “envie de vivre”, pour Simone. Mais ce truc à part ne veut pas dire que devenir grand-mère soit un but, ni un accomplissement en soi.

Pour Jeannie, grand-mère d’un petit-fils, c’est plutôt un donné : sa fille a voulu un enfant, elle ne l’avait pas poussée à devenir maman, mais elle accepte et aime ce nouveau venu.
J’ai beaucoup aimé entendre dire que, de la même façon qu’on est mère à sa façon, on est aussi grand-mère à sa façon. Cela veut dire qu’Anne-Paule, à la retraite depuis un an et qui s’occupe beaucoup de deux de ses quatre petits enfants, ne sera pas “la grand-mère confiture”. Ce n’est pas son style : “ce n’est pas la grand-mère que je ne veux pas être, ce n’est juste pas moi”. Mais cela veut aussi dire qu’en fonction des circonstances, le rôle change : très présente pour certains petits-enfants, plus distante pour d’autres, ce n’est pas là qu’une question de volonté.

Pour plusieurs des grands-mères interviewées, elles font office de nounou plusieurs soirs par semaine, ou pendant les congés. Elles prennent aussi en charge une partie du travail domestique, courses, repas, lessives, organisation des loisirs ou des vacances des petit-e-s. Parce que toutes ont une conscience claire qu’elles restent mères (être grand-mère s’ajoute mais ne remplace pas) : on aide ses propres enfants et leur famille. On leur évite le coût du centre aéré, on leur offre une soirée en amoureu-se-x.

Mais là se joue une difficulté : pour continuer à être une mère qui cherche à répondre de son mieux au besoin de ses enfants, on doit s’adapter à leurs demandes. Certaines grands-mères souffrent ainsi qu’on les considère par défaut disponibles, ou que leur vie à elle soit considérée comme moins importante, passant au second plan. Annie ne veut pas “se faire bouffer la vie”, même si les moments passés avec les petits-enfants sont privilégiés. C’est une limite qui doit se trouver en tâtonnant. Ces femmes sont finalement sur le même fil que moi, à jouer aux funambules, entre deux vides : en demander trop aux mères, en demander trop aux grands-mères.

Alors, souvent, d’après ces témoignages, ce sont elles qui prennent les devants : elles proposent de s’occuper des petits-enfants car leurs enfants veulent les ménager. Iels savent au fond que leurs mères rendent service, avec leur bon cœur et leur bonne volonté. Et lorsque ce n’est pas le cas, lorsqu’on n’offre que des cadeaux ou un temps chronométré, alors souvent, les enfants se tournent vers d’autres solutions.

Plus simplement, comme on me l’a dit : lorsque les grands-mères ne veulent pas s’occuper de leurs petits-enfants, elles ne le font pas. Ne te sens pas coupable de demander : si ta mère ne peut pas, elle te le dira tout simplement !

Un levier d’égalité entre hommes et femmes ?

Alors je devrais me sentir libérée. Pourtant, j’ai remarqué en conduisant ces entretiens que ces femmes ne se sont pas toujours interrogées sur ce qu’elles ont vécu en tant que mère. Elles portent sur cette vie de mère qui travaille qu’elles ont eue et que j’ai maintenant, un regard souvent sans jugement : elles faisaient tout, elles ne demandaient d’aide à personne, elles géraient, se débrouillaient, galéraient. Il y avait bien un mari, mais on ne lui en demandait pas trop. Elles ne sauraient dire, encore aujourd’hui, pourquoi c’était injuste.

Beaucoup de ces grands-mères m’ont parlé du fait que le grand-père s’impliquait, alors qu’il avait souvent été totalement absent en tant que père. Qu’il n’avait pas vu, pas voulu comprendre ce que son absence signifiait pour sa femme. Ayant plus de temps désormais, prenant plus de temps, il peut devenir une part intégrante de la famille, et non une option. Le grand-père s’occupe ainsi des repas, ou des sorties, il a lui aussi une relation, ce qui fait que la relation entre la grand-mère et les petits-enfants est davantage choisie que subie. Annie, grand-mère de deux petites-filles de deux et quatre ans, raconte aussi que les petits-enfants sont une nouvelle étape, une nouvelle aventure pour le couple.

Les femmes interrogées ne se posent donc pas nécessairement la question de savoir si ce qu’on leur demande en tant que grand-mère est un poids, une injonction, peut-être parce que ce qu’elles sont en tant que grand-mère est plus proche de ce qu’elles auraient dû être en tant que mères dans une société égalitaire. Mais Annie a parfaitement conscience que le rôle qu’elle a correspond à un vide sociétal : “quand je veux aider ma fille, c’est aussi de la solidarité entre femmes : car la société n’aide pas les femmes qui veulent être investies dans leur travail. Je veux donc remplacer les failles de la société. Ce serait un échec pour moi si ma fille ne pouvait être mère et être pleinement investie dans son travail à la fois.”

Car pour revenir à mon fils malade, il y a une évidence qu’il ne faut pas cacher derrière la solidarité féminine ni derrière le lien mère-fille. On a autant besoin des grands-mères parce que le père ne s’implique pas à part égale dans les tâches du foyer.

Dans la plupart des familles, tout le monde choisit son degré d’implication : le père choisit combien de temps il veut être avec son enfant. Les oncles et tantes, les grands-mères et grands-pères. Il n’y a qu’une seule personne qui en porte tout le poids, qui ne choisit pas : moi, la mère.

Et tant qu’on n’aura pas avancé réellement là-dessus, les mères féministes continueront à se sentir un peu coupables de demander à leur mère, solidarité de galériennes, minée mais nécessaire.

Héloïse Simon, Ourse bipare

Cet article a été publié dans le deuxième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2019. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

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Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

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