La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir, de Marie-Cécile Naves : penser une gouvernance plus inclusive et solidaire

L’ouvrage de Marie-Cécile Naves, politologue et chercheuse à l’IRIS, publié chez Calmann-Lévy en octobre 2020, propose d’envisager le féminisme comme une nouvelle manière de gouverner. Un livre innovant, résolument optimiste, qui repense la démocratie par le prisme du genre.

Unsplash. Women’s March, New York, Etats-Unis, 2018. Le slogan “Grab em by the midterms” (littéralement “attrapez-les par les élections de mi-mandat”) est une référence aux propos de Donald Trump datant de 2005. Il se vantait de pouvoir faire ce qu’il voulait des femmes, y compris les “attraper par la chatte”, grâce à sa notoriété : “When you’re a star they let you do it. You can do anything… Grab them by the pussy. You can do anything” (“Quand vous êtes une star, elles vous laissent faire. Vous pouvez tout faire… les attraper par la chatte. Vous pouvez tout faire.”)

Le pouvoir prédateur 

Marie-Cécile Naves commence par rappeler que le patriarcat est parmi les structures de domination et d’inégalités les plus partagées et les plus résistantes dans le monde. Elle reprend la définition de Carol Gilligan et Naomi Snider : il s’agit d’un « système de règles et de valeurs, de codes et de lois visant à spécifier la manière dont les hommes et les femmes doivent se comporter et être au monde » (Pourquoi le patriarcat ?, Paris, Climats, 2019, p.15). Dans le système patriarcal, aux hommes le pouvoir, aux femmes la sujétion. Au nom d’une biologie sacralisée (la complémentarité naturelle des sexes), les femmes sont exclues du droit, de la sphère publique, des ressources. Alors que la société industrielle et capitaliste moderne est construite sur les bases d’un principe de prédation sur les autres et la nature, le féminisme serait un moyen de dessiner les contours d’un nouveau moment émancipateur et de promouvoir le projet politique d’un monde durable. La lutte contre les inégalités liées au genre est perçue comme une ressource pour une contestation élargie, une articulation de toutes les indignations, toutes les désobéissances. 

L’autrice délimite les contours du pouvoir prédateur. Reprenant l’analyse d’Eric Fassin, qui définit la période actuelle comme un « moment néofasciste du néolibéralisme », elle se penche sur plusieurs dirigeants (notamment Trump, Bolsonaro et Orban) et sur leur utilisation de la rhétorique de la virilité, de la préservation d’un « mode de vie », sur les nombreuses entraves aux droits des femmes, des lesbiennes, des gays, des personnes transgenres et la criminalisation des immigré-e-s, montrant que la prédation se niche à la fois dans la politique et dans le discours. Cette prédation est également caractérisée par des attaques contre la science, la recherche et particulièrement la défense de l’environnement. La mise en danger de soi et des autres est considérée comme une marque de virilité, l’exploitation des ressources comme la caractéristique d’une nation combative, capable de dompter de grands espaces, alors que la défense de l’environnement et la prise en compte de la souffrance animale sont associées à des approches « féminines », comme le montre l’exemple de Greta Thunberg, raillée pour son inexpérience, son hystérie, son apparence physique (souvent à la place d’un débat de fond). Enfin, les pouvoirs prédateurs partagent l’obsession « anti-genre » : défense des valeurs traditionnelles (mariage hétérosexuel, famille), peur irrationnelle que chacun-e puisse choisir son genre. En découle une politique qui va à l’encontre des droits des personnes transgenres1. On y fustige ce qu’on nomme la « théorie du genre »2

Comment définir le pouvoir féministe ?

A l’inverse de ce pouvoir prédateur se trouve un projet politique émancipateur, celui du féminisme. Son histoire est longue : le combat pour le droit de vote, puis pour la liberté sexuelle et pour la maîtrise de son propre corps, suivi des questionnements sur le genre (notamment grâce aux travaux de Judith Butler), l’intersectionnalité, grâce aux apports du Black Feminism, et enfin le mouvement #MeToo, défini comme un quatrième temps, qui « finit de mettre en cause le principe du contrat sexuel implicite entre les femmes et les hommes, à savoir le pouvoir sexuel, non réciproque, des hommes sur les femmes » (p.73-74). La complexité et la richesse des débats au sein du mouvement féministe sont gages de démocratie : la controverse est l’essence même de la démocratie. 

L’intersectionnalité apporte une nouveauté épistémologique. Il ne s’agit pas d’un concept abstrait, mais d’un outil construit à partir des expériences individuelles et collectives, traversées par des rapports de pouvoir complexes. Les féministes ont montré qu’il était important de formuler les problèmes en s’appuyant à la fois sur les compétences des intellectuel-le-s mais aussi des militant-e-s, de la population. Par exemple, les concepts de « charge mentale », de « féminicide » sont des expressions nées du terrain. Le Black Feminism aux Etats-Unis a montré que les femmes noires se sont en partie émancipées du patriarcat avant les Blanches parce qu’elles ont travaillé plus tôt et ont une longue tradition d’engagement communautaire. 

L’intersectionnalité permet une meilleure prise en compte des inégalités et discriminations socio-économiques et fondées sur l’origine et la couleur de peau. Il s’agit d’un féminisme plus inclusif en termes d’approches, de sujets, d’actrices et acteurs, qui est capable de s’agréger à d’autres types de revendications de transformation politique et sociale. Féminisme qui met en évidence l’importance du croisement des différents types de domination et d’inégalités.

La définition de la « diplomatie féministe » n’est pas figée. Il s’agit à la fois d’axer une partie de la politique étrangère des pays sur les droits des femmes, mais aussi d’analyser et prendre en compte la dimension genrée et intersectionnelle des sujets d’un agenda :  la justice sociale, la lutte contre les inégalités et toutes les formes de violence, la protection de l’environnement. La « diplomatie consciente du genre » peut être envisagée comme un laboratoire social du changement : changement de paradigmes pour les politiques publiques rompant avec les hiérarchies gérées, promotion d’une croissance inclusive et durable pour toutes et tous, implication des populations et corps intermédiaires. Il est crucial d’affirmer la nécessité des « lunettes de genre », car lorsque les politiques sont neutres, elles favorisent en réalité le masculin au sens traditionnel, comme le montre l’exemple des pathologies sous-diagnostiquées chez les femmes en raison des stéréotypes (Catherine Vidal, Muriel Salle, Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ?, 2017). 

L’autrice note la difficulté d’ouvrir le débat à la parole et aux voix féministes. La domination patriarcale est caractérisée par le contrôle du discours, le refus de partage de l’espace public, par un pouvoir qui se joue dans l’injonction au silence et dans l’intériorisation de cette injonction par les victimes du système d’oppression ; « Se voir privé-e de voix, c’est se voir signifier qu’on n’appartient plus au monde commun, qu’on n’est plus reconnu-e comme l’un-e de ses membres » (p.104)

Reprenant la définition d’Habermas de l’espace public comme une condition de possibilité de la vie démocratique moderne (L’espace public, 1988), elle analyse la multiplication récente des essais, des témoignages, des romans, des podcasts, des émissions de radio, l’utilisation des réseaux sociaux comme tant de moyens de reconquérir l’espace public. Cette nouvelle interprétation du réel que la parole féministe permet est aussi un moteur de création ; l’exemple du female gaze (Iris Brey, Le regard féminin. Une révolution à l’écran, 2020) met en évidence le fait que des regards qui se prétendent universels s’appuient en réalité sur des stéréotypes de genre et réduisent le champ des possibles en matière artistique et littéraire.

Le rapport à la violence est un des critères définissant le type de régime politique. Les régimes nationaux-populistes sont caractérisés par un surjeu de la masculinité, par une virilité théâtralisée. L’enjeu nationaliste rejoint celui du genre : la virilité dominatrice s’allie à la défense de l’authenticité du pouvoir blanc. Cela se traduit en termes rhétoriques par l’insulte (souvent misogyne), le harcèlement verbal, le refus du débat, la méfiance à l’égard des contre-pouvoirs comme la science ou la presse. On trouve également chez les leaders l’essor des fake news et la construction de son propre récit, dans l’iconographie, dans la mise en scène, qui traduisent un refus du langage, une absence de civilité, l’impossibilité de la conversation car la figure de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice légitime est détruite. Tout contribue à l’idée que le lien social doit s’appuyer sur le ressort de la violence. On suppose que l’autre peut et doit être détruit, et qu’on est relié à cet autre uniquement négativement.

Le féminisme propose une alternative à cette violence. Le projet n’est pas d’affirmer l’existence d’un leadership au féminin, selon lequel les femmes dirigeraient autrement que les hommes et auraient toutes la même manière de gouverner, ce qui serait une vision essentialiste et reposerait sur une confusion sexe/genre. D’ailleurs, un marché s’est développé autour d’un pseudo “management au féminin”, reposant sur une biologisation des femmes et une récupération capitaliste, dans lequel les femmes sont renvoyées à leurs qualités prétendument naturelles, maternantes, empathiques, les enfermant dans des stéréotypes de genre. 

Au contraire, Marie-Cécile Naves prend l’exemple de plusieurs femmes dans le monde politique, comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Emma González qui a organisé des grèves lycéennes contre le libre port d’armes et a créé le mouvement non violent March for Our Lives à la suite de la tuerie dans son lycée en Floride. Ces femmes sont les visages d’un style politique qui n’est pas aveugle face aux questions de genre et s’écarte des stéréotypes de genre dans la posture. Elles marquent la rupture avec la rhétorique de force et de domination, mais également un refus de la docilité. Leur style politique est combatif et coopératif, déterminé, ambitieux et soucieux de prendre en compte les expériences vécues. 

Le féminisme pour penser, agir, inclure

La question est alors la suivante : comment imaginer un pouvoir inclusif et solidaire, un pouvoir « de » et « avec » plutôt qu’un pouvoir « sur » ?

Il s’agit d’abord d’inverser la définition de la force. S’opposer au patriarcat, c’est refuser sa violence pour construire d’autres interactions. Le féminisme aide à penser toutes les interactions. Il valorise les liens minuscules, quotidiens : ainsi les métiers du care sont traditionnellement effectués par les femmes dans l’espace domestique comme dans le monde professionnel, car les femmes sont invitées à répondre aux besoins des autres et à négliger les leurs ; renverser l’ordre des valeurs, ce serait par exemple proposer une meilleure considération du fait de prendre soin des autres avec les activités que cela recouvre, ce serait inverser un ordre social qui place au sommet la domination et la concurrence. 

Ce n’est pas une question de genre, d’hommes ou de femmes au pouvoir : l’exercice du pouvoir par les femmes peut être oppresseur. C’est une question de genre, « dans le sens de la construction genrée ou dégenrée du politique et de la politique. Un pouvoir constructif, positif, inclusif, entendu comme développant la capacité d’agir, les aptitudes de toutes et de tous peut inversement être incarné par des hommes comme par des femmes. » (p.237)

Il faut ensuite comprendre et gérer les crises de manière collective, ce qui nécessite l’ouverture de l’espace public à des voix jusque-là inaudibles, aux voix de celleux qui en étaient exclu-e-s. L’existence de « contre-publics » (Nancy Fraser) est un enrichissement et permet l’ouverture du regard. Le féminisme permet d’avancer vers un nouveau modèle démocratique : la discussion démocratique consiste à convaincre l’autre par l’argumentation au lieu d’essayer de la/le dominer, de lui imposer son point de vue. Cela implique de repenser les espaces de parole qui ne seraient plus réservés à une minorité cultivant l’entre soi mais à des visions plurielles de la réalité.

Ainsi, le féminisme, qui repose sur un objectif d’universel s’appuyant sur la pluralité des expériences, des priorités, aide à penser une nouvelle philosophie morale : il s’agit d’une force politique pour « faire monde », réinventer le pouvoir, renouveler la politique et le politique par le genre. Le projet porté par le livre peut être résumé ainsi : 

« C’est un projet de société que le féminisme propose, depuis plus d’un siècle : plus coopératif, plus égalitaire, plus à l’écoute. Le but n’est pas de séparer mais au contraire de consolider les liens sociaux, en prenant acte de nos interdépendances, en prenant garde de nous reconnaître pour nous réconcilier. » (p.113)

La mobilisation de nombreux exemples tirés de l’actualité, des références critiques et philosophiques assure l’efficacité de l’argumentation. Cet ouvrage clair, accessible et synthétique, reprend les textes marquants de la pensée féministe : Olympe de Gouges côtoie Elsa Dorlin, bell hooks, Gloria Steinem, Judith Butler ou Mona Chollet. Il permet de clore l’année en offrant un retour sur les bouleversements des années 2010-2020 (montée des néo fascismes, dérèglement climatique, mouvement #MeToo…) et proposant une alternative pleine d’espoir pour 2021… et après.

La démocratie féministe. Réinventer le pouvoir, Marie-Cécile Naves, Calmann-Lévy, octobre 2020, 18€50.

1 voir dans l’Amérique de Trump la Bathroom Bill ou la décision d’autoriser les personnels de santé à refuser de pratiquer certains soins par conviction religieuse.

2 Pour ne donner que quelques exemples : le parti Droit et justice arrivé en Pologne en 2015, transforme l’année suivante les cours d’éducation sexuelle dans les écoles, les renommant « cours de préparation à la vie de famille » et les confiant aux enseignants en religion. En Hongrie, en 2018, Orban ordonne que les gender studies soient retirées de la liste des diplômes jouissant d’une accréditation officielle. En 2017, l’effigie de Judith Butler est brûlée à Sāo Paulo, puis en avril 2019, Bolsonaro confirme vouloir supprimer les subventions publiques destinées aux études de sociologie et de philosophie car elles n’offrent pas de « retour sur investissement », son ministre de l’éducation, Abraham Weintraub, estimant par ailleurs qu’un « marxisme culturel » avait cours dans les université et qu’il était préférable de privilégier une « logique gréco-romaine » et des « valeurs judéo-chrétiennes ».

Pour aller plus loin :
– le site de Marie-Cécile Naves qui recense ses interventions dans les médias, ses conférences, ses articles 
– deux interviews : celle-ci, chez France Culture, par Caroline Broué, et celle-là, chez Sorocité, par Charlotte Arce
– en mars 2018, elle était l’invitée de l’émission La Grande Table sur France Culture pour parler de l’Amérique de Trump, “old white man”, qu’elle analyse également dans son livre Trump, la revanche de l’homme blanc

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