Les femmes artistes à l’honneur au Centre Pompidou et au Musée du Luxembourg

Avec la réouverture des lieux de culture, les Ourses sont allées visiter deux expositions qui mettent en valeur le rôle des femmes dans les arts : la naissance du combat des femmes peintres entre 1780 et 1830 au Musée du Luxembourg et les femmes artistes dans l’art abstrait au Centre Pompidou.

Marie-Gabrielle Capet, Scène d’atelier (détail). 1808, huile sur toile. 
Photo de Clara Joubert

“Peintres femmes, 1780-1830. Naissance d’un combat” au musée du Luxembourg (du 19 mai 2021 au 4 juillet)

Dans une courte exposition, le Musée du Luxembourg dresse un panorama de l’affirmation des femmes en tant qu’artistes entre 1780 et 1830 en France, partant de l’admission en mai 1783 à l’Académie Royale de peinture d’Elisabeth Vigée Le Brun et d’Adélaïde Labille-Guiard. Cette admission crée la controverse et déclenche des débats ; le nombre d’académiciennes est en conséquence limité à quatre.

Avec la Révolution, c’est la naissance du premier salon libre en 1791 et l’abolition de l’Académie Royale de peinture en 1793. Les femmes ont le droit d’exercer professionnellement, et d’une trentaine après la Révolution, elles passent à deux cents en 1820. 

On y découvre également la manière dont ces artistes croisent engagement démocratique et activité artistique. Ainsi, Marie-Geneviève Bouliard a une activité révolutionnaire et intègre la Commune générale des Arts (1790-1793) pour lutter contre les institutions artistiques de l’Ancien Régime. Elle y voit également l’occasion d’affirmer son statut d’artiste. Elle se peint ici en Aspasie, courtisane cultivée et influente de Périclès, stratège et homme d’État athénien du Vème siècle avant notre ère.

Marie-Geneviève Bouliard, Autoportrait en Aspasie. 1794, huile sur toile.
Photo de Clara Joubert

A partir des années 1780, on s’éloigne du modèle de transmission familiale ; la bourgeoisie, qui s’approprie les signes de distinction des classes privilégiées, encourage ses filles à suivre des cours de peinture dans des ateliers, malgré leur interdiction, pour se constituer un capital symbolique et matrimonial. Ces ateliers leur donnent une légitimité en tant qu’artistes et leur permettent de se constituer un réseau. 

Dans les Salons, entre 1790 et 1820, le nombre d’exposantes augmente, et leurs origines sociales se diversifient. Toutefois, les artistes femmes s’exposent à un taux de refus plus important, restent issues de la bourgeoisie, et ont tendance à se cantonner aux scènes de genre, aux portraits et aux petits tableaux, ce qui permet une mutation du marché de l’art car on s’éloigne des tableaux à visée didactique, favorisés par les hommes car jugés plus nobles.

Enfin, la dernière salle offre un bref aperçu du travail des copistes : de nombreuses femmes s’adonnent à la copie, travaillant aux côtés des hommes dans les galeries du Louvre. On découvre ainsi les peintures de Marie-Victoire Jaquotot, nommée “Peintre sur porcelaine du Roi” en 1817 : elle affirme son statut en exploitant le procédé de la copie sur plaque de porcelaine, en imposant des choix de travaux, des prix exorbitants et même le décrochage d’oeuvres du Louvre pour travailler chez elle. Elle était perçue comme l’égale de Raphaël par ses contemporain-e-s. 

Marie-Victoire Jaquotot, La Sainte Famille (d’après Raphaël). 1822, peinture sur porcelaine.
Photo de Clara Joubert

“Elles font l’abstraction” au Centre Pompidou (du 19 mai 2021 au 23 août)

L’exposition revient sur le rôle des femmes dans une histoire de l’abstraction qui s’étend de la fin du XIXème siècle aux années 1980 et met en scène les œuvres de près de 110 artistes femmes. Tout en mettant en évidence leurs apports, elle interroge l’invisibilisation de ces artistes ou leurs propres revendications relatives au genre : quand certaines se réclamaient d’un “art féminin”, d’autres préféraient se définir au-delà du genre. 

Le musée propose un parcours chronologique, partant du spiritualisme des années 1850 et des œuvres d’Hilma Af Klint, peintre suédoise précurseure de l’abstraction symboliste. On trouve ensuite les oeuvres de Sonia Delaunay-Terk, la femme de Robert Delaunay, un autre artiste au profit duquel elle a souvent été effacée. Elle refusera toujours d’être définie comme une “femme artiste”.

Sonia Delaunay-Terk, Prismes électriques (détail). 1914, huile sur toile. 
Photo de Clara Joubert

On découvre également le travail des Russes d’avant-garde, redécouvertes en 2000 seulement lors d’une exposition au Guggenheim de Berlin ; de Vanessa Bell, soeur de Virginia Woolf et figure clé du Bloomsbury Group, qui utilise notamment le procédé du collage, considéré aujourd’hui comme une contribution à la fondation de l’abstraction issue d’une pratique des arts décoratifs ; ou encore l’apport de Carlotta Corpon, artiste américaine qui met en place un enseignement de « photographie créative” à la Texas Woman’s University en 1935, incitant l’utilisation de modulateur de lumière, de miroirs, de papiers découpés, de prismes… De nombreuses artistes bénéficient de cet enseignement et leurs œuvres témoignent de l’importance des innovations issues du New Bauhaus. L’exposition met aussi en lumière le travail de Janet Sobel, artiste américano-ukrainienne autodidacte appartenant à la mouvance de l’expressionnisme abstrait, qui est considérée comme ayant inventé le dripping (technique picturale consistant à laisser goutter ou projeter de la peinture sur une toile). Elle expose chez Peggy Guggenheim en 1944, où Jackson Pollock découvre son travail, et notamment la technique du dripping qui deviendra sa marque de fabrique ; il s’en inspire grandement jusqu’à l’éclipser de l’histoire de l’art…

L’exposition souligne également la nécessité de sortir d’une vision centrée sur l’Occident et explore l’apport d’artistes chinoises, libanaises, cubaines ou coréennes. Elle propose notamment le travail de Wook-kyung Choi, artiste coréenne qui a dénoncé une société dominée par les hommes et est une de seules figures à s’exprimer par l’expressionnisme, celui de l’artiste libanaise Salouda Raouda Choucair (1916-2017) qui propose de fusionner des éléments typiques de l’abstraction occidentale et de l’esthétique islamique, ou encore de Carmen Herrera, née à La Havane en 1915, et qui bénéficie de sa première exposition personnelle au Whitney Museum de New York en 2016 après avoir essuyé des refus parce que c’est une femme. Elle travaille sur l’abstraction géométrique fondée sur un contraste limité de couleurs.

Carmen Herrera, Sans titre. 1947-1948, acrylique sur toile.
Photo de Clara Joubert

Le musée propose, enfin, une perspective plus historique et théorique. On apprend notamment qu’en 1963, le Women’s Liberation Movement marque le début de la seconde vague féministe aux Etats-Unis. Le groupe WAR (women artists in revolution) est créé en 1969. En 1972, la A.I.R Gallery, dédiée à la présentation d’artistes femmes, est fondée à Brooklyn. C’est également le moment où l’on commence à s’interroger sur la domination masculine dans le monde de l’art : Linda Nochlin publie un essai dans la revue ARTnews en 1971, intitulé “Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?”. Elle explique pourquoi et comment, depuis la Renaissance, le monde de l’art et son fonctionnement ont exclu les femmes. La même année, une exposition est organisée par Lucy Lippard au Aldrich Museum of Contemporary Art (Connecticut, Etats-Unis) : “26 contemporary women artists”. 

Cet apport théorique ainsi que la richesse et la variété des œuvres exposées par le Centre Pompidou donnent à cette exposition un peu plus d’envergure qu’à celle du Musée du Luxembourg. Toutefois, cette dernière met parfaitement en lumière les enjeux autour de l’émancipation progressive des femmes artistes durant la Révolution. Les deux expositions, complémentaires par leurs approches et par les périodes traitées, soulignent que, si les femmes sont encore si peu présentes dans le récit de l’histoire de l’art, c’est parce que ce récit est écrit par des hommes, par ailleurs bien souvent occidentaux, élitistes et misogynes, et parce qu’elles ont eu à faire face à la domination masculine et aux interdictions qui entravaient leur réussite. Les expositions invitent à cesser de comparer les travaux des artistes femmes à ceux des hommes pour montrer qu’elles “sont tout aussi importantes” : il ne s’agit plus de prendre le travail des artistes masculins comme référence, mais d’interroger les processus de mise à l’écart et d’invisibilisation, vieux de plusieurs siècles, qui sont à l’origine de la domination masculine dans le monde de l’art.

Pour aller plus loin :

– la visite d’exposition au Centre Pompidou en vidéo, ainsi qu’un parcours audio qui propose, dans une série de podcasts de quelques minutes, un focus sur certaines artistes et un retour sur quelques mouvements de l’abstraction

– la conférence de présentation de l’exposition du Musée du Luxembourg

– le collectif Georgette Sand travaille notamment sur l’invisibilisation des femmes dans l’histoire, avec un Tumblr dédié à des figures de femmes invisibilisées et la publication en 2017 de Ni vues ni connues, 75 portraits de femmes, dont des artistes, qui ont marqué l’histoire sans que l’on s’en souvienne

– un cours en ligne gratuit du Centre Pompidou, “Elles font l’art”

– le livre Petite histoire des Artistes femmes, de Susie Hodge, publié en avril 2021. A travers 60 œuvres, il évoque l’invisibilisation des artistes femmes malgré leurs contributions.

– l’article “Artistes femmes ni muses, ni soumises” de Myriam Boutoulle  

– le podcast “Vénus s’épilait-elle la chatte ?”, sur la domination masculine et occidentale dans le monde de l’art. 

2 commentaires sur « Les femmes artistes à l’honneur au Centre Pompidou et au Musée du Luxembourg »

  1. Il est vrai que les artistes femme n’ont pas souvent pas été reconnue de leur temps et qu’elles été souvent les petites mains dans l’ombre de « grands » artistes masculins qui parfois ne touchaient même pas une seule fois à l’oeuvre mais la signer tout de même.

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