Le militantisme féministe sur Tiktok

Dans l’imaginaire général, TikTok est une application de vidéos que les adolescent-e-s utilisent pour se divertir. Pourtant, de plus en plus de militant-e-s féministes s’en emparent pour défendre leurs idées. Quels sont les enjeux et les problématiques du militantisme féministe sur TikTok ? Témoignages.

Le concept en bref :

Photo de Ron Lach sur Pexels.com

Lancée en 2016 par l’entreprise chinoise ByteDance, l’application pour smartphone Tik Tok permet de regarder et produire des vidéos de 3 à 60 secondes. Les filtres, stickers et effets visuels ou sonores mis à disposition permettent aux utilisateurices d’exprimer au maximum leur créativité dans le montage vidéo. Du playback au challenge de danse, de la vidéo informative au témoignage personnel, on trouve des tiktoks sur tous les sujets et sur tous les tons. L’interface est totalement personnalisée et l’onglet « Pour toi » permet de découvrir à l’infini de nouveaux contenus sélectionnés en fonction de ce que vous regardez, aimez et commentez le plus. Très addictive, l’application séduit un public de plus en plus important chaque jour et compte aujourd’hui 11 millions d’ utilisateurices en France. 

TikTok est une application conçue pour favoriser les challenges collectifs. Ainsi, on parle de trend quand une vidéo tendance est reprise par un grand nombre de TikTokeureuses. L’idée est de reproduire la danse, le son ou la mise en scène de la vidéo originale dans son propre clip, soit pour y rester le plus fidèle possible, pour en faire soit une parodie soit une critique. Le trend peut ainsi devenir un excellent outil de diffusion massive de contenu militant.   

Ainsi, des trends féministes émergent régulièrement :

  • « Me dancing to » : en 2019, des victimes d’hommes toxiques improvisent des chorégraphies en se servant comme fond sonore de messages vocaux problématiques envoyés par ces derniers. « Be a lady they said » : en 2020, les TikTokeureuses se mettent en scène pour illustrer les paroles du célèbre texte « Be a lady they said », critiquant les injonctions contradictoires faites aux femmes dans la société.
  • « 97% » : au début de l’année 2021, une étude britannique a révélé que 97% des Anglaises entre 18 et 24 ans ont été victimes de harcèlement sexuel. Ce chiffre est repris dans des vidéos de jeunes femmes mettant en scène leur appartenance à ces « 97% ».

Le pouvoir d’émulation collective de ce réseau social est fort et c’est pourquoi certain-e-s utilisateurices ont saisi l’opportunité de diffuser un contenu militant et féministe.

Quelle réalité en France ? 

Afin de mieux comprendre comment s’organise concrètement le militantisme féministe en France sur TikTok, je m’appuie sur les témoignages de trois TikTokeur-euse-s. Si iels proposent tou-te-s un contenu féministe, iels ont chacune un parcours et un profil différent. Pour les nommer, je me réfère aux pseudos qu’iels utilisent sur l’application.

  • Batchayacandice a commencé à publier des vidéos dans le simple but de s’occuper pendant le confinement du printemps 2020 et a su toucher un large public avec ses prises de positions. En tant que femme noire, elle aborde régulièrement les thèmes du féminisme et du racisme. 
  • Endolorixx produit du contenu sur TikTok depuis mai 2020. À 19 ans, iel est déjà très engagé-e en tant qu’activiste féministe queer et dénonce régulièrement la grossophobie sur les réseaux sociaux. 
  • Olympe Rêve propose aux jeunes filles un espace de libération de la parole, de vulgarisation juridique et de décryptage du sexisme ordinaire.

Pourquoi militer sur Tiktok ?

Screenshot d’un Tiktok réalisé par Olympereve

Pour nombre d’entre nous, TikTok est avant tout un lieu de divertissement. Alors pourquoi l’investir avec des problématiques féministes ? Tout d’abord parce que c’est un outil qui permet de parler aux jeunes. Olympe Rêve nous explique : « Tu touches une population très jeune que tu ne touches pas sur Instagram, car iels ne lisent pas. Et le féminisme, c’est avant tout des lectures. Ça permet donc de toucher des milieux populaires, c’est utilisé par toutes les classes sociales. »

Mais il ne faut pas se méprendre, le public de TikTok n’est pas seulement composé d’adolescent-e-s, comme l’a découvert Batchayacandice : « J’étais surprise de voir que y’avait beaucoup de personnes un peu plus vieilles que moi qui me suivaient. Je reçois souvent des messages de professeur-e-s qui me disent « je vais pouvoir m’en servir pour mon cours », « merci je n’étais pas au courant de ça ».  

Ainsi, loin d’être un simple lieu d’amusement, TikTok est un véritable outil de sensibilisation au féminisme utilisable par tou-tes en de multiples manières. Batchayacandice, par exemple, s’en est saisie pour exprimer une parole qui n’était pas assez entendue ailleurs : « Le féminisme en France est assez blanc finalement, j’ai donc voulu parler de ça pour mes sœurs noires qui, elles aussi, ne se sentent pas concernées par le mouvement. Je voulais leur faire comprendre que ce mouvement est aussi le nôtre et qu’il ne fallait pas laisser des personnes qui ne comprennent pas nos combats s’approprier notre lutte. » 

S’il est possible d’atteindre les adolescent-e-s par le biais de TikTok, se mobilisent-iels pour autant sur des sujets tels que le féminisme ? 

Pour Endolorixx, c’est sur les réseaux sociaux que les jeunes apprennent à militer pour leurs idées :

« Vu qu’on n’apprend pas le militantisme à l’école, que dans notre cercle proche on n’en parle pas forcément, les réseaux sociaux sont quelque chose qui nous permet de nous ouvrir. » Ainsi, les jeunes s’emparent de la plateforme pour faire passer des messages forts et engagés qu’iels ne peuvent pas faire entendre autrement. Batchayacandice nous explique cet engouement :

« On [les jeunes] n’a pas accès aux médias mainstream. On ne s’intéresse pas trop à nous, les politiques parlent à notre place et je trouve ça un peu dommage de ne pas nous poser la question directement et de parler en notre nom alors qu’on n’a jamais communiqué avec nous. Grâce aux réseaux, on peut prendre la parole. Du coup on existe. Ces jeunes-là ont des choses à dire et ne sont pas bêtes. On voit que les jeunes sont réellement intéressé-e-s, c’est leur avenir. »

Affronter la haine en ligne

Screenshot d’un Tiktok réalisé par Batchayacandice

Si TikTok est un espace privilégié pour s’adresser aux femmes cis, personnes transgenres et/ou personnes non-binaires sur des problématiques qui les touchent, ce n’est pas le seul public que les Tiktokeur-euse-s féministes attirent. En effet, de nombreux haters ou personnes répandant la haine, ont pris l’habitude d’envahir la partie commentaires des vidéos féministes. Ces derniers vomissent  critiques et insultes pouvant aller jusqu’à des menaces de mort. Mais comment peut-on expliquer la présence massive de ces profils alors que ces contenus ne leur sont pas destinés ? 

Olympe Rêve nous explique le phénomène : « L’algorithme s’adapte à ce que tu regardes. Si un troll regarde et passe du temps à commenter, la vidéo apparaîtra dans les « pour toi » de ses potes et donc attirera d’autres trolls. C’est comme un entonnoir à l’envers. La vidéo va de plus en plus s’ouvrir vers les personnes qui ont le même profil que celles qui ont passé du temps à regarder et commenter. »

Ainsi, c’est de cette manière que la Tiktokeuse s’est retrouvée à de nombreuses reprises victime de harcèlement en ligne. Elle raconte : « Suite à ma vidéo intitulée « Comment empêcher les hommes de violer ? », il y a un mec qui a répondu : « moi je vais continuer, jusqu’à 18 heures au moins parce qu’après, c’est couvre-feu. ». Pour tenir psychologiquement, elle a dû s’entourer d’une équipe se divisant la tâche de lecture et de modération des commentaires. 

Endolorixx, pour sa part, a arrêté quelques mois ses publications, faisant face à un harcèlement en ligne devenu insoutenable. « Je me suis pris des choses horribles. Au début, je dénonçais les clichés de culture du viol et du coup, je recevais des menaces de viol.[—] J’ai eu des menaces de mort, des croix nazies dans les commentaires, il y a eu énormément de haine. C’était tellement constant, à tel point qu’à un moment, j’ai totalement arrêté pendant plusieurs mois. J’ai repris avec du contenu un peu plus léger, moins militant. »

De l’avis général des trois Tiktokeur-euse-s, il est très difficile de lutter contre ce type de harcèlement quand l’identité est cachée derrière un écran. 

Une appli sexiste ? 

Screenshot d’un Tiktok réalisé par Endolorixx

En plus du harcèlement en ligne, iels subissent une véritable censure de la part du réseau social, comme nous l’explique Endolorixx :

« TikTok censure énormément, c’est un gros problème. TikTok censure toujours les personnes grosses. [—] Moi aussi je suis énormément censuré-e notamment pour mes épaules ou mon ventre. Faut savoir que quand j’ai un débardeur ou un haut tube, mes vidéos ne se postent pas, mes vidéos sont bloquées. Une fois j’ai juste montré mon ancien soutif que j’ai mis sur la tête, parce que c’était du 80L, donc c’était énorme, on m’a censuré-e. »

Mais faut-il en conclure pour autant que l’application est sexiste ? Pour Batchayacandice, c’est plus complexe que cela : « C’est les gens qui sont sexistes et qui rendent l’application sexiste. Si les vidéos n’étaient pas signalées iels ne passeraient pas en vérification, c’est les gens qui signalent en masse. »

La violence et la censure envers celleux qui s’expriment pour défendre des idées féministes ne font que nous prouver que l’enjeu est d’importance. 

Merci aux 3 Tiktokeur-euse-s qui ont accepté de nous livrer leur témoignage.

Hélène 

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l'acheter, c'est encore possible ici.

Publié par

"Eternellement perdue dans un monde imaginaire, je refais surface de temps en temps pour essayer de déchiffrer celui dans lequel je vis."

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