Le privilège de dénoncer ou l’invisibilisation des femmes racisées dans la lutte contre les violences sexuelles

Travailleuse sociale au Québec et chercheuse en travail social à l’Université d’Ottawa, Kharoll-Ann Souffrant publie un livre aux éditions Remue-Ménage, intitulé Le Privilège de dénoncer – Justice pour toutes les victimes de violences sexuelles (février 2023 en Europe). Elle y explore les raisons de l’invisibilisation des femmes noires et racisées dans la lutte contre les violences sexuelles. De passage à Paris à l’occasion du Festival du livre, Les Ourses à plumes l’ont rencontrée.

Portrait de Kharoll-Ann Souffrant par Chloé Charbonnier pour les éditions Remue-Ménage

Kharoll-Ann Souffrant, 30 ans, est une femme de terrain. Depuis l’adolescence, cette Québécoise d’origine haïtienne est bénévole au sein d’organismes communautaires et a été impliquée au sein d’associations internationales comme Amnesty International (Amnistie internationale au Canada). Elle dit elle-même avoir “toujours été engagée pour différentes causes à caractère social”, et notamment dans le milieu des femmes, touchant à la violence conjugale et aux violences sexuelles. C’est donc naturellement que ses études et sa carrière se sont orientées dans le travail social.

Avec son livre, Kharoll-Ann Souffrant fait entendre sa voix dans la dénonciation des violences sexuelles.

“Kharoll-Ann Souffrant s’inscrit dans la lignée de ces femmes noires, qui d’Anita Hill à Nafissatou Diallo se sont levées pour protester contre leurs agresseurs. (…) Elle incarne la nécessité impérieuse de briser ce cycle d’effacement qui a écrasé tant de femmes noires. Elle grave sa voix, une voix qui nous inspire et que nul n’effacera.”

Rokhaya Diallo dans la préface du livre

Quelle est l’origine de l’écriture puis la publication de ton livre ?

« En juillet 2020 au Québec, une autre vague #MeToo est arrivée. Beaucoup de personnalités publiques, ainsi que des personnes non connues ont été dénoncées pour violence sexuelle et harcèlement sexuel. Des listes d’anonymes ont circulé sur les réseaux sociaux et sur les sites web. 

Quelques mois auparavant, le mouvement Black Lives Matter avait également connu une résurgence avec la mort de George Floyd. Les deux mouvements étaient donc très rapprochés dans le temps et ça a réveillé quelque chose en moi. Ajouté au contexte de la pandémie, je me suis rappelée de certaines choses que j’avais vécues, et je me suis dit que j’étais prête à parler de ce que j’avais moi-même vécu. J’ai écrit une lettre dans La Presse, un média québécois, intitulée “L’Entonnoir”, dans laquelle je raconte mon histoire pour la première fois en tant que survivante de violences sexuelles, en insistant sur l’impact du racisme anti-noir et du classisme dans mon expérience.

J’ai toujours été impliquée dans les violences sexuelles comme intervenante, chercheuse et militante, mais je n’avais jamais raconté mon histoire à moi avant, et je ne pensais pas le faire. Je considérais que mon engagement était suffisant pour aider les gens. Je n’imaginais pas écrire un livre sur ce sujet. Mais je l’ai fait. 

Ce fut stressant et cela m’a demandé du courage. Mais ça a été bien reçu. J’en ai été surprise, beaucoup de personnes m’ont appelée, textée, téléphonée ; des connaissances mais aussi des ami-e-s plus proches. Ma famille aussi m’a surprise par son soutien. Vers la fin août 2020, environ un mois après la publication de la lettre, j’ai signé un contrat avec les éditions Remue-Ménage pour faire de “L’Entonnoir”, un livre. Le Privilège de dénoncer reprend donc le propos de la lettre, mais de manière beaucoup plus large. J’ai voulu aller plus en profondeur dans les réflexions qui m’animent depuis des années. Étant donné que je travaille sur les questions des violences sexuelles depuis longtemps, j’avais beaucoup de choses à dire. Il m’a fallu deux ans pour écrire le livre. »

#MeToo est un mouvement social mondial qui incite les personnes victimes de violences sexuelles à prendre la parole pour rendre visibles ces agressions, montrer leur ampleur et permettre aux victimes de s’exprimer.
Lire : https://lesoursesaplumes.info/2017/11/09/metoo-les-ourses-temoignent-aussi/

Black Lives Matter est un mouvement politique afro-américain qui lutte contre le racisme systémique envers les personnes noires. Le mouvement devenu mondial dénonce en particulier les violences policières, le profilage racial et les inégalités raciales dans le système judiciaire.

Avais-tu le format témoignage-essai en tête dès le départ ?

« Oui. Je voulais que ce soit accessible. Même si je suis chercheuse en doctorat, je ne voulais pas écrire un livre au ton académique. Je souhaitais écrire un livre qui ne soit pas trop long et que le grand public puisse comprendre. Je voulais répondre aux interrogations de nombreuses personnes tout en soulevant des enjeux moins considérés. Le livre n’a pas la prétention de répondre à toutes les questions ou d’avoir la solution à tout. 

Beaucoup de controverses sont apparues autour du mouvement #MeToo au Québec. Je voulais y répondre, répondre aux questionnements de la population selon ma perspective à partir de mes expériences personnelles et professionnelles. Je ne détiens pas la vérité, mais je souhaitais vulgariser, expliquer des choses que je n’entendais pas dans l’espace public et en même temps, dire ma vérité. »

En quoi cela demande-t-il du courage de dénoncer en public ? Qu’est-ce que cela implique, de manière intime et collective ?

« La culture du viol est très présente dans notre société. On blâme les victimes pour ce qu’elles ont vécu, on déresponsabilise les agresseurs. Un exemple récent est celui de la campagne “Check ton verre”, créée par le gouvernement du Québec. C’est une campagne pour les bars, parce que dans les bars, il y a malheureusement des gens qui mettent la drogue du viol (GHB) dans les verres des femmes. Donc le gouvernement a trouvé comme “solution”, de placer une sorte de couvercle sur les verres, ce qui porte indirectement la réprobation sur la victime. Or, même si elle met son couvercle, quelque chose peut arriver. 

Où est la sensibilisation des personnes qui commettent ce geste ? Comment les responsables de bars sont-ils formés pour réagir dans cette situation ? On place encore et toujours la responsabilité de se protéger sur les victimes. En tant que femme, on est toujours à surveiller notre verre, on n’a pas besoin de sensibilisation pour ça.

Notre société banalise les violences sexuelles et blâme les victimes. Quand une femme prend la parole publiquement, il y a toujours un coût associé, peu importe qu’elle soit connue ou non. La société est très mauvaise dans la compréhension de ce que sont les violences sexuelles et de leur impact sur les victimes.

La vague de dénonciations au Québec, en juillet 2020, a été différente des vagues précédentes (#MeToo en 2017 ou encore #AgressionNonDénoncée en 2014). Cette fois, les victimes nommaient spécifiquement des gens comme agresseurs. Les femmes qui ont dénoncé se sont faites ensuite poursuivre en diffamation. Il y a donc aussi un enjeu juridique. L’histoire est encore en train de s’écrire sous nos yeux puisque nous ne connaissons pas la finalité de ces poursuites judiciaires. 

Enfin, en dénonçant sur Internet, on peut perdre le contrôle de son témoignage. Les gens peuvent faire des commentaires désobligeants. Beaucoup de choses peuvent arriver qui sont difficiles à prévoir, il y a donc un coût associé. Mais parfois, garder le silence a un coût plus élevé que de parler. Cela dépend de chaque personne. Pour moi, le fait de ne pas parler était pire que de parler. Je suis fière d’avoir pris la parole et si c’était à refaire, je le referais. »

« La culture du viol est un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble d’attitudes et de comportements partagés au sein d’une société donnée qui minimisent, normalisent voire encouragent le viol. » – Wikipédia
Lire :https://lesoursesaplumes.info/2020/12/20/5-choses-a-retenir-du-livre-une-culture-du-viol-a-la-francaise/

Quand on témoigne, peut-on parler de politisation de l’intime ?

« Effectivement. Ce livre, je le vois comme intime et politique. Je pense qu’il est important, quand on vit quelque chose, de ne pas prétendre qu’on est le-la seul-e à l’avoir vécu. Il peut être important de se positionner par rapport au sujet dont on parle, de parler de soi, mais il faut aussi l’ancrer dans un contexte social et politique, pour dire que cela arrive à d’autres personnes et collectiviser ce que l’on raconte. Il faut dire que c’est un problème social et non un problème individuel. »

Les victimes qui prennent la parole s’exposent à des procès en diffamation et à ce que tu nommes “une réprobation sociale définitive”. Comment l’expliquer ?

« Au Canada comme ailleurs, les accusations de diffamation ont commencé il y a quelques années, voire quelques décennies. La première personne qui l’a fait est devenue un modèle à suivre pour les autres. C’est une instrumentalisation du droit, contre les victimes de violences sexuelles, qui est devenue une stratégie. Cela envoie le message aux autres victimes de ne pas parler, tout en reprivatisant les violences sexuelles. Beaucoup de victimes, parce qu’elles ont vu des personnes se faire poursuivre et subir ce retour du bâton, vont se taire.

On banalise les gestes de violences sexuelles, qui sont pourtant tellement répandus, tellement systémiques. Je pense que c’est une façon de ne pas vouloir voir l’ampleur et la gravité du problème en face.

Dans le livre, je raconte l’histoire d’une jeune fille qui a dénoncé son camarade de classe, lorsque j’étais à l’école secondaire, mais que personne n’a crue. Quand quelqu’un fait une fraude, le public estime que  “oui il est coupable”. Quand quelqu’un commet un meurtre, c’est la même chose, même lorsque le procès n’a pas encore eu lieu. Mais quand il s’agit de violence sexuelle, on dit “attention, il y a présomption d’innocence”. C’est le seul crime où l’on réagit ainsi.

On cherche à savoir quel a été le comportement de la victime, si elle a dit non, etc. Et de l’autre côté, on cherche des circonstances atténuantes à l’agresseur. On distingue la bonne et la mauvaise victime, comme on distingue le bon et le mauvais agresseur. Les réactions du public vont également être différentes selon si l’affaire a été judiciarisée ou non, selon l’identité de la victime, celle de son agresseur et la nature des gestes de violences sexuelles ayant été posés. Plus ces gestes sont perçus comme étant “graves”, plus la victime aura de la sympathie, en particulier si l’agresseur est perçu comme méchant ou une mauvaise personne. 

Aux États-Unis, l’affaire de Central Park en est emblématique. Cinq garçons noirs et racisés ont été faussement accusés d’avoir agressé sexuellement une jeune joggeuse, une femme blanche. Ils ont finalement été innocentés et indemnisés, mais cela a eu beaucoup d’impact sur leur vie. Ils étaient très jeunes.

Souvent les hommes noirs ou racisés sont perçus comme des personnes potentiellement violentes ou des agresseurs. C’est la raison pour laquelle les femmes noires dénoncent peu les hommes de leur communauté. Parce que cela renforcerait ce stéréotype.

Lorsque l’agresseur est racisé, c’est souvent une cible idéale pour un certain “féminisme” raciste ou xénophobe. Un certain féminisme qui veut protéger les femmes racisées des hommes de leurs communautés. Pourtant, il y a des violences sexuelles dans toutes les communautés et les sociétés du monde. »

Dans le livre, tu accordes une large place aux victimes. Pourquoi est-il important de donner un visage aux victimes de violence ?

« Quand il y a eu #MeToo, on voyait davantage de femmes privilégiées, des actrices. Au Québec, c’était la même dynamique. C’étaient des gens connus, des femmes connues qui prenaient la parole, des femmes blanches surtout. Pourtant, #MeToo a été fondé par une femme noire, Tarana Burke, qui est afro-américaine. 

Tarana Burke est travailleuse sociale. Dans les années 1990, elle œuvrait auprès des jeunes issu-e-s des communautés noires et racisées, qui n’avaient pas beaucoup d’argent. Un jour, une jeune fille qu’elle appelle Heaven, qui a 13 ans à l’époque, lui a confié qu’elle se faisait agresser par le copain de sa mère. Mais Tarana Burke, elle aussi victime de violences sexuelles, n’a pas su comment gérer cette confidence. L’adolescente est partie et n’est jamais revenue. Elle ne sait pas ce que la jeune fille est devenue. En 2006, Tarana Burke crée #MeToo, qui signifie qu’elle aurait voulu pouvoir dire à cette jeune “moi aussi je l’ai vécu”. #MeToo est une campagne basée sur le pouvoir de l’empathie et de la solidarité entre survivantes. 

En 2017, le mouvement est devenu autre chose avec le fameux tweet d’Alyssa Milano suite aux révélations sur Harvey Weinstein. Il est devenu viral. Toutefois, je ne pense pas qu’Alyssa Milano connaissait le travail de Tarana Burke. D’ailleurs, dès qu’elle en a eu connaissance, elle a appelé Tarana Burke pour s’excuser, lui proposer son aide, puis elle s’est effacée. Si aux États-Unis, on reconnaît Tarana Burke comme la fondatrice de #MeeToo, on ne parle pas beaucoup d’elle au Canada, ni en France. Elle a été invisibilisée, ainsi que son travail et les femmes qu’elle voulait aider. Bien sûr #MeToo a eu une bonne influence pour aider la société, notamment pour la prise de conscience collective qu’elle a généré, mais il faut que cette empathie rejoigne tout le monde et non juste une partie de la population.

Dans les communautés noires, des femmes vivent des violences sexuelles, c’est quelque chose qui arrive dans toutes les communautés. Mais on voit très rarement, surtout au Québec, des personnes racisées prendre la parole sur ces enjeux. J’ai voulu poser ma pierre à l’édifice, contribuer au débat public sur cette question très importante. D’autres femmes ont pris la parole avant moi, j’ai voulu les disséminer dans le livre. Je souhaitais mettre des visages sur des réalités qui n’étaient pas beaucoup abordées au Québec. »

Que signifie le titre du livre : Le Privilège de dénoncer ?

« La première chose que j’avais pour le livre était le titre. Je n’ai jamais entendu personne utiliser cette expression pour parler des violences sexuelles. Ce titre me paraissait intéressant pour son double sens. Le premier est que pour n’importe quelle personne qui a connu des violences sexuelles, prendre la parole est toujours difficile, parce qu’elle est remise en question. Le privilège de dénoncer n’existerait pas vraiment. Toutefois, il y a certaines personnes que l’on entend plus que d’autres, et c’est à ça aussi que réfère le titre.

Le deuxième sens renvoie au système judiciaire qui n’est pas adapté aux personnes victimes de violences sexuelles, peu importe leur identité ou leur genre. Toutefois, certaines victimes ont des privilèges par rapport à d’autres dans la sympathie et l’attention qui leur sont offertes, tant à l’intérieur de ce système que dans la société en général.

Par exemple, le discours majoritaire au Québec est d’inciter les personnes à aller à la police, à porter plainte “en bonne et due forme”. Mais beaucoup de populations ne peuvent pas porter plainte pour des raisons historiques, mais aussi contemporaines en ce qui a trait aux relations difficiles avec les autorités policières. Il y a quelques années, Radio-Canada, la chaîne d’informations nationale au Québec, a mené une enquête journalistique sur des femmes autochtones dans la région de  Val-d’Or qui ont affirmé avoir été agressées sexuellement par des policiers. Comment porter plainte dans le cas où c’est la police qui agresse ? »

Le livre se conclut sur l’invisibilisation des jeunes, qui fait écho à ta propre histoire. Quel message voulais-tu faire passer ?

« Il faut faire de la prévention auprès des jeunes. C’est ce que j’aurais souhaité dans ma propre histoire. On peut être victime très jeune et les personnes qui commettent des gestes de violences sexuelles sont parfois aussi des personnes jeunes. Je pense que si l’on parle aux jeunes tôt, on préviendra beaucoup de choses. 

Actuellement au Québec, on discute beaucoup de la réponse à ce problème social. Mais il faut aussi se demander comment faire pour enrayer le problème à la racine. Il faut une éducation à la sexualité qui aborde ces enjeux, de manière complexe, qui soit donnée par des professionnel-le-s à l’aise d’en parler avec des jeunes, ce qui n’est pas réellement le cas actuellement à l’échelle du Québec.

Pour mon mémoire de maîtrise publié en 2019, j’ai recueilli des témoignages d’intervenantes et de travailleuses sociales dont il est ressorti que l’éducation à la sexualité n’est pas dispensée de manière uniforme d’un établissement scolaire à l’autre. Plusieurs intervenantes estiment qu’il manque des protocoles sur la manière d’accueillir et de recevoir une révélation de violences sexuelles. Trop souvent, ces situations sont traitées comme des querelles entre jeunes.

Il y a aussi le cas des professeur-e-s qui agressent des étudiant-e-s ou des étudiant-e-s qui agressent d’autres étudiant-e-s. Il faut former les gens pour savoir comment y répondre. Car lorsqu’on ne sait pas comment intervenir, soit on revictimise en voulant bien faire, soit on dit à la victime de ne pas parler parce qu’on a peur des représailles, soit on gère la situation de manière maladroite. Il y a une façon d’accueillir les victimes et il faut l’enseigner. Il faut former les écoles, les intervenant-e-s, toute personne qui gravite autour des jeunes. »

Si les violences sexuelles ont aujourd’hui une place dans le débat public, elles restent une problématique et un enjeu de taille. Kharoll-Ann Souffrant écrit en conclusion de son livre :

“Les violences sexuelles sont un problème de santé publique majeur reconnu à travers le monde.”

Il est temps d’y consacrer les moyens nécessaires pour les éradiquer et d’avoir le courage politique de mettre en place des solutions.

“Faisons en sorte que chaque victime de violences sexuelles puisse reconnaître la violence vécue, la nommer, et se libérer de sa honte et de celle projetée sur elle. Bâtissons des ponts, créons de la solidarité.”

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