Féminisme néolibéral : un faire-valoir capitaliste 

Sandrine Holin a écrit Chères collaboratrices, sorti en mars 2023. La quatrième de couverture annonce la couleur avec 5 mots : « comment échapper au féminisme néolibéral ». Le néolibéralisme, c’est la prédominance des lois du marché dans toutes les sphères de notre société. L’État n’a plus de rôle régulateur. Il devient lui-même l’objet des fluctuations économiques et gouverne selon les lois du marché. Concrètement, ce sont l’économie et les lobbies qui gouvernent.

Chères collaboratrices Sandrine Holin féminisme néolibéral

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai suivi le cursus de Sciences-Po, puis je me suis spécialisée dans les affaires publiques européennes. J’analysais les lois proposées à Bruxelles (NDLR Capitale de l’Europe et siège des institutions européennes). J’étais chargée d’étudier les textes afin de vérifier leur concordance avec les intérêts de certaines entreprises du CAC40.

Ensuite, j’ai travaillé dans la Finance, sur les questions d’environnement. J’étais chargée de surveiller le coût de la pollution produite par les entreprises qui m’embauchaient. Ce parcours m’a permis de prendre conscience de l’impact des entreprises sur l’environnement et j’ai perdu toute illusion. Ça ne collait pas avec ma sensibilité aux questions environnementales.

Vous racontez votre éveil militant au début de votre essai et évoquez notamment le syndrome KKT, ou King Kong théorie (NDLR Essai de Virginie Despentes). Quels autres déclics ont fait de vous une militante queer et anticapitaliste ?

Avant 2012-13, je pensais que je pouvais rester lesbienne tout en correspondant aux critères bourgeois français. Mais les débats sur le mariage pour tous m’ont ouvert les yeux sur la haine larvée qui règne dans notre société. Ça a été le début de mon intérêt pour les théories queers.
Cette période a renforcé mon malaise en entreprise, car la sensibilisation à une discrimination oriente les choix de vie, dont le professionnel. J’ai souhaité me reconvertir en liant mon engagement à mon emploi. Ce parcours a abouti à l’écriture de Chères collaboratrices.

Portrait Sandrine Holin-credit  Gaëlle Matata - Féminisme néolibéral
crédit : Gaëlle Matata

Vous parlez de la start-up nation, mais qu’est-ce que c’est exactement ?

L’utilisation de cet anglicisme coïncide avec l’arrivée d’Emmanuel Macron à la tête de l’État français. Il était le président des start-up : jeune, dynamique, branché nouvelles technologies. Une phrase qui décrit bien l’état d’esprit de la start-up nation est : « fake it until you make it » (« fais semblant jusqu’à ce que tu y arrives »).

À cette époque, il y avait énormément d’argent dans l’économie à la suite de la crise des subprimes et les taux d’intérêt étaient très bas. Ce qui signifie que l’argent ne coûtait rien. Les start-up, ces entreprises lancées par de jeunes entrepreneur-euse-s qui levaient des fonds pour défendre une idée, ont bénéficié de cet argent. Depuis quelques années, cette façon de faire et de penser est remise en question. Notamment avec l’arrivée de scandales comme celui de Theranos : sa fondatrice, Elizabeth Holmes, a été reconnue coupable de fraudes sur les preuves médicales avancées par son entreprise puis, en janvier 2022, elle a été condamnée pour escroquerie auprès des investisseurs.

Vous décrivez dans Chères collaboratrices comment le féminisme est utilisé au sein de cette start-up nation, par les entreprises traditionnelles, pour mettre en avant leurs prétendus objectifs d’égalité, alors que seulement certaines femmes peuvent accéder aux privilèges des hommes cis, blancs et hétéros. Quels sont les critères d’accessibilité et qu’est-ce que ça dit de notre société ?

Concernant les start-up, l’inégalité de genre ressort dans les levées de fonds : les femmes obtiennent moins d’investissement que les hommes.

Dans les entreprises traditionnelles, le critère d’accessibilité principal est de ne pas remettre en cause le système établi (consumérisme, capitalisme, profit et actionnariat) tout en ayant une position proactive sur les questions de genre. Le capitalisme s’adapte, il récupère les tendances, dont le féminisme. Cela permet de véhiculer une image d’amélioration des conditions de travail, mais la réalité est autre. Ainsi, en 2023, pour être une femme qui monte dans une grande entreprise, il faut être féministe, mais rester dans le cadre des valeurs néolibérales.

En entreprise, la femme reste un rôle-modèle, un archétype pour lequel elle est choisie. Elle doit correspondre à l’image que la société a du genre féminin (douce, qui prend moins de risques, etc.). Ce sont des concepts essentialistes qui ne me correspondent pas. Mais toutes les luttes peuvent être récupérées pour valoriser une image d’entreprise. Par exemple, chacune est fière d’arborer l’arc-en-ciel sur LinkedIn durant le mois des fiertés, mais rien n’est fait sur le terrain.

Vous parlez « d’individu-entrepreneur de soi », qu’entendez-vous par là ?

C’est un concept développé par Michel Foucault, dans les cours qu’il a donnés à partir de 1979 sur la biopolitique. Ces cours s’intéressent uniquement au néolibéralisme. L’auteur identifie qu’au sein de ce système, les individus se gouvernent seuls, selon les lois du marché. Tout ce qui arrive à l’individu ne dépendrait que de lui.

Ce concept peut être appliqué au féminisme néolibéral, selon lequel les femmes doivent investir dans leurs compétences, investir en elles pour devenir la « meilleure version d’elles-mêmes ».

Cette vision individualiste empêche de voir à quel point on dépend des choix de société, elle met de côté les origines systémiques des difficultés et des choix de chacun-e. Elle fait croire aux femmes, et à toute personne, que si elle veut, elle peut, et que, de fait, si elles échouent, c’est uniquement de leur faute.

C’est ça la logique d’être soi-même une entreprise, c’est le basculement qui fait qu’on entre dans une démarche de rentabilité pour tout. Il y a d’ailleurs de nombreux liens avec le développement personnel.

Les femmes « puissantes » sont critiquées au sein des mouvements féministes, car elles privilégieraient leur réussite au détriment d’une libération collective. Elles utiliseraient d’autres femmes, comme peut le faire le patriarcat. Comment, alors, imaginer un marché de l’emploi réellement égalitaire, en genre et en classe ?

Une première piste d’amélioration serait de travailler drastiquement moins. De plus, cette solution irait dans le sens de la transition écologique. Pour préserver la Terre, on a besoin de moins consommer et donc de produire moins, donc de moins travailler. Cette solution permettrait aussi de dégager du temps pour tisser des liens, mettre en valeur le relationnel, quel que soit le lien que l’on ait avec notre interlocuteur-ice. Je pense que cette utopie doit nous guider vers un autre modèle de société, toutes et tous. Ça ne peut définitivement pas marcher pour une seule partie de la société. C’est tout un modèle à repenser.

Des livres comme Paresse pour tous, de Hadrien Klent ou Mieux vaut couler en beauté que nager sans grâce, de Corinne Morel Darleux vont dans ce sens. Ils donnent des idées pour faire des pas de côté et sortir petit à petit du système néolibéral. Pour moi, la véritable question est : comment se réapproprier notre temps et nos désirs ?

Vous parlez de « rééquilibrage salarial », en quoi est-ce différent de l’égalité salariale ?

L’égalité salariale se définit par un même salaire entre genre, à diplôme, âge et toute autre condition, identiques. C’est très difficile de faire des études d’équilibre salarial, car les RH trouvent toujours un point justifiant les écarts.

Le rééquilibrage salarial consiste quant à lui à étudier tous les salaires et à revaloriser les emplois considérés comme « subalternes », qui sont en réalité à la base du bon fonctionnement de notre société. La question centrale est donc de savoir combien je gagne par rapport à ma contribution à la société, et non plus par rapport à combien d’argent je rapporte aux actionnaires.

En quoi le féminisme néolibéral est-il dangereux pour la démocratie ?

Selon Wendy Brown (professeure de sciences politiques et militante pour les droits des femmes) le néolibéralisme est une révolution lente et insidieuse. Elle nous enlève la possibilité de faire des choix, car seul le marché a raison. C’est en ça que le féminisme néolibéral met la démocratie en danger. Le néolibéralisme nous éloigne de la délibération collective.

Portrait Sandrine Holin credit  Noe Adaam féminisme néolibéral
crédit : Noe Adaam

Est-ce qu’on ne peut pas, malgré tout, se réjouir du fait que l’égalité progresse, même si c’est dans un périmètre économique restreint ? En d’autres termes : est-ce que la fin ne justifie pas les moyens ?

C’est exactement le créneau du néolibéralisme ! Il prétend qu’il n’y a pas d’alternatives alors qu’elles existent et ne sont simplement pas médiatisées. Cette utilisation du féminisme correspond à un système, mais d’autres solutions sont possibles. Tous les livres abordant le refus de parvenir le montrent, mais les médias n’en parlent pas. Le seul point positif de la récupération néolibérale du féminisme réside dans la visibilisation des idées. Cela permet à celleux qui les découvrent d’aller voir plus loin.

Considérez-vous que le féminisme néolibéral est à l’origine de la nouvelle vague de féminisme actuel ?

Je ne pense pas qu’il y ait des vagues, mais un mouvement continu que l’on perçoit ou non. Je crois cependant que depuis #metoo, ça fait bien de laisser paraître qu’on est concerné-e par l’égalité de genre. Il est possible que cela contribue à rendre le mouvement populaire et encourage les femmes à s’exprimer et à revendiquer, mais le mouvement a d’autres racines. La visibilité actuelle est plus liée à la dénonciation des violences sexistes et sexuelles.

La façon dont vous abordez le féminisme semble avoir évolué. Vous dites que vous ne vouliez pas politiser le sujet lors de la création d’une formation sur le genre en 2019, et vous semblez regretter aujourd’hui que le féminisme perde son côté révolutionnaire à cause du néolibéralisme. Qu’est-ce qui a changé dans votre approche ?

C’est un cheminement global que je dois à mes lectures notamment. J’ai conservé un côté scientifique lié à mon cursus et j’aime bien les explications cartésiennes. Au départ, je suis arrivée dans le féminisme avec l’approche de Françoise Héritier (cf. : la valence différentielle des genres). Quand j’ai commencé à m’intéresser aux théories féministes, il y a une dizaine d’années, personne n’osait se revendiquer féministe dans mon entourage. Revenir au scientifique, aux chiffres, me permettait de démontrer mes idées et d’acheter une certaine paix sociale. Mais on ne peut pas tout expliquer de manière neurologique et médicale. D’ailleurs, pour moi, les approches historique et économique sont plus intéressantes. Maintenant, je sais que tout ce qui touche au social est politique.

Vous finissez votre essai en ouvrant sur la part créative en chacun de nous. Comment peut-on inventer sa propre manière de déjouer le système capitaliste et quelle est la vôtre ?

Pour moi, c’est vraiment le refus de la réussite, celui de parvenir. C’est loin d’être facile ! Nous sommes forcément rattrapé-e-s par les réalités matérielles. Mais ça consiste à ne pas faire ce que la société attend de nous. Ça peut être refuser une promotion, travailler à temps partiel par choix… C’est faire des choix, non pas parce qu’il faut les faire, mais parce qu’ils correspondent à nos valeurs. C’est aussi prendre conscience de la pression sociale et savoir qu’on garde toujours une part de libre arbitre. Je me pose toujours la question de : « À quoi ça sert ? ». Ce sont mes pistes, mais chacun-e peut créer sa solution pour s’éloigner du capitalisme à son niveau.

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