Depuis dix ans, le nombre d’accidents du travail augmente sensiblement en France, selon l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). D’un côté, ceux touchant les hommes se stabilisent. De l’autre, de plus en plus de femmes sont victimes d’accidents de travail, particulièrement dans les activités du « prendre soin » (care). D’où l’urgence et la nécessité de prendre en compte le genre dans les politiques de prévention des risques.

Cet article a été publié dans le quatrième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2023. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible en cliquant ici.
« Un geste tout bête. » C’est comme ça que Betty*, 49 ans, décrit ce qui l’a conduite à se faire électriser sur son lieu de travail. Ce jour-là, en fin d’après-midi, cette aide-soignante en intérim s’affaire à satisfaire la demande d’une patiente, qui voulait accrocher des posters au mur. « Pour éviter la chute », Betty déplace le lit médicalisé relié à une rallonge. « En la débranchant, un arc électrique s’est formé. Je ne sentais plus mon bras. » Dans le service, personne ne s’émeut vraiment de la situation : « On m’a fait plein de blagues sur les châtaignes… »
Après avoir averti son chef, Betty reprend son service jusqu’à 21h, non sans mal. Puis, avant de rentrer chez elle, la quadragénaire s’arrête au poste de secours pour déclarer son accident. « Ma main avait triplé de volume. L’agent en poste a tout de suite appelé le Samu. » La reconnaissance en accident du travail n’a posé aucun problème tant le lien entre le fait soudain et sa blessure est évident.
« L’accident du travail est un événement soudain survenu pendant le travail ou durant un trajet du salarié, qui cause un dommage corporel ou psychologique, définit la sociologue Véronique Daubas-Letourneux, autrice du livre Accidents du travail, des morts et des blessés invisibles (Bayard éditions). C’est ce fait soudain qui le distingue de la maladie professionnelle. Dès qu’il est reconnu, la prise en charge est automatique. »
En France, en 2019, les accidents du travail concernaient plus de 650 000 salarié-e-s selon l’Anact (1). Mais derrière les chiffres, se cachent des évolutions différenciées selon le genre. Car si le nombre d’accidents de travail des hommes se stabilise depuis dix ans (- 0,1 %), ceux touchant les femmes augmente (+ 18,3%). Parmi les secteurs les plus touchés, les activités de services. « Cette augmentation globale observée chez les femmes est en grande partie liée à la hausse des accidents de travail dans un secteur très féminisé, observe Véronique Daubas-Letourneux. Celui du soin et de l’aide aux personnes. »
Les pros du “care” en première ligne
Isabelle, 48 ans, fait partie des professionnelles du « care » victimes d’un accident du travail. Aide-soignante pendant 15 ans, elle a travaillé dans différentes structures et sous différents statuts avant d’être embauchée comme aide-soignante à domicile en CDD. L’entreprise lui propose ensuite un CDI à mi-temps, puis un poste à 70 % plus près de chez elle. « Ça me permettait de faire moins de route, et quand on voit six ou sept patient-e-s en une demi-journée, ça compte. »
L’ambiance n’était pas la même que sur l’ancien site. Et les patient-e-s ne sont pas toujours faciles : « Iels pouvaient être très exigeant-e-s, agressif-ve-s parfois. Il fallait vraiment s’adapter en fonction des gens. Certain-e-s refusaient même que j’utilise le lève-patient-e-s. » En sortant de chez une patiente, Isabelle glisse sur le tapis posé sur le plan incliné de l’entrée. Bilan : un déchirement des ligaments du tibia péroné pour lequel elle a été arrêtée quatre mois.
La reprise n’a pas été facile, d’autant que les patient-e-s n’ont pas été compréhensif-ve-s. « Certain-e-s me disaient que je n’allais pas assez vite et se sont plaint-e-s à la direction. Tout ça a eu un fort retentissement psychologique. » Isabelle a demandé une rupture conventionnelle, acceptée par son employeur. Aujourd’hui reconvertie comme secrétaire médicale, elle garde néanmoins des séquelles de son accident de travail. « Je ne peux pas porter de charges lourdes, ni rester debout trop longtemps. » Tout comme Mariama, 66 ans, ex-sans papiers devenue aide à domicile dès sa régularisation. Ses mains portent encore les traces de son accident en 2017, qui l’a conduite à l’inaptitude. « J’ai travaillé une matinée avec des gants imbibés de produits chimiques fournis par une patiente. J’ai continué plusieurs années malgré les douleurs. »
Pour Betty, mère solo, l’accident de travail a marqué le début d’une descente aux enfers. Plus de six mois après son électrisation, elle souffre encore d’intenses douleurs. « Je dois souvent porter un corset le jour. La nuit, je me réveille parfois avec les doigts bloqués. » Sans personne pour répondre à ses questions : « J’ai vu deux médecins, qui se sont déclarés incompétents. Et un neurologue, qui m’a dit qu’on ne pouvait rien faire une fois le courant passé dans le corps. Je me retrouve seule avec l’idée que mon cœur va sans doute lâcher. » Ni l’agence d’intérim, ni l’entreprise cliente n’a pris de ses nouvelles après son accident. Son seul salut est venu du collectif national La Force invisible des aides à domicile, grâce à qui Betty a rencontré une autre femme victime. Son arrêt de travail a aussi accentué la solitude et la charge mentale.
« C’était compliqué de s’occuper seule des enfants au quotidien. Si j’avais été un homme, l’accident aurait eu juste des conséquences professionnelles. Moi, c’est toute ma famille qui a volé en éclat. » Contrainte par des difficultés financières, elle a repris en intérim fin janvier 2023, après deux mois sans salaire et sans avoir été indemnisée ni par la CPAM, ni par la prévoyance. « La seule aide que j’ai reçue, c’est celle du Fonds d’action sociale du travail temporaire (Fastt). Et si je n’avais pas été seule avec quatre enfants, je ne serais pas retournée travailler car j’ai mal. Mais je n’ai pas le choix. Le paradoxe, c’est que j’accompagne tous les jours des gens malades… »
Parmi les causes d’accidents, certaines sont communes aux femmes et aux hommes. C’est le cas d’une mauvaise organisation du travail. « Quand on doit travailler dans l’urgence avec une obligation de résultat en très peu de temps par exemple, illustre Véronique Daubas-Letourneux. Il y a un lien très fort entre cette intensification du travail et l’impossibilité de se préserver. » Marie*, agente de maintenance, en a fait les frais l’an dernier. « Ça faisait plus de deux ans qu’on travaillait sans chef d’équipe. J’ai beaucoup pris sur moi, parce que c’est compliqué en tant que femme dans un métier d’hommes de dire stop. Comme s’il fallait faire deux fois plus ses preuves. Entre la vie de famille et le boulot, ça faisait une surcharge mentale. C’était sûr qu’un accident allait arriver. J’ai tiré, j’ai tiré et ça a lâché. »
Après une chute sur le terrain, elle se retrouve avec les ligaments de la cheville cassés. « On a des chaussures de sécurité, on doit s’échauffer, mais ça n’est pas toujours possible par manque de temps. » Après un arrêt de travail de cinq mois, Marie a repris son poste, non sans assurer ses arrières. « Comme mon métier est déjà assez physique à la base, je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir la cheville en vrac, sachant que j’ai aussi perdu en endurance. Alors je me renseigne sur les postes en bureau. »
Plus de chiffres
-Les accidents du travail ont globalement baissé depuis 20 ans : (-11,1%) entre 2001 et 2019. Mais cette diminution masque la hausse des accidents de travail pour les femmes : ils augmentent depuis 2001 pour les femmes (+41,6%) et diminuent pour les hommes (-27,2%).
-La sensible augmentation peut être nuancée par l'augmentation concomitante du taux d'emploi des femmes, passé de 57,7% en 2003 à 62,5% en 2019, selon l'Insee.
« Tout le monde savait… sauf moi, intérimaire »
La précarité augmente aussi le risque d’accidents de travail. Betty en a parfaitement conscience et se dit « amère » d’être aujourd’hui la seule à payer pour ce qui semble relever d’un manquement de l’entreprise à son obligation de sécurité. « Tout le monde savait qu’il y avait un risque électrique, sauf moi, intérimaire. » « Selon le statut d’emploi, on n’est pas forcément en position pour organiser son travail ou utiliser son droit de retrait, analyse la sociologue. Il y a aussi moins d’organisations collectives et syndicales, qui pourraient générer des actions de prévention. »
Pour l’Anact comme pour Véronique Daubas-Letourneux, il est nécessaire et urgent de prendre en compte le genre dans l’évaluation des risques professionnels : « La prévention ne peut pas être la même selon qu’on a en tête la figure de l’ouvrier qualifié de l’industrie ou celle d’une femme employée d’un service d’aide à la personne, car ce sont des rapports au travail et des enjeux différents. »
D’autant que tous les risques ne se traduisent pas en accident de travail ni en maladie professionnelle. Certains conduisent à une usure lente. « C’est ce qu’on appelle des signes infracliniques, que l’on peut observer avant la survenue d’une pathologie. Le corps est usé, il y a une fatigue généralisée… précise la sociologue. Et beaucoup de ces atteintes invisibles à la santé concernent des emplois occupés par des femmes. »
(*) Certains prénoms ont été modifiés.
(1) Photographie statistique de la sinistralité au travail en France selon le sexe entre 2001 et 2019 – Des évolutions différenciées pour les femmes et les hommes, rapport publié par l’Anact en juin 2022.
Charlotte Hervot
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