La grève devient le mode d’action privilégié à mesure que s’accentue l’industrialisation. Il y a des grèves masculines ou mixtes en Europe jusque dans les années 1860, d’où surgissent les premières grèves dites « de femmes ». Celles-ci, portant des revendications spécifiquement liées à la condition féminine, apparaissent plutôt dans les années 1960. Pourtant, dans ce siècle des possibles, jaillissent des revendications portées par des femmes au travail, bouleversant l’ordre des genres par-delà l’usine.

Allumettières (1888)
La grève des allumettières à Londres en 1888 est restée célèbre pour avoir été la première grève britannique menée par des ouvrières sans qualifications. La fabrication des allumettes commence dans les années 1830. Rapidement, les ouvrier-ère-s voient leur peau se nécroser, des lésions au visage apparaissent, iels sont victimes d’une surmortalité considérable. Le phosphore blanc en est la cause.
En Angleterre comme en France, la fabrication des allumettes emploie essentiellement des femmes. Elles représentent 91% des effectifs en France en 1900. La grève des ouvrières des manufactures d’allumettes débute à Londres en 1888 à Bryant & May, qui est la plus importante fabrique d’allumettes londonienne.
Le 15 juin 1888, lors d’une réunion de la Société fabienne – cercle de réflexion et club politique anglais de centre-gauche -, la militante socialiste Clementina Black alerte Annie Besant, importante figure du mouvement féministe et socialiste. Annie Besant commence par visiter la manufacture, puis publie le 23 juin 1888 l’article « White Slavery in London » dans The Link : A Journal for the Servants of Man, pour témoigner de ce qu’elle a vu et des propos que lui ont rapportés les ouvrières. Des adolescentes travaillent de 6h30 à 18h pour 4 shillings par semaine (moins que le loyer d’une seule pièce), et ne mangent que du pain beurré trempé dans du thé. Les salaires sont très largement amputés à cause des nombreuses amendes imposées par la direction, pour pieds ou vêtements sales. Annie Besant publie également la liste des actionnaires s’enrichissant sur la souffrance au travail de ces adolescentes, et appelle au boycott de l’entreprise.
En réponse, les propriétaires de l’entreprise licencient les ouvrières ayant témoigné. Ils exigent des autres qu’elles signent un document établissant que l’article paru est un tissu de mensonges et que les ouvrières sont très heureuses dans leur travail. Celles-ci refusent. Le 11 juillet, 1400 ouvrières cessent le travail. Les syndicats étant quasi exclusivement réservés aux hommes, la grève se mène sans caisse de grève, ce qui la rend d’autant plus difficile. La Société fabienne apporte une aide financière. Après trois semaines de grève, les ouvrières sont victorieuses, les adolescentes licenciées réembauchées, les salaires augmentés et les amendes supprimées. Mais, surtout, un syndicat est créé dans l’entreprise.
Limoges (1905)
En 1905 à Limoges, la plus importante usine de porcelaine, Haviland, emploie 5740 hommes, 2400 femmes et 1528 enfants. L’un des contremaîtres, Penaud, est réputé pour violer les ouvrières de l’usine. La grève éclate dans plusieurs entreprises de la ville, par solidarité. Plusieurs plaintes saisissent la chambre syndicale de la céramique. La pression monte. Les grévistes, hommes et femmes, réclament le licenciement de Penaud, ou sa rétrogradation. Penaud avance qu’au vu des revendications, il en va de son honneur de ne pas démissionner. On chante L’Internationale et des refrains révolutionnaires partout : en ville et dans les usines. 13000 personnes se retrouvent sans emploi. Ouvrières et ouvriers manifestent en masse, se réapproprient l’espace de la ville.
Le 15 avril, un millier de manifestant-e-s envahissent l’usine Haviland. Le maire radical-socialiste Emile Labussière, resté impuissant, est dessaisi par le préfet qui envoie l’infanterie et les chasseurs à cheval. L’armée arrive, des barricades se dressent. Hommes, femmes et enfants sont dans la rue. Le journal d’extrême-droite antisémite La Libre Parole titre « La Révolution à Limoges ». Le Matin parle de « guerre civile ». Mais le motif initial de la lutte contre les violences sexuelles a disparu sous la lutte pour l’honneur et la dignité masculine des ouvriers.
Le 17 avril, un cortège s’avance vers la préfecture de police, réclame la libération des émeutiers emprisonnés. Le préfet refuse, les portes de la prison sont défoncées. Le général Plazanet fait charger les dragons. La foule se réfugie dans le jardin d’Orsay et jette des pierres. Les fantassins ouvrent le feu. Camille Vardelle, ouvrier de 22 ans, est tué. Jean Jaurès prononce à l’Assemblée un discours soutenant les grévistes, repris dans L’Humanité du 19 avril. Des dizaines de milliers de personnes suivent les funérailles de Camille Vardelle. Un accord entre patrons et ouvriers est signé. Le travail dans la porcelaine reprend le 21 avril. Le 24, Penaud est licencié.
Sardinières (1905-1924)
Douarnenez est une ville bretonne, industrielle depuis le milieu du XIXe siècle. Dans la vingtaine de conserveries de sardines que compte la ville à cette époque, les femmes travaillent majoritairement dans ces usines, tandis que les hommes vont plutôt pêcher en mer.
La grève des sardinières est un mouvement social rassemblant en vérité de multiples grèves, initiées par ces ouvrières de conserveries de poisson de 1905 à 1924, pour une augmentation de salaires et contre la pénibilité de leur travail. La plus connue, celle de 1924, est considérée comme un fait emblématique des luttes féministes en France.
En 1905, les sardinières travaillent jusqu’à 18 heures par jour et sont payées à la pièce. Elles revendiquent alors d’être payées à l’heure. Cette première grève est victorieuse, les sardinières obtiennent d’être payées à l’heure, mais surtout, elles parviennent à installer un cadre leur permettant de maintenir un rapport de force contre le patronat : 1500 femmes adhèrent au Syndicat des sardinières.
En 1924, les sardinières travaillent 10 heures par jour et effectuent encore un travail de nuit, voire des heures supplémentaires que les patrons ne leur payent jamais, puisque le travail commence lorsque la cargaison de sardines arrive, de jour comme de nuit. La grève commence le 20 novembre, contre le salaire trop bas et le travail nocturne. Le maire communiste de Douarnenez, Daniel Le Flanchec, soutient les sardinières, il est suspendu. Premier maire communiste de France, il est aussi victime d’un attentat raté le soir du nouvel an, commis par des fascistes. Les marins rejoignent les sardinières et se déclarent aussi en grève, iels occupent les rues ensemble. Des soupes populaires sont organisées pour nourrir les milliers de grévistes. Un noël pour les enfants de grévistes est aussi préparé grâce à des soutiens venus de tout le pays. Le 6 janvier 1925, après 46 jours de lutte continue, les patrons cèdent, les sardinières gagnent une augmentation de salaire de 20 centimes par heure. Depuis, les Penn Sardin (« têtes de sardine » en breton) constituent une référence importante dans la culture politique, féministe et bretonne.
Mathilde Castanié
Cet article a été publié dans le quatrième numéro de notre revue papier féministe, publié en décembre 2023. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible en cliquant ici.
