Dégradé : le regard de 13 femmes sur la situation de Gaza

13 femmes et un lion

Vu au TIFF (Festival International de Toronto) en septembre 2016 et diffusé depuis ensuite dans quelques salles parisiennes de cinéma indépendant, avant une sortie DVD en avril 2016, Dégradé,  le film des frères Nasser, n’est pas seulement un titre qui qualifie une coupe de cheveux, c’est aussi pour les deux réalisateurs un moyen d’exprimer la situation insaisissable que vivent leurs héroïnes, cloîtrées à l’intérieur d’un salon de coiffure où une dizaine de clientes attendent leur tour pour se faire belles. Cela ressemble plus à une critique acerbe de la situation palestinienne, cloîtrée, engoncée dans un espace où l’on étouffe, où le danger est omniprésent.

Ce huis-clos met en scène treize portraits de femmes, toutes différentes, qui se battent pour vivre dans un climat hostile. Quand on parle de climat, il s’agit autant de la chaleur, insupportable, surtout quand il faut choisir entre le ventilateur et la lumière car le générateur n’est pas assez puissant, que de la tension extérieure qui monte jusqu’à exploser. Ces femmes vont devoir prendre sur elles en attendant que de l’autre côté du store, le Hamas intervienne avec force pour récupérer un lion volé par une famille mafieuse.

Un huis clos dans un salon de beauté de Gaza. // DR

Femmes fortes, fragiles, jeunes, aigries, vieillissantes, croyantes, athées, politisées, sans opinion, enceintes, célibataires, sans enfant, mariées, divorcées, voilées, désabusées… Le salon de beauté devient un lieu du quotidien où l’on débat de tout, où l’on refait même le monde, et le gouvernement. « Si j’étais présidente » dit l’une d’entre elle, et elle continue son utopie politique en nommant chaque femme qui l’entoure ministre. Les transports, pour la jeune femme enceinte, la culture pour la jeune mariée, les affaires sociales pour la jeune femme en pleurs.  Mieux vaut ne pas se trouver dans le salon de beauté de Christine au moment du film tant la tension extérieure y est palpable rien que par la chaleur exténuante et les remarques désobligeantes des clientes.

Une figure paternaliste autoritaire

Dégradé est finalement le regard distancé, touchant et ironique de deux hommes (deux frères) sur leur pays – dans lequel les deux réalisateurs sont interdits de séjour –  sur un groupe de femmes qui questionnent leur environnement. Il est drôle de noter qu’il s’agit d’un éventail large de représentation de différentes catégories de femmes, toutes conscientes d’être encerclées par l’ennemi tyrannique qui se trouve autant incarnée par l’armée, que dans les hommes de manière plus générale. Car dans Dégradé, l’homme est l’oppresseur, et ne fait pas bonne figure.

Ici, l’adversaire qu’il faut combattre c’est l’homme et les frères Nasser n’hésitent pas à montrer du doigt la bestialité et l’incongruité des combats qui se mènent dans la rue. On a volé un lion au zoo de Gaza pour pavaner avec dans les rues : acte de rébellion qui provoque l’assaut immédiat du Hamas qui décide de régler son compte à cette petite bande de mafieux improvisés. De manière ironique, le lion semble plus sage que ceux qui se sont donné la peine de le sortir de sa cage et de ceux qui tentent de l’y remettre. Et en parlant de bêtise, c’est bien d’animalité qu’il s’agit. Toute humanité disparaît, laissant place à une attaque sauvage sans discours possible. L’animal devient prétexte à l’affrontement direct sous les yeux des femmes dont ces combats de coq – tantôt latents, tantôt exacerbés – semblent être finalement le quotidien.

Les hommes essaient de s’approprier le lion. // DR

Absurdité du jeu de pouvoir

La vie reprend son cours et on tente d’abaisser la tension, jusqu’au drame final tant attendu : l’homme au lion meurt au milieu des produits cosmétiques, soutenu par toutes les femmes qui ont tenté tant qu’elles ont pu de le sauver. L’homme est victime de sa propre vanité et son corps va reposer près de celui de l’animal récupéré par  la force. Démonstration de force « virile ». Mais les femmes se moquent bien de cette surenchère guerrière et militaire qui impose à Gaza cette soumission et cet étouffement. C’est le fameux jeu du « celui qui en a le plus– celui qui a la plus grosse » au goût indigeste de testostérone : à qui aura le dernier mot, qui aura plus de poigne, qui détiendra le territoire et donc le pouvoir.

Alors en attendant que le gros des tirs soit passé, on disserte sur tout et rien, on se crêpe le chignon, c’est peu de le dire, et on refait le monde. Sont-elles libres ces femmes, libres de dire ce qu’elles pensent dans un espace clos, loin de la fureur extérieure ? Elles se sont pliées aux règles : celle du foyer conjugal, et du régime politique dans lesquelles elles se trouvent coincées. Mais, ce ne sont pas des victimes, elles sont lucides. Oracles, elles savent par avance que la situation va dégénérer et elles sont capables d’avoir assez de recul pour ironiser.

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Un  rideau de fer tiré entre hommes et femmes

« Beaucoup de bruits pour rien », les balles n’atteignent pas le salon de coiffure de Christine, lieu de détente qui se transforme en lieu de refuge en temps de guérilla. Et pourtant derrière le store baissé, ces femmes observent et commentent. L’absurdité de la scène ne fait que mettre en avant l’aberration de la situation politique actuelle. Malheureusement les femmes en sont les premières témoins et les premières victimes. Que représentent ces femmes cloisonnées derrière le rideau de fer d’une boutique ? Qu’est-ce qu’être femme dans ces conditions et comment revendiquer une liberté d’expression dans un monde dominé par la violence et la peur des hommes  au quotidien ? Une haine qui les suit, dans la rue et jusqu’à chez elles comme elles le disent.

Ces femmes ne sont-elles pas aussi la possibilité d’un avenir meilleur, moins trouble, plus réfléchi ? Car celles-ci vivent en arrière du conflit, et l’observent. Ce n’est pas parce qu’elles n’en font pas partie directement qu’elles n’ont pas leur mot à dire, bien au contraire, elles sont loin de ne pas avoir d’opinion sur le sujet. Les hommes sont des sauvages, mais aussi des enfants qui jouent à celui qui à la plus grosse, on parle d’arme bien évidemment, qui cherchent à imposer leur force et leur pouvoir aux plus faibles, à imposer un respect qui ne peut pas se gagner dans de telles conditions. Car le mot « respect » n’a ici plus de sens. On se tire dessus à tout bout de champ pour le moindre prétexte.

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Portraits d’ une société féminine en marge

Mères, filles, jeunes-filles en passe de devenir mères à leur tour, femmes, amantes, elles représentent toutes les faces de la société palestiniennes et les frères Nasser connaissent leurs revendications, car ils partagent les mêmes : liberté et paix. Comment résoudre un tel conflit sans prendre en compte les discussions de ces femmes, qui se taisent car malheureusement ne sont pas assez écoutées, ou pas entendues. Certaines ont peut-être tort, mais elles ont le mérite de se pencher sur des questions que les hommes ont oublié face à leur combat à coup de balles.

Elles sont capables de se remettre en question, d’accepter la critique même si cela doit faire couler des larmes, cela ne fait pas couler de sang. L’humanité est contenue dans ces femmes qui n’attendent qu’un jour meilleur pour dire ouvertement tout ce qui se dit dans cette boutique, ce que tout le monde pense mais n’ose pas revendiquer. Un certain droit à l’humanité, pour tou-te-s, qui va au-delà des guerres et des religions. Une foi commune en un avenir moins sombre, un avenir moins absurde, bref, un avenir meilleur. Ces femmes restent l’incarnation d’un jour meilleur où le joug de la bêtise sera effacé de cette terre.