Gabrielle Deydier : « J’ai voulu montrer que la grossophobie existe »

Gabrielle Deydier nous raconte « la grossophobie au quotidien » dans son livre « On ne naît pas grosse ». Violences médicales, discrimination au travail, ou encore sexisme, son ouvrage nous livre son expérience personnelle tout en se voulant être une enquête. Interview avec l’auteure.

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Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Gabrielle Deydier : « Après ma dernière expérience de travail dans un collège, j’étais envahie par la rage. J’en avais ras-le-bol de devoir de devoir me justifier sans cesse pour expliquer pourquoi cela se passait toujours mal dans mes jobs. Lors d’une soirée entre ami-e-s, avec mes éditeurs, j’ai parlé de grossophobie pour la première fois. Ils m’ont alors persuadée qu’il y avait là matière à écrire, que c’était un terrain inexploré. Pour moi c’était impossible qu’on ne puisse pas imaginer ce que les gro-sse-s vivent, mon quotidien me semblait banal. J’ai voulu alors montrer que la grossophobie existe, que c’est une discrimination systémique. »

Quelles discriminations avez-vous subi dans le monde du travail ?

« Cela a commencé dès les stages. En licence de cinéma et en sciences politiques, j’étais toujours la seule à ne jamais en trouver dans ma promotion ! Ensuite, j’ai enchaîné les jobs étudiants alors que les autres jeunes diplômé-e-s trouvaient de vrais emplois.

Mon poids a toujours posé problème dans mes différents jobs, même si c’était principalement des tâches administratives qui m’étaient demandées. Lorsque j’ai travaillé dans un internat de lycée, j’étais la seule à qui on demandait d’être irréprochable vestimentairement, il fallait que cela soit parfait pour compenser. J’avais des remarques tout le temps de la CPE : « Gaby tu as de la chance que l’étage des filles soit seulement au 2e… », « Tu pourrais faire des efforts et te maquiller… ». J’ai aussi par exemple reçu des menaces de viol d’un collègue, j’ai déposé une main courante, mais cela n’a abouti à rien. Sa défense : « ma femme est mince, elle… »

Le pire, c’est qu’en racontant mes anecdotes à mes ami-e-s, certain-e-s pensaient que c’était moi le problème ! Que je me trouvais des excuses car d’autres personnes grosses réussissent dans la vie. »

Comment avez-vous choisi votre titre de livre (On ne naît pas grosse) ?

« Au-delà du clin d’œil à Simone de Beauvoir, je voulais mettre en avant la double discrimination subie par les grosses. Il y a à peu près autant d’hommes que de femmes obèses (14% et 16% respectivement), pourtant ce sont elles qui passent le plus sur la table d’opération bariatrique (80% !)

« 80 % des opérations bariatriques ont lieu sur des femmes »

La pression sociale à être parfaite physiquement pousse les femmes à aller se faire charcuter. Je me suis inscrite sur des forums et des groupes de personnes qui ont choisi de se faire opérer. Les raisons principales ne sont pas liées à la santé, ce qui revient le plus c’est plutôt la volonté de ne plus être remarquée, disparaître. Ou alors, simplement pouvoir aller à Disneyland avec ses enfants… »

Dans votre livre, vous mentionnez le fait qu’on n’entend jamais « la voix de cette masse silencieuse » que sont les personnes grosses, comment l’expliquez-vous ?

« Pour moi la raison principale est que les personnes grosses se sentent moins légitimes à gagner des droits, car elles culpabilisent de leur état. Ce n’est pas quelque chose que l’on retrouve chez les personnes racisées ou la communauté LGBTI où la notion de fierté est importante. De plus, chez les gro-sse-s, les causes sont multifactorielles, il n’y a pas d’unité. Enfin, la plupart des gro-sse-s espèrent ne plus l’être…

Daria Marx (militante co-créatrice de Gras Politique) m’a reproché de ne pas aborder dans mon livre le droit de vouloir rester gros-se. Mais comme ce n’était pas mon vécu…
Pour ma part, si dès le collège j’avais envie de devenir une « féministe intellectuelle », je n’ai jamais milité. J’ai commencé à me renseigner sur les associations de gro-sse-s seulement lorsque j’ai écrit mon livre. »

Le mal-être des personnes grosses n’est-il pas un cercle vicieux où plus on subit de grossophobie et plus on mange pour compenser son mal-être, plus on s’isole et se renferme ?

« Oui peut-être… Mon endocrino me disait que si j’avais été élevée sur une île déserte je n’aurais jamais été grosse. L’obésité est une maladie de société, si la société n’était pas grossophobe il y aurait moins de gro-sse-s.

« L’obésité est une maladie de société »

Une fois, j’ai répondu à une femme qui me demandait pourquoi j’étais grosse, que c’était « une réaction immunitaire contre ça justement »… On m’interpelle parfois dans la rue pour me donner des conseils, des adresses de chirurgiens… Certain-e-s ne se rendent pas compte que ce sont des agressions pour nous !

A chaque fois qu’un patron a voulu que je maigrisse, je prenais 30 kilos ! La seule fois où j’ai perdu du poids c’est à un moment où j’étais bien dans mes baskets, je me nourrissais d’autres choses, je n’avais pas besoin de me suicider en me gavant de pots de nutella… »

Votre rapport à la nourriture a justement été difficile à aborder dans votre livre…

« Oui, mais cela m’a aussi fait du bien de le poser par écrit. On parle souvent de « bon-ne-s » gro-sse-s (celles et ceux qui ont des maladies) et de « mauvai-se-s » gro-sse-s (celles et ceux qui ne savent pas se retenir), mais les gens sont souvent les deux. Mes ami-e-s me défendaient souvent en disant que j’étais grosse à cause de mes maladies hormonales et j’avais peur qu’en confiant mes pulsions, illes me trouvent nulle et faible. J’avais une peur du rejet.

Quand je me gave, c’est souvent de l’auto-flagellation. Depuis l’âge de 18 ans j’ai des ulcères, je sais donc ce que je n’ai pas le droit de consommer. C’est une forme de suicide à petit feu, lié à l’envie de disparaître… »

Comment expliquez-vous le succès que votre livre a rencontré ?

« Les retombées de la presse ont été inimaginables pour moi. J’étais persuadée que le livre serait mal reçu, car on ne prend pas au sérieux la grossophobie… J’ai eu un très bon accueil des journalistes et des libraires, avec beaucoup de messages personnels, disant avoir été touchés par le livre. « Je ne suis pas grosse, mais je me suis reconnue dans tel passage… » Je suis allée loin dans les choses que j’ai racontées, brisé des tabous.

Si des livres existaient déjà sur les gro-sse-s d’un point de vue médical, il n’y avait rien sur la grossophobie au quotidien. J’ai échangé avec beaucoup de journalistes femmes, peu d’hommes m’ont interviewée. L’un d’eux m’a carrément dit : « en lisant votre livre je me suis rendu compte que je me comportais comme un connard quand j’étais pion et dur avec les petits gros, je ne peux plus regarder les personnes grosses de la même façon maintenant ». Il y a eu une prise de conscience. De la même manière, les médias relèvent plus les remarques grossophobes qu’avant, on a pu le voir récemment avec les déclarations de Jamel…  »

Vous avez aussi rencontré des journalistes de la presse internationale…

« Oui, j’ai été contactée d’abord par Vogue qui voulait une exclu en Angleterre, mais nous avons refusé. J’ai ensuite été interviewée par une journaliste du Guardian, puis du Times.

Les journalistes étrangers sont intéressé-e-s car un bestseller de conseils a été publié par une auteure expatriée français aux États-Unis, expliquant pourquoi les Françaises étaient minces… Et moi j’en suis en quelque sorte le contre-pied !

La journaliste de The Guardian était intéressée par le fonctionnement de notre société, notamment notre rapport à la diversité. C’était aussi un prétexte pour parler de féminisme, et cela me va très bien !

Le Guardian m’a fait passer une séance de photos avec une styliste équipée de deux penderies de fringues ! Le Times a voulu faire une meilleure couverture, mais ils n’avaient pas les mêmes moyens. Leur photographe m’a demandé 8 tenues avec des exigences particulières (pas de pantalon noir…). Ce que je n’ai pas ! C’est assez ironique comme situation puisque mon livre a été écrit pour parler de ma situation précaire. Je ne suis pas une pub pour Dove ! Ils sont donc allés m’acheter des vêtements en catastrophe chez Tati, sans même me demander ma taille… La photographe était une photographe de presse, pas de mode, et moi je ne suis pas un mannequin ! Après cinq heures à faire toutes les positions dans plusieurs tenues… ils ont finalement décidé de reprendre les photos de The Guardian ! »

Quels sont vos projets pour la suite ?

« Je ne sais pas encore si je vais continuer le webzine culturel Ginette le Mag que j’ai fondé. J’ai un projet de documentaire, la télévision envisage aussi de racheter les droits du livre pour faire un téléfilm. Un sujet de 30 pages va également être publié dans La Revue dessinée.

J’écris aussi mon premier roman. L’histoire se déroule dans un futur proche où l’obésité ne cesse de croître et où on fait du chantage aux allocs aux gro-sse-s en leur imposant des cures dans des centres fermés, et on se déroule une émission de téléréalité. »

 

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Journaliste, cette ourse adore écrire sur les thématiques qui lui tiennent à coeur : discriminations, santé, féminisme, luttes… De formation littéraire, c’est une droguée de lecture et d’écriture. Militante féministe et politique à ses heures perdues (ou gagnées !), elle a fait également partie d’un syndicat étudiant il y a quelques années. Cette ourse est une gourmande qui ne résiste jamais à un chocolat, ou à un pot de miel… Curieuse de tout, elle traîne ses pattes sur les réseaux sociaux à la recherche de la moindre info. Taquine, elle aime embêter les autres ourses. Elle est aussi connue pour ses grognements et son caractère persévérant. Elle ne lâche rien.

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