La voix des chorales

Alors que les chorales féministes se multiplient en France, le chant militant en non-mixité s’affirme aujourd’hui comme une nouvelle manière de s’engager. Nous avons rencontré celle des Chianteuses pour en discuter.

Chorale des Chianteuses. © Ourse Malléchée

Le 25 novembre 2019, à Santiago au Chili, une trentaine de femmes issues du collectif artistique et militant Las Tesis se réunissaient devant un commissariat de police pour entonner “Un violador en tu camino” (Un violeur sur ton chemin), une performance mise en scène par leurs soins, afin de dénoncer les féminicides et la culture du viol en Amérique latine. Cette pratique militante – se regrouper en une chorale pour reprendre des chants féministes avec une chorégraphie – ne touche cependant pas que l’Amérique du Sud. En France, le phénomène prend également de l’ampleur. Si l’on est encore loin de l’importance de l’artivisme sud-américain, qui puise ses racines dans l’histoire et la culture des batucadas féministes, la naissance et la structuration récentes de chorales militantes françaises attestent néanmoins de la vitalité du combat féministe national et d’une inventivité renouvelée.

À Paris, à Marseille, à Grenoble ou encore à Rouen se forment ainsi depuis quelque temps de nombreuses chorales militantes qui rassemblent de plus en plus de membres. Derrière leurs noms tantôt humoristiques (les Mémés Déchaînées, Les Cagoles Phoniques…), tantôt féroces (Nos Lèvres Révoltées, Les Chorages…), elles se font l’étendard de revendications féministes assumées, mais surtout d’une nouvelle manière de militer, qui derrière son apparente légèreté, n’en est pas moins puissante et engagée. Pour discuter du sujet, nous avons rencontré Marion, Manel et Clémence, toutes trois membres de la chorale parisienne les Chianteuses, qui selon son propre slogan, “bat le pavé contre le patriarcat”.

Quand le militantisme est une fête

Le chant occupe depuis des siècles une place de choix dans le militantisme féministe, et si le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) est à l’origine, dans les années 1970, de l’un des hymnes les plus connus dans ce domaine [même si controversé, car très « blanc »…], les premières chansons françaises engagées pour les droits des femmes remontent plutôt au XIXème siècle, avec notamment “La Marseillaise des Cotillons”, composée par Louise de Chaumont, qui chantait déjà en 1848 : « Femmes, notre jour est venu : Point de pitié, mettons en note, Tous les torts du sexe barbu ; Voilà trop longtemps que ça dure, Notre patience est à bout ». Une pratique ancienne donc, dont les chorales féministes sont conscientes. “Pendant longtemps en manifestation, avant l’arrivée du gros micro et du camion, il y avait quand même beaucoup plus de gens qui chantaient, et revenir à cette culture du chant militant c’est quand même hyper cool”, apprécie Marion. En 2019, lors d’un match de foot de la Coupe du monde féminine de football, des manifestant-e-s entonnent l’Hymne des Femmes. C’est suite à cet événement que la chorale des Chianteuses voit le jour, sur une proposition via les réseaux sociaux de leur future cheffe de chœur, Zulma. Très vite, l’idée séduit.

Autogérée et fédérée autour d’un noyau dur d’une dizaine de personnes, “des copines” de militantisme avant tout, la chorale trouve rapidement un nom et se lance. Le projet de départ ? Réinventer l’espace militant et notamment celui des manifestations. “L’idée c’était de chanter en manif et d’y apporter autre chose que la sono qui passe de la musique trop forte et chiante à côté de laquelle on ne peut même plus discuter”, critique Clémence. Féministes engagées chacune de leur côté, dans diverses structures syndicalistes ou associatives, les membres des Chianteuses évoquent aussi le plaisir d’un militantisme différent, “plus festif”, selon Manel. Un constat qui revient généralement lorsque l’on s’intéresse au phénomène des chorales, dont la plupart soulignent l’importance dans leurs vies de cette forme d’engagement heureuse. « Ça rend quand même les manifs beaucoup plus joyeuses, c’est super agréable” confie Marion.

Derrière la joie militante, les revendications de ces activistes déterminées sont cependant bien réelles et leur action reste éminemment politique. “On est une chorale militante” rappelle Manel. “On se définit comme révolutionnaires, anticapitalistes, antiracistes et féministes”. “On recrute des militantes qu’on connait et qu’on sait être au clair sur ces sujets”, précise Clémence. Ce soin particulier accordé au choix des membres de la chorale leur permet de garantir une représentation équitable de toutes les minorités, d’éviter la surreprésentation des personnes blanches et d’être confrontées à des personnes qui ne partagent pas leurs valeurs d’inclusivité et de tolérance.

Sandra Sainte Rose Fancine, fondatrice de la fanfare chorégraphique 30 nuances de Noir(es). © SEKA

La volonté d’occuper l’espace public – dont les femmes ont toujours été exclues – est évidemment aussi en jeu. Alors que de son côté, la chorégraphe et militante Sandra Sainte Rose Fancine, fondatrice de la fanfare chorégraphique 30 nuances de Noir(es), évoque dans une interview donnée à Clique.tv en 2018 l’importance de descendre dans la rue et de “lutter contre l’invisibilisation par la survisibilisation”, la chorale se fait le vecteur de cette présence féminine tonitruante. “Dans le cadre de la question féministe, l’important c’est aussi de faire du bruit”, analyse Marion. “La question d’être silenciée est présente.” “Aller en manif avec un groupe de copines ou une chorale, ce n’est pas seulement se balader ensemble, c’est chanter et prendre l’espace et mettre mal à l’aise ces personnes-là en les faisant s’écarter” ajoute Clémence.

Les manifestations, lieu privilégié de l’action des Chianteuses, n’échappent pas à ces biais misogynes, comme tous les espaces mixtes. “Les manifs, ça peut être violent pour les meufs”, rappelle Clémence. “Les mecs prennent trop d’espace, que ce soit les mecs bourrés chiants, les mecs qui monopolisent les micros, ceux qui te bousculent sans faire attention… Même dans les manifs, on est amenées à croiser des agresseurs”. Les difficultés peuvent également venir de l’intérieur du mouvement féministe lui-même, qui loin d’être uni, oppose de manière parfois frontale certains courants. “On a connu des manifs il y a quelques années où c’était très violent, où des meufs voilées et des TDS [travailleuses du sexe, ndlr] se faisaient virer physiquement”, se souvient Clémence. Dans ces cas-là, chanter en manif, c’est aussi se battre physiquement. “Ce n’est pas seulement une réappropriation de l’espace, parfois c’est aller au contact”, constate ainsi Manel en se rappelant des manifestations où les Chianteuses ont chanté directement au premier rang face à la police et se sont fait gazer. « Des meufs qui chantent ensemble, ça dérange, dans certaines manifs. En même temps c’est une force. Chanter ensemble, c’est lutter ensemble”, résume-t-elle.

Le pouvoir de la sororité

La chorale non-mixte (sans hommes cisgenres), composée de membres aligné-e-s sur le plan de leurs valeurs et de leurs luttes, devient alors à la fois épée et bouclier, et offre un espace ressourçant aux militant-e-s, qui y puisent aussi leur force. Au cœur de cette action régénératrice et empowering, la sororité et la non-mixité font office de piliers fondamentaux, comme dans la plupart des chœurs féministes, qui ne transigent pas sur ce point. À l’heure où cette dernière fait débat et est accusée d’anti-républicanisme par le gouvernement, Marion, Manel et Clémence rappellent l’importance de ce paramètre à la fois dans leur action et dans la lutte féministe en général. “Le fait d’être en non-mixité (sans mec cis) est un plaisir sans limite”, sourit Clémence. “Les débats ne sont pas du tout du même ordre ; quand on enlève une des violences qu’on subit dans le cadre militant, en l’occurrence ici les mecs cis, ça allège.”

Faisant écho aux propos de nombreux-ses militant-e-s qui rappellent la nécessité de la non-mixité choisie comme outil politique (voir notre article à ce sujet), elle réfléchit à son expérience de syndicaliste et rappelle la fatigue qui guette les femmes dans les espaces non exclusifs. “C’est dur, des fois, le féminisme. C’est facile de faire front contre les patrons, parce qu’on ne vit pas avec eux. La difficulté du féminisme, c’est que tu vis avec des potentiels agresseurs et oppresseurs H24. La vie est mixte.” Le cadre privilégié de la chorale devient alors une ressource mentale précieuse et permet de lutter contre le burn-out militant. “C’est une force dans mon militantisme, dans des cadres qui sont mixtes” souligne Clémence. « Ça me permet de tenir et de foncer dans le tas quand c’est nécessaire, parce qu’il y a la force du collectif, les copines. La non-mixité, ça protège, ça donne de la force et ça coupe de l’isolement”. Car la sororité, c’est aussi le collectif, et la possibilité de ne pas lutter seule.

© Nos Lèvres Révoltées

Les chanteuses ont conscience de l’importance de la solidarité féminine, qui nourrit et découle à la fois de la pratique du chant entre femmes. Au sein d’un mouvement féministe divisé, la chorale permet également parfois de tisser des liens avec d’autres femmes le temps de quelques instants de complicité et d’entente tacite. Le chant se fait alors “trait d’union entre des militantes de générations et de traditions militantes très différentes” comme l’explique Cécile Talbot dans son article ““Nous qui sommes sans passé, les femmes” : usages et réappropriations de l’Hyme des femmes dans les collectifs féministes de la troisième vague”. Il permet “sinon une unité des féminismes, tout au moins des moments de convergence dans la diversité”. Plus encore, comme le revendiquait Coline Pélissier, cheffe de choeur de la chorale féministe Nos Lèvres Révoltées, dans son interview pour le podcast Activistes ! en novembre 2020, il devient un moyen de “performer ce que pourrait être le féminisme”, c’est-à-dire “un monde où l’on se soutient et où l’on s’unit”.

Marion, Manel et Clémence évoquent ainsi certaines rencontres touchantes avec des militantes plus âgées qu’elles, mais aussi plus jeunes. “Les anciennes viennent parce qu’elles connaissent les chansons” observe Manel. “C’est super beau”. De l’autre côté, des féministes nouvelle génération viennent aussi à leur rencontre. “Des meufs jeunes, à la fac, viennent nous dire en nous montrant un livret ‘Il y a cette chanson là, vous la connaissez ?’ et en fait c’est nous qui l’avons écrite”, raconte Clémence. “Elles ont utilisé ce qu’on a fait et en ont profité pour continuer à avancer”. La chorale jette ainsi un pont entre plusieurs générations de féministes et apporte, par le biais de ses créations musicales, sa propre pierre à l’édifice de l’histoire militante.

Constituer un patrimoine militant

La chorale féministe, ce n’est pas seulement chanter. ““Le chant”, rappelle Cécile Talbot, “a été […] historiquement utilisé pour construire des communautés militantes et transmettre la mémoire de groupes minorisés” ; la chorale est aussi un moyen de rendre hommage à tout le répertoire musical militant protéiforme de cette communauté marginalisée que sont les femmes, tout en y apportant sa propre perspective et en l’enrichissant de nouvelles contributions. Les chants historiques occupent évidemment une place de choix dans le travail des Chianteuses : “La Semaine Sanglante” et “La Danse des bombes”, composées respectivement par Jean-Baptiste Clément et Louise Michel au moment de la Commune de Paris, sont ainsi régulièrement entonnées. Clémence insiste sur l’importance de chanter haut et fort ces textes engagés et de continuer à faire vivre ces monuments de la culture révolutionnaire. “Même si nos paroles ne sont pas pensées comme un manifeste, ce sont quand même des revendications politiques. Ça nous ancre dans un militantisme. Les chants qu’on choisit sont des chants qui recoupent les courants de la gauche radicale dont on vient, qui nous conviennent à toutes”. “Ça donne un peu des frissons par moments de chanter ces chansons-là qui ont une profondeur historique”, témoigne Marion.

Cependant, si les Chianteuses savent valoriser ce répertoire historique et effectuent un important travail de transmission, elles sont aussi des enfants de leur siècle, biberonnées à la culture musicale RnB des années 1990. “On s’inspire de chansons de la culture populaire et qu’on écoute”, décrit Manel. “La chorale est un peu au croisement de ces deux cultures musicales-là”. Elles évoquent ainsi leur amour pour des chanteuses qui ont bercé leur adolescence et ouvert la voie avec leurs textes sans compromis, dans lesquels elles se retrouvent aujourd’hui davantage que dans la pop contemporaine, sur laquelle elles portent néanmoins un regard éclairé. “”Balance ton quoi” c’est assez connu”, répond Manel quand on lui demande ce qu’elle pense de l’engagement des artistes féminines. “Après Angèle, ce n’est pas notre culture à nous. C’est juste qu’on a plus de trente ans ; on a écouté mais on n’a pas repris”. “ “S’il y a des trucs qu’on va reprendre, ça serait plus Diam’s que Pomme. Y’a un effet générationnel ; là c’est les plus jeunes qui vont devoir monter des chorales et chanter des vieux chants pour que nous on vienne chanter avec elles en manif”, plaisante Clémence.

“Aujourd’hui il y a beaucoup d’artistes qui se définissent comme féministes, car c’est un mot qui fait moins peur” analyse Manel à propos du tournant engagé qu’a connu la pop francophone ces dernières années. “Mais je considère que toutes les générations ont porté ce combat. Je pense à Diam’s ou Wallen, qu’on a repris ; même si elles ne se définissaient pas comme féministes, elles avaient une démarche féministe, elles chantaient sur des sujets qui nous concernent”. “Après, je trouve que ce que fait Yseult, c’est génial, avec sa chanson “Corps” etc” ajoute-t-elle.

En attendant, les Chianteuses se concentrent sur les textes d’icônes des années 2000, comme la chanson d’Amel Bent, rebaptisée “Notre philosophie” et remaniée pour dénoncer l’islamophobie. Interrogée à propos de l’important travail de réécriture qu’elles fournissent, Clémence rappelle : “réécrire des chansons, c’est une nécessité. On n’a pas le choix, elles ne sont pas féminisées”. Les chorales féministes se réapproprient ainsi un patrimoine essentiellement dédié aux hommes, quand il n’est pas ouvertement sexiste, et y apportent leurs revendications. “A minima, on féminise toutes les chansons” explique Clémence. “On chante “La lega feminista” au lieu de “La lega” [chanson de lutte italienne chantées par les ouvrières agricoles repiqueuses de riz contre les patrons à la fin du XIXème siècle, quand se sont formées les premières ligues socialistes, ndlr], et on a un peu modifié, au lieu de dire nos fils on dit nos filles. On a changé deux trois choses pour les rendre plus féministes, mais on garde l’essence” illustre Manel. « ”Nous sommes filles de” (chanson du groupe québécois Corrigan Fest qui dénonce les guerres menées au nom de la nation, ndlr), à la base, c’est “Je suis fils de ””, rappelle aussi Clémence. “On a aussi une version “Filles de lesbiennes”, car il y a des copines qui ne sont pas hétéros dans la chorale”.

© Ourse Malléchée

Quand la féminisation ne suffit pas, elles n’hésitent pas à réécrire entièrement le texte et à n’en conserver que l’air. “On chante en manif pour la réforme des retraites, contre les féminicides et ce ne sont pas des choses légères, on va y mettre nos revendications et nos slogans”, affirme Clémence. La fataliste “Mon amie la rose”, hymne aux injonctions de beauté féminine impossibles, devient ainsi sous la plume des Chianteuses “Nos soeurs puissantes”, tandis qu’elles martèlent ““En burkini ou en crop-top on est des sœurs” sur l’air de “Ma philosophie”. Une entreprise à laquelle elles sont souvent obligées d’avoir recours. « Là, on est en train de discuter pour créer de nouveaux chants anti-racistes, parce qu’on avait pour projet d’aller à Nice pour Toutes aux frontières (action féministe internationale pour protester contre la criminalisation de la migration, ndlr], et on s’est rendues compte à l’occasion qu’on manquait de chants à la fois féministes et anti-racistes », indique Clémence. “Aucun chant ne correspond à cette action d’un point de vue féministe. On n’en a pas trouvé”.

Cette réappropriation militante peut également concerner des genres et des pratiques musicales traditionnelles plus vastes. C’est notamment le cas des batucadas féministes, qui reprennent le patrimoine brésilien et ses percussions pour lui donner une dimension engagée ; un moyen efficace de croiser identités culturelles et revendications décoloniales et antiracistes, comme l’ont illustré les Guarichas Cósmikas, une batucada parisienne lesbo-trans-féministe active de 2017 à 2020 et qui réunit des personnes d’origine amérindienne, latinoaméricaine ou africaine. Loin de s’arrêter à la rue, le militantisme des chorales féministes déborde ainsi du cadre de l’insurrection pour frapper là où ça fait mal, en plein dans l’imaginaire révolutionnaire et la culture musicale française et internationale.

La réécriture, geste symbolique de réappropriation, dessine ainsi un horizon militant où les femmes ne seront plus invisibilisées et silenciées ; les Chianteuses ne se contentent pas de de chanter pour être entendues mais préparent aussi le terrain aux futures militantes après elles, qui pourront puiser dans un patrimoine féministe enrichi de leurs textes, au croisement de différentes luttes, et le porter à leur tour. “J’ai des copines et des collègues qui sont venues en manif et ensuite qui chantonnent nos chants en salle des profs”, sourit Marion. “C’est agréable de se dire que ça marque les gens”. “C’est marrant, maintenant ça va circuler et faire partie de la culture populaire et à un moment personne ne se rappellera plus qui l’a écrit au début”, conclut Clémence. “Et ça c’est très fort.”

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible ici.

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