Chair tendre, une série réaliste qui visibilise l’intersexuation

Affiche de la série Chair tendre, récompensée par Séries Mania, prix de la meilleure série

Chair tendre est une série en dix épisodes, diffusée sur France TV Slash depuis septembre 2022. Créée par la scénariste Yaël Langmann (à qui l’on doit notamment Le Brio, l’adaptation des Choses humaines ou encore quelques épisodes de Plan Coeur), elle met en scène Sasha, adolescente intersexe. La série a reçu un excellent accueil dans la communauté intersexe.

Intersexe désigne les personnes nées avec des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins.
Définition du CIA-OII France, Collectif intersexe et allié-e-s – Organisation internationale des intersexes : https://cia-oiifrance.org/10-choses-a-savoir-sur-lintersexuation/
https://cia-oiifrance.org/tag/definitions/

La question de l’identité de genre

Sasha a 17 ans et vient d’arriver dans un nouveau lycée, en plein milieu d’année scolaire. En terminale, elle se présente ainsi à ses camarades : « Bonjour, moi c’est Sasha, je suis une fille. » Si cette affirmation surprend la classe – « Non, sans déc. ? On pensait que t’étais un cheval ! », rétorque l’une d’elleux -, la précision est importante pour Sasha. Car jusqu’à récemment, c’est en garçon qu’elle a été assignée. Et aujourd’hui, Sasha n’a qu’une hâte, atteindre la majorité pour se faire opérer.

Son début de transition est récent. Sa petite sœur, qui semble bien l’accepter, a parfois encore le réflexe d’utiliser le masculin pour parler de Sasha. A l’inverse, les regards pleins de sous-entendus lorsque Sasha note d’une croix la date de son anniversaire sur le calendrier du frigo, les réticences et le malaise lorsqu’une opération est évoquée, à l’image de cette réplique cinglante énoncée par son père – « On n’en est pas encore là, Sasha » – témoignent de la tension qui règne autour du sujet.

Cette tension est aussi palpable dans les petits moments du quotidien : le nouveau numéro de téléphone de Sasha, son absence des réseaux sociaux, mais aussi une attitude d’ado renfermée, cachée sous ses cheveux longs et ses vêtements larges. Sasha reste énigmatique, elle a peur de trop en dire et ne veut surtout pas que sa nouvelle bande d’ami-e-s découvre son passé.

L’adolescence, une période charnière

Sasha se sent différente et anormale quand tout ce que l’on cherche à cet âge, c’est justement se faire accepter, être désiré-e et être aimé-e. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le personnage évolue à l’adolescence, période durant laquelle le corps change, l’identité se construit et la sexualité est omniprésente.

L’adolescence, période également lors de laquelle les personnes intersexes découvrent généralement et prennent conscience de leur intersexuation et des mutilations opérées par le corps médical durant l’enfance. En effet, pour la médecine, l’intersexuation est une pathologie à soigner et réparer. La docteure qui suit Sasha enfant qualifie les opérations « d’investissement sur l’avenir », tandis que son médecin actuel parle « d’anomalie du développement sexuel » (les personnes intersexes utilisent le mot « variation »), reprenant Sasha sur son utilisation du terme « intersexe », qu’il juge « militant » et regroupant « tout et n’importe quoi ». Toustes les deux invoquent comme justification à leurs décisions médicales, la volonté de permettre à Sasha de vivre une sexualité normale. C’est donc une vision sociale qui transparaît, celle qui n’accepte pas la différence, définit les êtres humains comme hommes et femmes exclusivement, en n’acceptant que les corps dyadiques (rentrant dans les standards mâles ou femelles) jusque dans la sexualité – et ce, en dépit des risques encourus par Sasha pour sa santé.

Des parcours éprouvants

Les opérations sont un sujet tabou, dont on ne parle pas. Ainsi, Sasha ne connaît pas la nature de celles qu’elle a subies, les pages de son carnet de santé sont déchirées. Et si le médecin défend les précédentes équipes médicales, qui voulaient « soigner » Sasha, cette dernière rappelle qu’elle n’a jamais été malade.

Pourtant, la différence de Sasha focalise l’attention de toute la famille. Des parents qui culpabilisent de s’être trompés sur le genre assigné à leur enfant et démunis face à la situation. Des parents qui se tiraillent et qui n’ont plus d’attention pour leur second enfant, Pauline, livrée à elle-même, parfois oubliée. Sasha le reconnaît d’ailleurs, lorsqu’elle avoue : « Encore une fois, j’ai pris toute la place ».

Il reste que cette famille est une famille aimante qui fait comme elle peut et accueille avec bienveillance les adultes que sont en train de devenir ses enfants. Car l’adolescence, c’est aussi cela : la quête d’identité.

Une série politique

Chair tendre est donc aussi une série sur l’adolescence, mais par ce qu’incarne son personnage principal, c’est une série politique. En premier lieu, elle donne de la visibilité aux personnes intersexes, qui représentent 1,7% de la population. Elle montre ensuite les questionnements et les problématiques que traversent ces personnes.

A travers le personnage de Loé, membre de l’association CIA-OII France (représentant Loé Petit, cofondateurice du CIA-OII France et des Ourses à plumes), ce sont enfin les combats, le militantisme et le soutien aux personnes intersexes qui sont mis en avant. La présence de Loé n’a rien d’anodin, bien au contraire, et ce, à deux niveaux. Le personnage est interprété par Lysandre Nudry, lui-même cofondateur du CIA et intersexe, devenant ainsi le premier acteur connu comme intersexe à jouer dans une série française. Tandis que Loé Petit a été associé-e à l’écriture et à la réalisation de la série, lui conférant un regard et une représentation plus justes et réalistes.

On peut parfois regretter le manque de justesse dans le jeu des acteur-ice-s ou la brièveté de la série, qui reste un peu en surface à certains moments. Il faut dire que le projet a eu du mal à trouver un financement, longtemps rejeté par toutes les productions. Relevant néanmoins le défi, Chair tendre porte un message fort pour la reconnaissance et l’acceptation des personnes intersexes. Ce message est résumé par Sasha lors de son discours pour le grand oral du bac, qui fait œuvre de manifeste et conclut la série.

Pour voir la série : france.tv et mycanal.fr

Pour plus d’informations sur l’intersexuation et l’association CIA-OII France : https://cia-oiifrance.org/

Pour aller plus loin :
https://lesoursesaplumes.info/2020/05/26/intersexes-la-naissance-dun-mouvement-contre-les-mutilations-en-france/
https://lesoursesaplumes.info/2018/09/27/une-campagne-contre-les-mutilations-des-enfants-intersexes/
https://lesoursesaplumes.info/2016/11/08/un-nouveau-collectif-intersexes-allie-e-s/

Cet article a été relu par plusieurs personnes trans (un grand merci notamment à Ju), mais nous n’avons pas pu avoir une relecture d’une personne intersexe. Si des personnes intersexes remarquent des formulations à modifier, n’hésitez pas à nous contacter : oursesaplumes@gmail.com

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