« La norme gynécologique », la déconstruction d’un suivi médical naturalisé

Aurore Koechlin, sociologue et militante, nous livre avec « La norme gynécologique. Ce que la médecine fait au corps des femmes » un ouvrage essentiel pour comprendre et déconstruire ce suivi pourtant si banal dans la vie de nombreuses personnes à utérus. Un livre nécessaire pour mieux prendre conscience des mécanismes qui régissent ce suivi médical et pouvoir ainsi, au besoin, mieux y résister.

Aurore Koechlin est une autrice aux multiples casquettes : chercheuse en sociologie et militante féministe, nous la connaissions déjà grâce à son livre La révolution féministe dans lequel elle théorise qu’aurait lieu actuellement une « quatrième vague » du féminisme. Elle nous livre ici un nouvel ouvrage sur la gynécologie médicale (en opposition à la gynécologie obstétricale) tiré de sa thèse La norme gynécologique. Ce que la médecine fait au corps des femmes. Cette adaptation de son travail de recherche est d’une grande clarté et en fait un ouvrage très accessible.

Sa recherche se base principalement sur des observations qu’elle a réalisées dans une PMI et dans une clinique privée, ainsi que sur de nombreux entretiens. Grâce à sa double position de chercheuse et de féministe, son terrain a été pensé suivant une certaine éthique, ce qui entraîne un travail d’une grande finesse qui laisse une place non négligeable aux voix des patient‧es.

Son étude s’insère dans une actualité agitée : la gynécologie se retrouve en effet fortement critiquée. Les scandales des pilules de troisième et quatrième génération en 2013 ont ébranlé sérieusement la confiance des patient‧es et les violences gynécologiques se retrouvent de plus en plus dénoncées – Le livre noir de la gynécologie de la journaliste Mélanie Déchalotte en dresse un tableau glaçant. Dans le même temps, se font entendre des revendications émanant de patient‧es et de professionnel‧le‧s de santé défendant le fait de ne pas donner tous les pouvoirs aux gynécologues – les sages-femmes, par exemple, réclament plus de droits et ont obtenu l’autorisation de réaliser des IVG instrumentales en 2020.

Le suivi gynécologique : une histoire de normes

Comme toute entreprise sociologique, Aurore Koechlin souhaite « montrer la construction sociale qui se cache là où nous ne voudrions voir qu’un destin biologique. » Elle s’applique ainsi à déconstruire et dénaturaliser le suivi gynécologique, en démontrant que celui-ci n’a rien de naturel et résulte d’une série de normes. La discipline médicale qu’est la gynécologie est particulièrement intéressante dans le sens où elle s’occupe du corps non malade et s’adresse à toute une population en fonction de son genre. Elle parle ainsi de norme gynécologique qui conduit les personnes à utérus à se faire suivre régulièrement par un‧e professionnel‧le de santé, en particulier donc par un‧e gynécologue. Présenté comme un « non-événement » de par la naturalisation de ce suivi, celui-ci prend pourtant une place non négligeable dans la vie de nombreuses personnes et est bien souvent donné comme un passage obligatoire.

Cette norme gynécologique s’appuie sur d’autres normes qui lui préexistent et la renforcent : tout d’abord la norme contraceptive, qui veut que l’on prenne une contraception si l’on ne souhaite pas d’enfant, et la norme préventive, qui veut que l’on se fasse dépister si l’on fait partie d’une population à risque ou que l’on a un ou des comportements jugés à risque. Ces normes permettent une entrée dans le suivi gynécologique et sont renforcées par les paires, surtout les femmes de l’entourage (les mères, les tantes, les amies…). Cependant, pour maintenir ce suivi dans la durée, un travail actif doit être ajouté à cela. Aurore Koechlin présente ainsi les différents moyens dont se servent les gynécologues pour garantir le suivi par les patient‧es, par exemple leur monopole de prescription.

L’angoisse, ce cadeau empoisonné en supplément

Elle explique aussi que ce suivi n’est pas sans conséquence. Par exemple, la norme préventive sur laquelle il s’appuie entraîne notamment des effets non négligeables sur les patient‧es lorsqu’elle est suivie. L’individualisation du risque qu’elle occasionne entraîne une culpabilisation individuelle. Ainsi, au lieu de faire porter la responsabilisation sur l’élimination ou la réduction des risques extérieurs, comme avec des politiques environnementales, celle-ci reste à l’échelle de l’individu. Cela induit une tension sur le partage de la responsabilité entre les gynécologues et les patient‧es. De fait, qui n’a pas déjà lu ou entendu des histoires qui représentent bien ce genre de tensions : à titre d’exemple, les accusations qui se portent souvent contre lea patient‧e lorsqu’une grossesse non désirée survient sous pilule. Il est alors parfois reproché d’avoir mal pris sa contraception, même si lea patient‧e assure que ce n’est pas le cas, au lieu de rappeler que la pilule n’est pas efficace à 100 % ou de remettre en cause un choix de contraception qui peut être inadapté à lea patient‧e.

Par ailleurs, l’injonction à s’écouter afin de prévenir tout problème est génératrice d’angoisse. Qui n’a pas déjà paniqué en recherchant ses potentiels symptômes sur Internet à la lecture des résultats ? Aurore Koechlin explique qu’il y a une production d’ignorance sur le corps : on ne sait pas différencier les symptômes communs à de nombreuses maladies des symptômes spécifiques, il nous est demandé de nous observer tout en ne possédant pas les clés pour comprendre ce qui nous arrive.

Des inégalités dans l’accès aux soins, mais aussi dans leur qualité

Une des forces de cette étude demeure aussi dans son approche « intersectionnelle ». Inventé par la juriste états-unienne Kimberlé Crenshaw en 1989, ce terme désigne la manière dont les rapports sociaux — en l’occurrence ici de classe, de genre et de race — en s’additionnant ne créent pas une simple superposition des dominations, mais interagissent et s’articulent entre eux. Elle montre ainsi comment les caractéristiques sociales des patient‧es et des gynécologues peuvent affecter la relation médicale, ainsi que la manière dont les inégalités ne se retrouvent pas seulement dans la différence d’accès au soin, mais aussi dans la qualité de ces derniers. Par exemple, les gynécologues qu’elle a suivis dans son enquête ont une certaine sensibilité féministe. Cependant, celle-ci n’est pas exempte d’un biais culturaliste, qui nous semble aujourd’hui encore être l’héritage d’un féminisme blanc majoritaire, ce qui les conduit à se concentrer notamment plus sur les problèmes d’excisions que de violences conjugales et à aborder les patient‧es différemment suivant leur origine supposée.

Et l’andrologie dans tout ça ?

À la lecture de cet ouvrage, lorsque l’on comprend les rouages de la construction du suivi médical du corps dit féminin, une question émerge : pourquoi le corps dit masculin en est exempté ? En effet, lorsque l’on y réfléchit, le suivi gynécologique aurait pu avoir son équivalent chez les hommes, je me suis donc demandé pourquoi tel n’était pas le cas.

Les normes auxquelles la norme gynécologique s’adosse, la norme contraceptive et la norme préventive notamment, ne sont pas genrées en soi. La norme contraceptive aurait pu concerner de la même manière les hommes en relation hétérosexuelle. Cependant, l’existence de contraceptions dites masculines ne suffit pas à cela : les préservatifs sont encore pris en charge majoritairement par leurs partenaires, les contraceptions thermiques sont pour l’heure méconnues et demeurent marginales, les recherches sur les contraceptions hormonales à destination des hommes ont encore du mal à se développer et la vasectomie reste minoritaire contrairement à la ligature des trompes, quand bien même la vasectomie est une opération plus simple. Dans les couples hétérosexuels, la contraception reste donc à la charge des femmes de manière encore très majoritaire, le suivi andrologique ne pourrait donc actuellement pas s’adosser à une norme contraceptive.

Quant à la norme préventive, le corps dit masculin ne subit pas le même sort que son homologue féminin. Les différentes étapes de leur vie, de la puberté à leur mort, auraient pu se trouver aussi pathologisées, ou du moins être perçues comme nécessitant un suivi particulier. L’andropause par exemple n’a jamais réellement été élevée au rang de sujet. Cet équivalent de la ménopause reste d’ailleurs insoupçonné pour beaucoup, la fertilité masculine ayant encore l’image d’un invariable, constant et inchangé tout au long de la vie. L’andrologie, contrairement à la gynécologie, ne s’est ainsi pas imposée comme un passage obligé et reste une spécialité médicale très minoritaire en France.

Les corps dits féminins se retrouvent ainsi une fois de plus renvoyés du côté du biologique, du naturel, du pathologique, tandis que ceux des hommes* restent du côté de la norme, de l’universel, de l’immuable. Contrairement aux femmes*, le suivi des hommes* ne peut pas s’appuyer « sur un système de genre qui lui préexiste et la justifie ». La construction sociale qui encadre le suivi gynécologique s’inscrit donc bien dans une société patriarcale et dans le contrôle des corps dits féminins.

Pour une gynécologie plus juste

Il est à noter que le modèle présenté par Aurore Koechlin n’est pas totalement écrasant pour l’individu. Elle évoque ainsi les résistances à la norme, qu’elles aient lieu au sein du suivi gynécologique ou en s’en extrayant, à travers l’autogynécologie notamment. Cette pratique ne vise souvent pas une rupture totale avec la gynécologie mais apporte une manière critique de l’aborder, et peut-être de la faire changer de l’intérieur. Aurore Koechlin nous invite ainsi à voir la gynécologie, de par sa position spéciale dans le champ médical, comme pouvant être l’initiatrice d’une médecine plus juste. Cependant, pour cela, il faudrait un réel financement de notre système de santé, qui ne cesse de se dégrader et d’être délaissé par l’État comme bon nombre d’autres services publics, la crise du Covid-19 l’ayant tristement souligné. Un changement de société radical serait donc nécessaire. Nous ne pouvons donc qu’encourager la lecture de ce livre afin de mieux comprendre comment se joue cette « impensable banalité » qu’est le suivi gynécologique et nous espérons, tout comme elle, que cet ouvrage pourra contribuer à « l’édifice d’un monde du soin plus juste ».

Pour aller plus loin :
- « Notre corps, nous-mêmes », plus qu'une réédition, une réécriture magistrale et nécessaire
- L'endométriose est un sujet politique et féministe

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Apprentie chercheuse en sociologie, je m'intéresse aux questions de genre, de contraception et de santé. Bibliothécaire à mes heures perdues, ma formation littéraire me poursuit dans ma passion pour les lectures tard dans la nuit et les salles obscures. Grande amatrice de bière et autre boustifaille végane, amoureuse de voyages à vélo sous le soleil printanier et de randonnées dans mes volcans natals, je passe le reste de mon temps à débattre et écrire sur les luttes qui me tiennent à cœur.

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