Haramiste de A. Desrosières : la sujétion de la femme arabe comme norme de sa représentation

                          

Un œil neutre

L’œil du réalisateur s’immisce donc dans la chambre de deux adolescentes, harem post-moderne, par ailleurs jamais qualifiées de citoyennes françaises mais bel et bien de deux « musulmanes », de surcroît voilées. Musulmanes avant tout, musulmanes surtout, le contexte psychologique, banal et d’une médiocrité affligeante, est là aussi campé. Leur personnage n’échappe pas à une lecture littéraliste de la structure psychique des femmes française originaires de « l-bas » (maghreb, pays arabes, pays islamisés). Le seul prisme de lecture autorisé semblant être celui de la très faible transmission culturelle et religieuse  dont ont héritée ces deux jeunes femmes et qui a pour conséquence une méconnaissance et avouons-le, une certaine idiotie qui se dégage de leur propos. Comme l’explicite le synopsis, le film va peu à peu montrer leur «  émancipation ».  Par ce terme, il faut comprendre la percée du sacro-saint hymen par l’homme libérateur. Je pourrai m’arrêter là car, nous le savons, tout est dit, mais nous en avons assez vu, assez entendu et ce, depuis de nombreuses années déjà pour continuer à se taire sur ses représentations tronquées et insultantes. Je vais donc devoir expliciter les implicites aussi gras et vulgaires soient-ils. 

Une relation miséreuse

Principalement confinées dans leur chambre, nous savons que ces jeunes femmes n’ont aucune possibilité d’en sortir, car aucun horizon ne s’offre à elles. Leur mère, que l’on ne voit pas plus de deux fois l’espace de quelques secondes, est néanmoins imposante, madone islamique trônant dans son invisibilité spectrale dans l’esprit des jeunes filles. Elle est, sans doute aucun, le surmoi, le père n’étant jamais montré mais simplement évoqué à travers le poster de Yasser Arafat que porte la mère en rentrant du marché. Sans commentaire. La relation de ces deux sœurs se fonde avant tout sur la frustration de ne pas être ce qu’elles aspirent évidemment à devenir : des femmes libérées et indépendantes. Cette relation/frustration a pour conséquence les interdictions mutuelles qu’elles s’enjoignent concernant leur conduite face à l’homme. 

« Si je ne le fais pas, tu ne le feras pas non plus Hek. « 

Aliénation commune, aliénation double, aliénation dédoublée. Le lieu-commun de la femme libérée est lourdement abordé sous un angle binaire tout au long de ce court-métrage et illustré par deux idées qui se veulent antinomiques : la loi des hommes et la loi d’Allah. Le postulat est posé : il faut aider ces jeunes filles à se libérer de la Loi d’Allah, de cet entre-deux présenté sous un angle grotesque, ubuesque et absurde, à la hauteur de l’esprit de ces jeunes bougnoules. Cette libération passera par la rencontre d’une des deux sœurs d’un homme rencontré par le biais d’un site de rencontre. Il est distingué, plutôt pas mal, plus âgé qu’elle ce qui va l’amener à cacher son triste BEP de maghrébine musulmane victime de sa vie au profit d’une identité sociale plus valorisante : celle d’une étudiante en droit qui découvre le terme de Jurisprudence et l’existence du Code Civil par le biais de sa sœur, plus habile d’esprit et de langue qui ira jusqu’à lui expliquer et lui mimer timidement une fellation. 

Le mâle libérateur en 2015

La richesse de porter en soi une double-culture (française et de là-bas n’est-ce pas) permet de lire les implicites présents des DEUX côtés car, oui, le réalisateur n’adopte pas, loin s’en faut, une posture de neutralité bienveillante. Il faudrait être éminemment naïf pour croire le contraire. La question se pose de comprendre le choix du réalisateur quant à la figure de l’homme libérateur. Défenseur des plus faibles, il ne pouvait être qu’avocat, bien sûr, plus âgé, évidemment, pour apporter tout ce qu’il peut y avoir de sécurité et de fiabilité chez un homme plus âgé, et blanc. Halte au racisme ! N’oublions pas que c’est là le choix de la jeune fille. Elle coche la case « non-musulman » sur le site de rencontre…Donc elle trouve un blanc, logique implacable n’est-ce-pas ? On comprend toute la perversité du choix probablement inconscient du réalisateur, tout du moins, nous le lui souhaitons vivement qu’il le soit car, si tel n’est pas le cas, le constat à faire serait absolument abject et nauséeux. 
En 2015, être musulman c’est (encore) être confiné à l’horizon de la banlieue, du bannissement de l’esprit critique et de la réflexion, c’est aussi, malheureusement, avoir une couleur de peau et donc des origines arabo-berbères-kabylo-toussa. N’en déplaisent aux autres musulmans constituant par ailleurs la majeure partie des musulmans du globe. Mais pire, encore, c’est avant tout être déterminé pleinement et complètement par ces éléments constitutifs de la personnalité qui en deviennent alors l’Alpha et l’Oméga des jeunes femmes.  Où est l’espace de liberté  dans tout cela ? Dans le vagin bien sûr ! 

Visibilité de l’incarnation virtuelle

Cet avocat est en fait le seul homme à pénétrer l’intimité des jeunes femmes (hormis le poster de Yasser Arafat que tient longuement une des filles en guise de protection face au mâle inconnu d’Internet) et le seul à être montré dans ce film. Visible et incarné derrière un écran d’ordinateur, il pénètre pour la première fois le harem post-moderne qu’est la chambre des filles le temps d’une discussion skype. Franchissant le cap, la jeune fille saute par la fenêtre pour rejoindre son bel amant le temps d’une nuit de rêve. Princesse du bitume aux talons en plastique. La question se pose de savoir pourquoi le jeune homme de banlieue qui tente, bon gré mal gré, une première approche somme toute polie (précisons-le) au tout début du film n’est pas montré ? N’est-il pas, encore une fois, banni de toute visibilité sociale et donc, impossible à montrer ? Pourquoi le réalisateur ne nous le montre que de loin, avec sa meute sauvageonne de garçons arabes inassimilables à la nation française et donc irreprésentables ? (Comment ne pas penser à l’ouvrage de Nacira Guénif Souilamas, Les féministes et le garçon arabe ?) S’il y a un haram laïc c’est bien celui-ci. 

Un film à constat

S’il y a bien quelque chose à retenir de ce film, c’est qu’il est un constat mais non pas comme le réalisateur l’aurait voulu. Constat d’une persistance à représenter cette partie de la France telle qu’elle est aujourd’hui. Constat d’une persistance pleutre à utiliser les mêmes clichés, acculés jusqu’à la moelle, à poser les mêmes questions de façon maladroite et fausses, à ériger deux aspects constitutifs de l’identité de beaucoup de jeunes femmes française d’aujourd’hui l’un en face de l’autre. Et pire encore, réfutation de tout esprit critique et de tout signe d’intelligence chez les jeunes arabes voilées que l’on montre comme… des jeunes arabes voilées et jamais comme des citoyennes. Ne connaissant ni la jurisprudence ni le Code Civil, voilà là un indice criant de ce refus de montrer leur identitié de citoyenne pourtant fondamental. Réfutation non, pardon, à ce niveau, nous appelons cela un refus pur et simple, refus (inconscient ? peut-être, qu’importe), je disais, de montrer des parcours de réussite et donc, de changer ses propres représentations mentales et de participer à la transformation des mécanismes de mentalités. 

Persistance à asseoir la femme arabe dans une position de sujétion par rapport à sa propre culture et d’injonction paradoxale. Car en France, l’arabe a forcément envie de fuir, de s’émanciper de cette culture si brutale, si patriarcale. Jamais le réalisateur n’aurait eu l’esprit de comprendre ce qui se trame véritablement dans l’esprit de ces jeunes femmes et, en étant incapable, il a recours aux raccourcis, violents et insultants. Jamais il n’aura la finesse d’esprit d’une Nacira Guénif Souilamas qui a consacré sa thèse à cela, pour la simple et bonne raison qu’il ne le peut pas. Non non, son esprit ne peut entendre cela pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas accès à la zone fondamental de ces jeunes filles: leur imaginaire, raison pour laquelle il n’aborde que la sexualité, pensant que c’est le point G de ces esprits frustrés et tourmentés par l’absence du phallus. 

Persistance à nier les infinis nuances entre toutes ces femmes tout en ne prenant pas en compte le nombre de générations la séparant de sa souche culturelle. Mais que comprend donc quelqu’un comme Antoine Desrosières si on lui explique la différence entre une française de 2 ème génération et de 1 ère ou de 23 ème génération ? Persistance à nier l’importance d’un certain degré de loyauté, présent chez n’importe quel humain, à l’égard de sa famille et de sa transmission. A  la loyauté, il faudrait donc préférer l’émancipation. 

L’émancipation

Ce terme, à notre sens, recouvre cela. S’émanciper d’après ce que montre le film, ce n’est pas être titulaire d’un doctorat, questionner son propre soi non non, s’émanciper c’est arracher le voile de la loyauté invisible. Mais nous savons que trop bien qu’arracher cette loyauté est la porte ouverte à la schizophrénie et à d’autres troubles psychologiques. De nombreuses études cliniques ne l’ont-elles pas déjà prouvées ? N’ont-elles pas mis en lien la tendance schizophrénique et le passage à l’acte terroriste chez les hommes par exemple ? 
Mais A. Desrosières a voulu faire un film comique, léger à partir d’un sujet qui ne l’est pas du tout donc, nous comprenons volontiers qu’il n’entende rien à cela ; il n’est, après tout, nullement psychologue. Plus haut nous nous demandions où se trouvait l’espace de liberté. Précisément dans cet entre-deux qui n’est nullement aliénation comme toutes ces injonctions paradoxales veulent le faire croire bel et bien une richesse. La découverte de la sexualité n’est qu’un pan de l’émancipation, et le réalisateur confond ici la feuille et l’arbre ce qui est proprement déplorable. Il signe ici un court-métrage nauséeux, éprouvant à regarder et gênant malgré quelques moments drôles. Sans finesse aucune, gras, pénétrant l’intimité de deux jeunes filles pour en retirer si peu de matière, nous nous demandons s’il n’était pas plus utile de ne pas ouvrir cette porte d’autant plus pour y consacrer seulement 40 min là où un tel sujet mériterait d’être traité en long-métrage. La même image de la jeune française d’origine étant montré depuis plus de trente ans dans les films, peut-être serait-il temps d’observer la société pour se rendre compte que oui, en 30 ans, la France a changé.

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