Idées de Noël : Rencontre avec Isabelle Cambourakis, de la collection « Sorcières »

A l’approche des fêtes de fin d’année, nous avons voulu présenter des idées de cadeaux – pour les autres ou pour soi – qui sortent un peu des stéréotypes de genre. Dans cette perspective, nous avons interviewé Isabelle Cambourakis, créatrice et responsable de la collection Sorcières.

NB: Toutes les illustrations de cet article proviennent de la page facebook Sorcières ou du site de la maison d’édition Cambourakis.

sorcieres

1. Pouvez-vous nous présenter un peu Sorcières ? Sa démarche, son origine? Le nombre de personnes qui s’y impliquent?

Isabelle Cambourakis : La collection est née suite à une proposition de mon frère qui dirige les éditions Cambourakis de m’occuper d’une collection de Sciences humaines. A la base, je ne suis pas éditrice mais je m’intéresse depuis longtemps aux mouvements sociaux et je suis présente dans diverses luttes : féministes, écologistes, antiracistes… Sorcières reflète donc ces engagements multiples mais avec une entrée féministe. Il s’agissait de proposer un nouvel espace éditorial aux féminismes dans un contexte bien pourri. Il l’était déjà il y a deux ans quand la collection a démarré (on sortait de la Manif pour tous, de l’Espagne qui voulait revenir sur l’IVG) mais la situation est encore pire maintenant.
Les grandes lignes de Sorcières, c’est plutôt de publier des textes très situés et pas forcément des textes universitaires, des textes très militants et personnels en même temps. Ensuite ce sont plutôt des textes d’empowerment d’où la filiation avec la réappropriation de la figure de la sorcière.
L’idée était aussi de publier des textes peu connus en France ou de passer par des féminismes dont nous sommes peu coutumièr.e.s, dont nous n’avons pas la tradition comme l’écoféminisme, mais éditer Bell Hooks fait partie du même désir de sortir de notre forteresse et de l’impression française d’être le nombril du monde. Par ailleurs, il faut quand même dire que la France a un retard abyssal dans la traduction des textes anglo-saxons sans parler des autres pays.
J’imagine la collection comme traversée de voix différentes, situées, qui permettent de penser les liens entre les différentes oppressions ; ça me semble difficile aujourd’hui de penser le féminisme sans penser conjointement les questions de race, de classe, de minorités sexuelles, de handicaps. Tous les livres publiés ne pensent pas forcément toutes ces oppressions conjointement – d’autant que la plupart ont été rédigés dans les années 1980 – mais en tout cas la plupart les articulent. Une autre idée importante, c’est que chaque livre soit aussi un espace de rencontres entre plusieurs voix : traductrice, préfacière, illustratrice… le travail est fait au maximum en non-mixité meufs-gouines-trans.
Sorcières est une des collections des éditions Cambourakis, ce qui signifie que je travaille avec le reste de l’équipe éditoriale pour toute la fabrication, mais on va dire qu’on est vraiment deux à s’occuper d’elle sur notre temps libre ; c’est une collection militante éditée dans une maison d’édition classique.

« Avec quelles images, quel imaginaire, quelles références on lutte ? Voilà une des questions à laquelle Sorcières aimerait répondre, en tout cas fournir du matériel. »

 

2. Sorcières est particulièrement connue pour son angle écoféministe et pour la réédition de textes plutôt anciens : pourquoi cela vous parait-il nécessaire aujourd’hui? Et comment avez-vous choisi les ouvrages qui ne rentrent pas dans ces critères?

I.C. : Je m’intéresse beaucoup aux luttes des années 70-80 et comme je ne sais pas lire d’autres langues que l’anglais, il y a donc une surreprésentation des textes anglo-saxons. Ce n’est pas seulement un choix mais la réalité de ce que je suis capable de lire. Idéalement, j’aimerais publier des textes venant d’autres contextes culturels mais je manque tout simplement de temps pour prospecter.
Je n’ai pas spécialement l’impression d’éditer beaucoup plus d’écoféminisme que d’autres textes, là nous venons de sortir Reclaim, la première anthologie de textes écoféministes en français et nous avions réédité Rêver l’obscur de Starhawk l’année dernière mais sinon les autres textes et ceux sur lesquels nous travaillons en ce moment ne sont pas spécialement écoféministes.
L’écoféminisme était vraiment sous-représenté en France par rapport à ce qui est édité dans les pays anglo-saxons ou en Allemagne par exemple. Cette question m’intéressait d’autant que j’ai travaillé l’année dernière sur les liens entre mouvements féministe et écologiste dans les années 1970. Au-delà de cet intérêt personnel, je pense que les luttes écologistes et de justice climatique vont être amenées à se multiplier dans les années à venir. Ce qui se passe sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes m’intéresse tout particulièrement par exemple. Les mouvements écoféministes sont des réservoirs en terme d’imaginaire, d’actions. J’ai tendance à penser l’histoire comme une formidable ressource pour les luttes. Avec quelles images, quel imaginaire, quelles références on lutte ? Voilà une des questions à laquelle Sorcières aimerait répondre, en tout cas fournir du matériel.
Sinon j’aime bien aussi les textes hybrides et un peu étranges comme La Langue des oiseaux, le texte de Rachel Easterman-Ulmann qui revisite les carnets de tests de manière poétique en jouant avec les codes et l’imaginaire féministe et les textes produits par des collectifs comme Réflexions autour d’un tabou : l’infanticide.

3. Sorcières est adossée à la maison d’édition Cambourakis, dirigée par votre frère : quelle est la marge de liberté dont vous disposez?

I.C. : J’ai toute la liberté politique que je désire, les seules limites sont d’ordre financier mais ce ne sont pas les moindres.

4. Vous êtes très présentes sur les salons, dans des rencontres en librairie, et vous disposez d’une page facebook, mais ni d’un site web dédié, ni d’une adresse mail de contact; comptez-vous développer davantage votre présence en ligne? Avez-vous d’autres envies d’apparitions publiques ou de collaborations?

I. C. : S’occuper du site, des réseaux sociaux, prend beaucoup de temps. L’équipe éditoriale s’occupe de Facebook mais le site est mis à jour par période. Quand la collection Sorcières a débuté, les textes ont été mis dans la rubrique roman parce qu’on manquait de temps pour tout reconfigurer, c’était plus simple de créer une page Facebook qui est moins lourde à gérer. Du coup, non il n’y aura pas de site dédié, ça n’aurait pas vraiment de sens.  Il faudrait juste créer une nouvelle rubrique, ce qui se fera certainement un jour ! Là pour le moment je suis un peu au max de ce que je peux faire en terme de temps. Je ne peux pas vraiment aller au-delà en terme de participation publique, j’arrive déjà pas à répondre à tous les mails… En fait il y a une forme de continuum entre la collection, les recherches que je mène sur les années 1970 et mes engagements politiques, il faut que l’ensemble arrive à s’équilibrer.
facebook

5. D’autres projets, thématiques qui vous intéresseraient? Vous concentrez-vous sur la publication de textes anciens ou êtes-vous preneuses de nouveaux textes?

I. C. : Tous les projets de livres à venir sont très excitants =)  Non je ne suis pas uniquement focalisée sur les textes « anciens », il y a deux textes récents dans les livres publiés.
Par ailleurs, les préfaces sont quant à elles toujours écrites à partir d’ aujourd’hui : la préface d’Amandine Gay à Ne suis-je pas une femme de Bell Hooks parle bien de ce qui se passe en ce moment dans les milieux afroféministes français et belges, la postface d’Eva Rodriguez à Fragiles ou contagieuses, le pouvoir médical et  le corps des femmes s’étend jusqu’à maintenant, Anna Colin pour Sorcières, sages-femmes et infirmières raconte dans quel contexte elle est entrée en possession de ce texte, quant à Emilie Hache, c’est bien parce qu’elle pense que les textes écoféministes peuvent nous être utiles aujourd’hui qu’elle a fait cet immense travail d’anthologie.
Il en va de même pour la préface de Benedikte Zitouni dans le livre, Des femmes contre des missiles, consacré à la lutte d’occupation non-mixte qui a eu lieu en Angleterre pendant vingt ans.
Il ne s’agit pas vraiment pour tous ces livres d’un travail de type archéologie des savoirs mais vraiment d’un geste d’aller chercher des armes pour là, maintenant, tout de suite, demain.
Merci Isabelle Cambourakis pour ces réponses détaillées !
Retrouvez la collection Sorcières sur Facebook ou sur le site des éditions Cambourakis 🙂

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