Pourquoi je suis devenuE féministe : Mauvaise victime

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

TW viol – inceste

©Frédéric Quemener

A mon corps défendant, j’ai été un bon petit soldat du patriarcat. L’usage du masculin est volontaire : il était gage de qualité quand mon père m’appelait « mon petit » ou quand mon prof, en fac de lettres modernes, me complimentait pour mon écriture virile.
J’ai honte de cette époque, d’avoir cédé à cette grossièreté stratégique du patriarcat et d’avoir écouté la ritournelle concurrentielle des « mieux que mon genre, tellement mieux, si différente des autres ».

Je n’étais pas une exception : toutes mes copines vivaient ça. Nous étions brillantes et très jeunes, indépendantes par la force des choses mais sous la main-mise affective de vieux mecs mi-artistes mi-intellectuels. Nous faisions du sexe pour satisfaire, cela n’avait rien à voir avec notre propre plaisir. Nous nous mettions en danger quand nos amants-tyrans refusaient le préservatif ou ignoraient notre consentement. Ils nous mettaient en danger.
Tous les films, tous les livres et toutes les chansons nous criaient que c’était romantique.

Plus jeune déjà, à 13 ou 14 ans, je relationnais avec des majeurs pour bénéficier d’une voiture et m’enfuir quelques heures des haines intra-familiales. Cela n’avait rien à voir avec mes sentiments.
Je me souviens de la jubilation déplacée de mon père, la seule fois où je lui ai présenté quelqu’un. J’avais 15 ans. Le gars était un musicien célèbre de 20 ans mon aîné. Il avait invité toute ma famille à son concert dans notre région. Je le retrouvais dans les loges sous le regard attendri du staff. J’étais en seconde, mes parents voulaient un autographe.

J’ai eu mon bac, je suis partie à 17 ans partager un studio avec mon meilleur ami. J’ai été une étudiante qui aurait pu ne pas se passer à côté.
Mon corps était féministe, mes intuitions l’étaient, mais les jeux de pouvoir qui traversaient ma vie m’interdisaient encore de prendre ce chemin.
Je n’avais pas le vocabulaire, encore moins la parole.
Les murs de mon oppressions formaient un entrelacs de violences et d’emprise, un labyrinthe particulièrement retors. Je me cognais aux injonctions culpabilisantes et n’avais prise sur aucun contre-discours.

Pour sauver ma peau – c’est à dire pour assurer ma survie symbolique et économique – j’ai joué le jeu de la docilité. Je pensais avoir assez de recul pour montrer que je n’étais pas dupe. J’ai cru sauver ma peau alors que j’étais en train de disparaître de moi. Sans regard masculin, je devenais moins que rien, n’ayant longtemps eu la sensation d’exister qu’à l’aune de leurs commentaires. Cela n’avait rien à voir avec mes désirs.

Quand j’ai été violée, je ne me suis pas recroquevillée dans la cuisine avec mon mascara qui coule, ma réalité n’étant pas extraite d’une banque d’images pour presse grand public. J’ai pris une douche, j’ai lavé les tissus que ce random-mec avait contaminé de son odeur, j’ai repris une douche. Puis je suis allée taffer comme toutes les étudiantes précaires qui ont un loyer à payer. Je n’avais rien à voir avec ça.

Je n’ai pas craqué sous le viol, je n’ai pas craqué sous l’inceste et les menaces sectaires. Je ne me suis pas non plus brisée sous la tyrannie de mon incel de père. Mais ce poison violant grondait en moi et j’ai explosé quelques années plus tard, en entrant par la grande porte dans le monde du travail hétéro-normatif.

Les réflexions du quotidien sont devenues un millier de coupures insupportables, je me suis radicalisée. Mon cœur s’est déchiré devant le spectacle de femmes forcées d’affirmer qu’elles aimaient ça être coquettes et souriantes pour leurs collègues, la galanterie aussi, puis prendre soin des autres et les avances sexuelles, on déconnait.

Je suis devenue féministe après avoir tant de fois tu mon vécu, renoncé à mes droits et ravalé ma rage. Je suis devenue féministe pour arrêter d’être polie avec mes silences.
Pour dégommer les « tu es sure que lui, il a perçu cela comme un viol ? »
Pour gêner la quiétude de mes bourreaux.

Je suis devenue féministe en même temps que mes copines de fac, pour mes adelphes, pour les petit-e-s à qui il faudra bien laisser quelque choses. Je suis devenue féministe par la force du collectif, grâce à des colocataires bienveillant.e.s qui ont fait mon éducation militante et m’ont appris que rien n’oblige à répéter l’histoire. Je suis devenue féministe pour ne pas laisser la génération d’après aussi désarmée que mon moi passé. Il n’est plus question de céder devant rien.

Aujourd’hui, je regarde avec une gratitude immense les comptes insta ou tiktok d’adolescent-e-s révolté-e-s et je ne me sens plus jamais seule dans la lutte. Aujourd’hui, je n’attends plus rien des hommes, mais je suis quand même déçue.

Le processus féministe n’est jamais fini. Le compromis et la honte sont toujours là, quelque part, un rien et je me fais happer. La vigilance est constante.
Ma transformation arrivera au terme, peut-être, quand je n’infligerai plus à moi-même cette grossophobie intégrée et auto-destructrice. Quand je ne penserai plus qu’il faut m’affamer et nier ma santé pour mériter un peu de tendresse. Quand je pourrai me chuchoter ce que j’affirme en toute sincérité aux autres : « ton corps n’a pas besoin d’être plus petit pour être cool et aimable ». Quand je n’édulcorerai plus ma radicalité dans mes échanges avec les cis-het. Quand je ne définirai plus mes attentes à leur endroit par la négative, parce que ça va il n’est pas violent, puis il dit rien de sexiste en plus, il cherche pas à profiter.
Quand je me ficherai bien de leur avis.
Quand je ne relationnerai plus du tout avec eux.

Je serai féministe quand je ne serai plus surprise d’entendre que je suis une force vive du tissu militant de ma ville. Quand j’oserai dire non, parfois, aux demandes d’aides formulées sans la moindre précautions par des personnes pour qui je ne compte pas. Quand je ne serai pas étonnée d’être perçue comme légitime dans le regard des autres.

Puis aussi, je serais féministe quand je n’aurai plus besoin du regard des autres pour me légitimer. Quand je m’inclurai en tous temps dans les combats que je mène. Quand je n’aurai plus à cacher ma neuroathypie et les viols de mon enfance.

Aujourd’hui, j’essaye de ne plus me reprocher de ne pas en avoir fait plus, plus tôt. J’essaye de me pardonner d’être une si mauvaise victime. J’ai fais ce que j’ai pu, puis des femmes m’ont tendu la main et j’ai réussi à tenir debout dans la sororité.
Aujourd’hui, je sais que le chemin n’est pas fini : ne plus jamais servir de bon petit soldat au patriarcat, c’est le combat d’une vie.

Peau Dure

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

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