Pourquoi je suis devenuE féministe : Maman, les oiseaux et le Pape

Lancé en avril 2020, pendant le confinement en France, notre concours « Pourquoi je suis devenuE féministe » a remporté un beau succès, avec 35 participations. Voici l’une d’entre elles.

Charlotte Bud, « Mère et enfant », 1923 ©RMN-Grand Palais (musée d’art et d’histoire du judaïsme) / Stéphane Maréchalle

J’ai jamais eu envie d’être féministe. C’est un mot que j’ai toujours trouvé un peu gros. Dans le monde du dehors il peut encombrer, gêner, faire rire. Dans les cercles fermés, il a l’air de vouloir causer politique. J’aime pas la politique. Je préfère l’ornithologie.

C’était déjà comme ça quand j’étais môme. À la maison, je n’aimais pas réviser mes cours d’histoire. Pour les éviter, je regardais par la fenêtre. Elle donnait sur un jardin où on entendait chanter la tourterelle. Dans la cour d’école, là où les autres courraient, criaient, je préférais rêver dans mon coin, au creux d’un arbre. Là, je me racontais des histoires, de jolies histoires. Avec R., le garçon que j’aimais bien. Ou J. – oui, parfois c’était J. Je portais des petites robes des boutiques chics de notre centre-ville. J’étais toujours bien coiffée, c’est maman qui y tenait.

Maman, elle se faisait jolie aussi, tous les matins. Mais je pense que de nous deux c’était moi la mieux nippée. Maman, elle venait des années soixante-dix, elle avait dans sa garde-robe de sacrées fringues avec des fleurs et plein de couleurs. Elle incarnait un peu la transition entre le milieu populaire duquel elle venait et la petite bourgeoisie à laquelle elle me destinait. De cette époque où nous vivions ensemble, je retiens le tiroir de la salle de bain. Y avait des rouges à lèvres et des tampons hygiéniques. Avec les premiers, je dessinais des nuages sur le miroir au-dessus du lavabo, avec les seconds, je bouchais le robinet de la baignoire et faisais couler l’eau pour les voir ouvrir leur corolle. Je comprenais rien à tout ça mais je m’amusais, c’était bien. Dans ce même tiroir, il y avait un badge jaune assez moche avec écrit dessus : Je suis un être humainE. C’est pas que j’étais forcément une bonne élève, mais je me demandais pourquoi ne pas avoir accordé l’adjectif avec le nom. Ou inversement. Il aurait suffit d’un e au déterminant.

Avec maman, on aimait bien écouter Bella Ciao le soir en prenant l’apéro – un verre de lait pour moi -, la version chantée par un chœur de femmes. Elle me parlait alors de ses copines qui vivaient ensemble, qui construisaient des étagères et jouaient du saxophone. Elle avait l’air de les admirer.
Un jour, maman m’a dit que j’allais exceptionnellement manger à la cantine le midi parce qu’elle devait aller faire un truc à Paris avec ses amies. Elle m’a expliqué quoi mais, sur le coup, j’ai pas écouté. C’était en septembre 1996. La journée s’était bien passée, ça avait été bon à la cantine. Mais c’est le lendemain que ça s’est gâté.

À 8h30, devant la grille de ma petite école, y a R. et J. et d’autres qui m’attendent. Au début je suis contente (parce que je crois que la vie c’est une comédie musicale) mais très vite, vu leur regard, je m’inquiète : « Ta mère, pourquoi elle a manifesté contre le Pape hier ? ». Je suis sidérée, j’en sais rien, moi. Mais ils l’ont « vue à la télé ». Le JT de TF1 l’a dénoncée.

Ça me revient, soudain : l’autre jour, maman m’a expliqué que le Pape n’aimait pas la définition du mot « avorter ». Maman, elle dit que ça signifie « avoir le choix ». Y a aussi un truc avec les préservatifs dont Jean-Paul II refuse l’usage mais comme j’ai 9 ans, j’ai pas les mots pour expliquer. R. et J. et les autres m’entourent toujours et continuent de gueuler. Y en a même un qui tape. « Ta mère, ta mère, le Pape ». Je n’entends que ça. J’essaie d’argumenter mais cata : je nie. Je dis qu’elle n’a pas fait exprès de se retrouver dans cette manif. Je me mets à pleurer. La maîtresse intervient. Fin de l’histoire.

J’ai jamais eu envie d’être féministe – mais j’y ai été obligée. Una mattina mi sono alzato.
Car ceux qui ne le sont pas sont des gens qui emprisonnent, humilient, abîment.
Même sans le savoir, même sans le vouloir.

Je suis devenue féministe parce que c’est trop facile de ne pas faire d’effort pour comprendre, écouter, cohabiter.
Féministe parce que, depuis mon arbre, tout ce que je cherche à défendre de l’existence c’est son élégance.

Marie Lamiable

Palmarès du concours
Catégorie « formats originaux »
1 – Caillou dans la chaussure, Anouk
2 – Comme une évidence, d’Ebène
3 – Quelques riens, Csil

Catégorie « textes »
1 – L’histoire d’un cheminement, Susy Garette
2 – Rester en vie, Ju
3 – Paye ton neutre, Feuillue

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Ceci est le compte officiel du webzine Les Ourses à plumes.

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