Développement des luttes anti-validistes sur les réseaux sociaux

Si la pandémie du Covid-19 a poussé à un développement extrêmement rapide des pratiques militantes sur Internet, cette possibilité d’action était déjà largement développée par les activistes en situation de handicap pour contourner les obstacles de notre société validiste. Problèmes d’accessibilité, difficultés à être visible, ou au contraire à porter leur parole sans trop se dévoiler… le militantisme handi sur les réseaux nous montre les possibilités, mais aussi les pièges, de ces (pas si) nouvelles façons de militer.

Créer une communauté : la révolution de l’accessibilité 

La première chose qui vient à l’esprit en évoquant les apports du développement des luttes anti-validistes sur Internet, c’est la possibilité de contourner le manque d’accessibilité physique. Beaucoup de personnes handicapées évoquent ce problème du militantisme dans la vie réelle, comme Kelig (personne autiste et malade chronique) : 

« J’ai participé à pas mal de choses irl [in real life] où rien n’était jamais pensé pour les gens handi, et les rares fois où c’était le cas, c’était avoir pensé un accès PMR. Souvent l’accès n’était même pas total, par exemple les transports pour venir ne l’étaient pas ou bien les toilettes. Dans les milieux militants, l’accessibilité est souvent vue comme un fardeau, quelque chose qui va retarder la lutte. On peut aussi noter des réactions assez violentes quand on pointe du doigt le manque d’accessibilité. Ce climat hostile et inaccessible fait que très souvent on ne peut pas militer irl », témoigne-t-ille.

L’exemple le plus frappant est celui des manifestations :

« Pour beaucoup de personnes, manifester = THE moyen de militer. Or les manifs ne sont souvent pas accessibles, et le fait de les rendre accessibles est vu comme un adoucissement de la manif, donc une perte au niveau militant (ce qui est faux mais bon). »

Les problèmes d’accès physique à l’espace commun qu’est la rue sont donc contournés par l’utilisation d’Internet, donnant aux personnes handicapées une possibilité d’être entendues dans une autre sphère publique. Repenser les formats habituels du militantisme et proposer de nouvelles alternatives sont des enjeux anti-validistes, auxquels l’utilisation du Web apporte une réponse intéressante.

En abolissant les barrières d’inaccessibilité, Internet permet la création d’une communauté qui n’aurait pas pu voir le jour autrement. Les exemples du CLHEE ou des Dévalideuses, deux collectifs de personnes handicapées luttant contre le validisme créés respectivement en 2016 et 2019, en sont de parfaites illustrations.

Dans l’interview de Céline Extenso, créatrice des Dévalideuses, [publiée sur notre site Internet] cette dernière nous expliquait comment les réseaux sociaux lui avaient permis de former une équipe.

“On a lancé l’appel sur Twitter… […] Mais sans avoir d’idée précise ! Nous avons eu énormément de réponses, beaucoup plus que prévu… […] Nous ne nous connaissions pas du tout avant, nous venons des quatre coins de la France, mais dans ce groupe nous sommes pas mal complémentaires. C’est vraiment les réseaux sociaux qui nous ont permis de nous réunir”.

Tout comme Elisa Rojas nous racontait dans un autre entretien la création du CLHEE quelques années plus tôt :

CertainEs d’entre nous ne se seraient peut-être jamais trouvéEs sans les réseaux sociaux. Je ne sais pas comment on aurait fait sans les réseaux sociaux pour créer un collectif comme celui qu’on a créé. […] Je ne sais pas combien d’années il aurait fallu encore sans les réseaux sociaux pour que des mots comme « validisme » puissent émerger dans le milieu militant, et être bientôt utilisés par tout le monde je pense. Pour nous en tant que personnes handicapées, c’est un outil majeur. »

Sans les réseaux sociaux il n’y aurait probablement pas eu de collectif… ou du moins pas si vite et si fort.

Le militantisme en ligne permet aussi l’accessibilité du partage d’informations et d’éducation par les pairs. Comme l’explique Marceline (personne ayant un TSA) :

« durant tout mon processus post-diagnostique, les réseaux sociaux et le net ont été ma source d’information principale. Je n’avais jamais entendu parler du validisme et j’ai découvert, toujours sur le net, les mouvements et les personnes anti-validistes ».

Romain (militant handi), lui, parle de « pairémulation » possible via Internet, c’est-à-dire des pratiques d’entraide où des personnes concernées plus expérimentées donnent leurs conseils.

Internet permet également d’éduquer toute une nouvelle génération d’activistes, comme le souligne Kelig :

« J’ai un TDA (trouble déficit de l’attention) et des soucis de fonction exécutive qui font que j’apprends mal seul-e. Or sur Internet je peux échanger avec des militant-e-s, avoir accès à du contenu ».

Le militantisme en ligne donne la possibilité de se former en ayant aussi accès à des ressources oubliées, comme l’explique Mad freaks pride qui vit dans un foyer pour personnes psychiatrisées :

« Je participe à ce que je pense être une certaine redécouverte de l’anti-psychiatrie en France, qui se fait beaucoup sur Internet, car l’anti-psy de « terrain » est presque complètement perdue. On reproduit et rediffuse du discours qui a été perdu. L’anti-psychophobie et aussi l’anti-psychiatrie de gauche révolutionnaire sont clairement en train de monter sur les réseaux ».

Il y a ce qui se fait en France, mais aussi les combats qui se passent ailleurs, et qu’Internet nous permet de suivre pour s’en inspirer. C’est ce que met en avant Anne-Cécile (militante handi) qui s’intéresse de près au développement des mouvements espagnols, notamment autour du concept de « diversité fonctionnelle » qu’elle trouve bien plus pertinent pour parler du handicap et qui permet enfin d’arrêter de le percevoir toujours en négativité :

« Ça réconforte aussi… quand on voit où en est l’Independant living chez nous… de voir les initiatives sud-américaines, l’OVI catalane, etc ! »

Internet pour exister : entre visibilité et anonymat

En créant une communauté, les luttes deviennent plus visibles. Et c’est là un second enjeu du développement des combats anti-validistes sur Internet. Aussi bien Kelig que Marie-Léa (autre militante handi) soulignent cette importance de la visibilisation car, comme le dit cette dernière :

« Internet est un merveilleux outil pour donner de la visibilité à une communauté qui en manque cruellement ! »

Ainsi des actions de grande ampleur ont pu être menées, la plus remarquée étant sans doute la mobilisation autour de la pétition demandant la désolidarisation des revenus de la personne conjointe dans le calcul de l’AAH qui s’est faite uniquement en ligne fin 2020 / début 2021. L’action a été telle que le Sénat a décidé de prendre en compte cette pétition avant même qu’elle n’atteigne son objectif. Les 100 000 signatures espérées ont finalement été largement dépassées (mais la pétition a été ensuite enterrée par l’Assemblée nationale).

Comme le souligne Harmed (militant handi), un autre enjeu de la visibilité qu’offre Internet peut être à un niveau plus individuel :

« Internet permet aussi de militer avec son image. Je pense à Instagram, à Andrew Gurza (militant handi/queer canadien très actif sur les questions de sexualité et connu pour avoir organisé des orgies à destination des personnes handicapées) et d’autres ».

En multipliant ainsi les représentations des personnes handicapées d’elles-mêmes par elles-mêmes, Internet permet de les faire évoluer. Comme l’explique Romain :

« c’est une possibilité de se définir en partant de soi, de sa propre subjectivité, sans passer par le regard ou les représentations des autres, de la majorité valide ou autre ».

Se montrer oui, mais pas pour tout le monde ! Internet permet la visibilisation des luttes, mais il donne aussi aux activistes la possibilité de rester anonymes. Mad freaks pride témoigne :

« Pour ma part, je ne peux pas prendre le risque de me rendre « visible ». Le problème est que je suis dans un système institutionnel qui contrôle beaucoup la vie des patient-e-s. Je suis dans un foyer agréé, où il y a des personnes chargées de notre suivi. Ces personnes sont sympathiques et ne font pas partie du corps médical, mais en revanche elles sont en contact avec les centres médico-psychologiques, les hôpitaux de jour, etc, donc le corps médical qui se charge de nous. J’ai déjà dû parler à mes psys de pourquoi j’ai participé à des manifestations… Je connais beaucoup la pathologisation à outrance en psychiatrie, donc je préfère ne pas prendre de risque et rester « invisible« . Le fait que des agent-e-s des institutions où je suis pourraient me reconnaître si je suis dans l’espace public, c’est une source d’angoisse. Poser des questions sur ce que je fais dans ma vie personnelle, sur mes opinions, et situer ça sur l’échelle du pathologique et du thérapeutique, c’est fréquent de leur part ».

L’anonymat que peut procurer Internet est donc aussi une formidable opportunité pour des activistes de faire entendre leurs revendications tout en se protégeant à titre individuel.

La Toile permet ainsi de rompre l’isolement et de redonner une dimension politique à des discours silenciés par le validisme.

Internet a rendu possible l’émergence d’une communauté de personnes handicapées qui, grâce aux réseaux sociaux mais aussi aux blogs, podcasts et autres sites, crée des liens, diffuse de l’information et reprend la parole sur les vécus qui la forment.

Cependant, si Internet abolit l’espace en permettant à des personnes qui ont des difficultés de déplacement de se retrouver, il n’en reste pas moins un lieu où se posent toujours certaines problématiques d’accessibilité. Les réunions virtuelles doivent être traduites en LSF (langue des signes française) par exemple, ou les images de la Toile être appréhendables par des personnes ayant un handicap visuel (via la description d’images notamment).

Bien qu’étant un formidable outil, Internet n’est que le reflet de nos pratiques et peut rester imprégné d’un certain validisme ! 

Cet article a été publié dans le troisième numéro de notre revue papier féministe, publié en septembre 2021. Si vous souhaitez l’acheter, c’est encore possible ici.

Publié par

Psychologue et docteure en philosophie, je suis militante crip (handie, queer, féministe). Mes sites : https://charlottepuiseux.weebly.com/ et https://charlottepuiseux.com/

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